Roman feuilleton Nosferatu le vampire par Judex6

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Judex
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Roman feuilleton Nosferatu le vampire par Judex6

Message par Judex »

Voici le début de mon roman personnelle sur Nosferatu.

La base est le script d'Hnerik Galeen (qui comporte des scènes inédites non reprises dans le film et, excepté une, je les ai conservées autant que possible).
Le roman est enrichi avec clins d’œils, détournement des rapports de force, idées et ambiances des œuvres suivantes pour le moment :
Dracula (Bram Stoker)
Nosferatu le Vampire et Le Spectre la Mort Noire (Hugues Chelton)
Nosferatu, fantôme de la nuit (Paul Monette)
Parfois un peu de Polidori et le Fanu se ressentent également... D'autres viendront sans doute enrichir le roman.

J'ai écrit deux versions dont je poste l'une ici ou du mois le début : une version dans mon propre style et une autre plus ambiance "victorienne".

Ceci est la version "style roman victorien avec une légère touche de modernisme" mais pas beaucoup de modernisme...


Je m'excuse si cela vous parait "lourd" et "vieux "(le dernier étant voulu) ou si de nombreuses répétitions subsistent : je suis débutant sur ce support !

J'attends cependant vos avis...


mise a jour : le lecteur trouvera plus bas la version d'origine ! La victorienne n'allant pas plus loin que la fin de 'l'acte II
Modifié en dernier par Judex le dim. nov. 30, 2025 22:54 pm, modifié 1 fois.
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Re: Roman feuilleton Nosferatu le vampire par Judex6

Message par LVD »

Tu ecris vraiment tres bien, c'est tres plaisant a lire.
Par contre j'ai note qu'il manquait des majuscules en debut de phrase a plusieurs reprises.
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Judex
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Re: Roman feuilleton Nosferatu le vampire par Judex6

Message par Judex »

LVD a écrit : mar. nov. 25, 2025 03:50 am Tu ecris vraiment tres bien, c'est tres plaisant a lire.
Par contre j'ai note qu'il manquait des majuscules en debut de phrase a plusieurs reprises.
Oui, moi aussi...

Mes les resultats sont les suivants :
stye XIX eme... A chier, le genre qu'on veut plus
Loghorée verbale detruisant et perdant le lecteur
adjectifs, phrases longues
Qualifications = Zero..... Ne sait pas ecrire ou doit apprendre a le faire dans un style moderne, precis, percutant, allant a l'essentiel...
tu dois etre le seul a apprecier la vieille litterature ou presque, vu que les retours ailleurs sont tres tres negatifs...

On m'a ememe corrigé un acte 2 pour me le rendre plus "presentable" si bien qu'il en est devenu epouvantable !
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LVD
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Re: Roman feuilleton Nosferatu le vampire par Judex6

Message par LVD »

Judex a écrit : mar. nov. 25, 2025 08:35 am stye XIX eme... A chier, le genre qu'on veut plus
C'est pourtant totalement raccord avec l'histoire, vu qu'elle se deroule a ce moment-la!
C'est pas non plus comme si c'etait du Proust et ses phrases qui durent parfois une page...
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Re: Roman feuilleton Nosferatu le vampire par Judex6

Message par Judex »

LVD a écrit : mar. nov. 25, 2025 09:20 am
Judex a écrit : mar. nov. 25, 2025 08:35 am stye XIX eme... A chier, le genre qu'on veut plus
C'est pourtant totalement raccord avec l'histoire, vu qu'elle se deroule a ce moment-la!
C'est pas non plus comme si c'etait du Proust et ses phrases qui durent parfois une page...
Parfois je fais du Proust ! mais c'est vrai que j'ai tendance a repeter enormement, j'avais du corriger le texte deja pour enlever ce que je pouvais...
Le chapitre tois (acte II debut) et le IV sont trop avec des repetitions ad nauseam ! De plus j'ai detourne de nombreux passages de Dracula ...

Le probleme de Nosferatu vient de l'acte III ou les points de vue sont trop nombreux et ou on passe du coq a l'ane : entre les scenes avec knock, harding, sievers, bulwer, ellen, le navire demeter (dans le script, empusa au cinema, otto friedricks chez chelton) et hutter qui vont et viennent, il est compliqué a adapter...

En fait, on veut un livre court, simple, voocabulaire precis, bourre d'action et vite lu vite jeté.... Pourtant comme toi et moi, y a un public meme minuscule mais qui cherche de la bonne litterature ! voila la seconde version du chapitre que j'avais originellement ecrit :



Avant-propos


Cet ouvrage constitue mon premier roman.. J’ai veillé à lui accorder le plus grand soin, tant dans la construction que dans le travail de la langue.
Cette œuvre puise son origine dans le film muet Nosferatu, eine Symphonie des Grauens (1922), aujourd’hui entré dans le domaine public. Elle s’attache à respecter, dans ses lignes essentielles, le scénario de Henrik Galeen, tout en proposant une réinterprétation personnelle, assumée et littéraire.
Le style adopté s’inspire volontairement de la prose de la fin du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ. Ce parti pris peut surprendre le lecteur contemporain ; il répond toutefois à une exigence de cohérence avec l’époque évoquée et avec l’esprit de l’œuvre originelle. Lire un texte de cette nature implique d’accepter un rythme, une respiration et une densité propres à une tradition littéraire antérieure. Entre Dracula (1897) et Nosferatu (1922), la distance historique demeure, au fond, relativement courte.
Si Nosferatu procède à l’origine d’une adaptation non autorisée du roman de Bram Stoker, le présent livre ne se veut nullement une relecture de Dracula. Le film de Murnau a acquis, avec le temps, une identité autonome. Le vampire qui y apparaît ne relève plus du seul héritage stokerien : il obéit à une logique, une symbolique et une destinée qui lui sont propres.
Certaines phrases ou certains passages sont accompagnés d’un astérisque (*). Ce signe indique la présence d’un élément dissimulé : mystère, indice, code ou signification différée. Toutes les notes de bas de page n’en livrent pas nécessairement l’explication immédiate. Dans plusieurs cas, l’éclaircissement complet n’apparaît que dans un ensemble de notes finales, regroupées et commentées en fin de volume.
Le lecteur peut ainsi choisir sa méthode de lecture :
— progresser linéairement, en conservant ces éléments en mémoire ;
— ou consulter les notes finales dès l’apparition du signe, au risque de découvrir certaines informations avant que la narration ne les révèle d’elle-même.
Certains pourront s’étonner de l’ampleur de certains actes, notamment les deuxième et troisième. Ce développement répond à une nécessité dramatique : le vampire ici représenté ne relève pas du simple folklore. Il exige une approche progressive, afin que sa nature, ses modes d’action et sa présence véritable se dévoilent avec la gravité requise. Le film, en raison de ses choix visuels et narratifs, ne pouvait en montrer tous les ressorts, bien qu’ils figurent déjà, pour partie, dans le script d’Henrik Galeen — notamment les procédés liés aux cercueils et à la peste. Une traduction de ce script est jointe en fin d’ouvrage à titre de complément documentaire.
Les troisième et quatrième actse comportent une dimension ludique et interprétative : certains éléments prennent sens par échos, reprises et correspondances. Détails, répétitions, notations brèves — rien n’y est entièrement décoratif. L’espace, le temps, le désordre apparent, ainsi que les pouvoirs d’Orlok, participent d’une construction d’ensemble qui se révèle progressivement.
Vous trouverez également une partie de mes documents de travail dans les bonus : une fin alternative heureuse pour l’histoire. Puis, mes premières idées sur le thème, totalement différentes mais trop révolutionnaires.
Ce livre a été écrit malgré des difficultés physiques persistantes. J’espère néanmoins qu’il offrira au lecteur une œuvre exigeante, capable de nourrir la réflexion autant que l’imaginaire, mêlant aventure, noirceur, surprise et parfois une forme d’absurde qui n’est pas étranger à notre propre monde.
J’ai investi dans ces pages ce que je pouvais donner de plus sincère. Puissent-elles trouver un écho chez ceux qui les liront.
Delphin Bournot
dit Judex6










Prologue


1838. Quelque part, dans une forteresse médiévale, le destin était en marche. Un homme, dont seule l’ombre silencieuse demeurait visible, avait dans sa ligne de mire une ville qu’il souhaitait dominer, invisible. Il avait tout prévu et ses pions étaient déjà placés. On lui avait dit que le moment était venu. Il ne pouvait plus attendre. Il ne lui manquait qu’une seule chose, et bientôt, bientôt, il ne serait plus enfermé dans cet endroit désert où tout le monde le connaissait. Il profiterait de sa stratégie pour se glisser sans être vu, comme un fantôme.
Quelqu’un lui apporterait cette chose. Il le savait : un homme venu de sa cible lui fournirait le moyen d’ajouter une nouvelle victoire à son tableau de chasse. Et cet homme-là sonnerait l’heure de la conquête finale. Pour l’instant, ni cet homme, ni la ville choisie pour la glorieuse personne qu’il était ne savaient le danger mortel qui les guettait.
Il savoura l’idée : un chasseur invisible parmi des gens trop occupés entre eux pour le voir, car sa dangerosité venait du fait que personne ne croyait, ni ne croirait, en son existence. Il ricana sournoisement. Il prit l’enveloppe qu’il avait dans sa poche. Il héla un de ses corbeaux et lui dit :
— Emmène cette lettre à une certaine adresse… Tu sais où…








Acte 1 : La proposition et le voyage en Transylvanie.


Quelques jours après les événements rapportés dans le prologue, le 10 mars 1838, Wismar, petite ville portuaire et ancienne, s’étirait sous le soleil du matin. Ses toits luisaient comme du cuivre poli, et les places bordées d’arbres laissaient danser sur les pavés des silhouettes filigranes. L’air, tiède et chargé de bois humide et de sel, semblait suspendu dans la quiétude de la cité. Le clapotis régulier de l’eau contre les quais accompagnait le cri des mouettes et le froissement des voiles dans le vent. Du port, on apercevait au loin Lübeck, baignée de lumière, ses mâts oscillant au rythme des vagues.
Étrangers et habitants se mêlaient dans l’anonymat le plus total, leurs pas résonnant sur les pavés, leurs voix se fondant dans le murmure constant de la ville. Une charrette grinçante traversait la place, tirée par un cheval aux naseaux fumants, tandis qu’un enfant poursuivait un ballon égaré, riant aux éclats. Ici, ombre et lumière s’entremêlaient, se cherchaient et se répondaient, comme si la ville elle-même respirait entre les clartés du jour et les prémices d’inquiétude qui rôdaient derrière chaque façade.
En ce temps-là, Thomas et Ellen Hutter vivaient à Wismar, dans une rue calme, bordée de maisons aux façades colorées et aux fenêtres fleuries. Mariage d’enfance et d’amitié, leur union s’était transformée en amour sincère. Ils s’étaient connus à l’école et ne s’étaient jamais vraiment quittés. Hutter, désormais employé chez Knock, avait été quelque peu « poussé » vers ce poste par son beau-frère, soucieux de voir le jeune homme s’installer dans le monde des affaires, tandis qu’Ellen profitait de la protection et du confort d’une maison où l’aisance contrastait avec la simplicité de son époux.
Malgré une certaine mélancolie qu’Ellen éprouvait parfois, la vie du couple demeurait harmonieuse. Il n’y avait jamais de querelles, jamais de mots durs. Hutter, toujours attentif, veillait à ce qu’Ellen suive les prescriptions du docteur Bulwer, qui la surveillait depuis que son état nerveux s’était manifesté à la suite d’un voyage dans les Carpates. L’empêcher de lire n’était pas simple. Sa curiosité pour les romans et les ouvrages de superstition était vive, et elle trouvait toujours le moyen de s’immerger dans ces histoires, malgré les conseils de Bulwer.
Ce jour-là, sur les balcons de leur demeure, s’épanouissaient des caisses de bois vert où se mêlaient fleurs et feuillages, encore humides de la rosée matinale. Un chaton bondissait dans le soleil, poursuivant une balle suspendue à un fil que tirait Ellen, assise sur le rebord de la fenêtre. Elle le prenait ensuite dans ses bras, les traits baignés de lumière, les yeux pétillants de malice, tandis qu’un rayon de soleil faisait briller ses cheveux comme de la soie d’or.
Thomas Hutter, devant le miroir de sa chambre, ajustait sa veste avec soin, resserrait son col, jetait un œil par la fenêtre pour observer le port et les passants, puis souriait, satisfait de lui-même. Il prit un petit paquet de lettres posées sur le bureau, le pesa dans ses mains et soupira d’une manière qui trahissait à la fois impatience et excitation. Dans le jardin, il cueillit quelques œillets et les disposa en bouquet, observant les insectes butiner autour des fleurs encore écloses. Ellen, surprise, ria doucement, mais un voile de tristesse traversa son visage au contact des tiges tranchées.
— Pourquoi les as-tu tuées, ces si belles fleurs ? murmura-t-elle, la voix teintée d’émotion.
— Pardon, répondit Hutter en l’embrassant sur le front. Mais tu sais, je les ai fait venir de loin… de quelques pays lointains… On m’a dit qu’elles venaient de quelques jardins d’un calife d’Anatolie.
Elle comprit qu’il voulait la rassurer et se jeta à nouveau dans ses bras. Ils s’étreignirent longuement. Il ne l’avait jamais vue ainsi, si bouleversée. Le jeune homme en était inquiet, mais essaya de ne pas le lui montrer.
Ellen lui prépara son petit-déjeuner : café fumant, bacon croustillant et œufs au plat. Thomas avala rapidement son repas, mais prit soin de déposer la tasse sur le rebord de la fenêtre, observant un passant qui saluait timidement.
— Tu sais que ce n’est pas sain de manger si vite et si peu… Tu pars toujours sans finir ton petit-déjeuner, dit-elle, fronçant légèrement les sourcils.
— Je sais, chérie, répondit Hutter avec un sourire. Comme d’habitude, je finirai par être en retard, et Monsieur Knock n’apprécie guère les retards.
— Je pense que tu ne devrais pas y aller aujourd’hui… murmura-t-elle, posant sa main sur son bras. Les fleurs sont un présage.
Son mari la regarda, intrigué. Un léger frisson parcourut sa colonne vertébrale, mais il secoua la tête avec légèreté.
— Tu te fais des idées, répliqua-t-il, souriant pour la rassurer.
Il ouvrit la porte, s’inclina légèrement vers elle et descendit la rue, ajustant ses pas au rythme des pavés, saluant quelques voisins qui s’affairaient déjà à leurs tâches matinales. Un chat se faufila devant lui, et il dut s’arrêter pour le laisser passer, une main sur le cœur, amusé par cette vie paisible qu’il allait bientôt quitter.
La rue, encore calme sous la lumière du matin, laissait apparaître quelques passants : voisins, amis, ou un marchand de passage dont les visites ponctuelles à la maison de la belle-famille, riches armateurs, rappelaient l’importance sociale et commerciale de Wismar. Sur le chemin, pressé, l’époux de la jeune Ellen bouscula un petit homme d’âge mûr qui martelait le sol à l’aide de sa canne. Malgré la luminosité réfléchie par les pavés, il reconnut le professeur Bulwer, qui se mit à plaisanter :
— Vous courez bien vite, mon cher Thomas ! Vous connaissez le dicton, pas vrai ? On arrive toujours à bon port !
Hutter le salua, s’excusa de sa rudesse, sourit poliment et, lui montrant l’heure :
— Je suis désolé, professeur Bulwer ! Je vais être en retard chez monsieur Knock. Et il reprit sa course, emporté par un mélange d’excitation et de nervosité, tandis que l’écho de ses pas résonnait dans la rue pavée.
Une silhouette furtive glissait au-dessus des toits, ses ailes noircies se découpant sur le ciel matinal. Dans son bec, une enveloppe soigneusement roulée, comme un présage silencieux, se dirigeait droit vers une bâtisse à l’autre bout de la rue, une simple agence immobilière, ignorant les passants et les rumeurs du matin. La fenêtre s’ouvrit soudain, et une main agile saisit l’enveloppe que le corbeau déposait avec une précision presque inhumaine… C’est là que tout allait commencer pour Hutter.
Deux heures plus tard, dans un bureau étroit où la poussière semblait peser sur chaque meuble, une lumière blafarde filtrait à travers les stores tirés. Le parquet grinçait sous les pas, et l’air était chargé d’une odeur âcre de cire, de papier ancien et de bois fatigué. Chaque recoin du lieu semblait murmurer les souvenirs de transactions passées, d’affaires conclues avec un mélange de ruse et de froideur.
Derrière un pupitre massif, le directeur, Knock, demeurait immobile, la silhouette maigre et voûtée dans ses vêtements noirs trop serrés, les mains longues et fines posées sur le bois, comme pour en sonder les secrets. Ses yeux noirs, profonds, ne quittaient pas le document qu’il venait d’ouvrir, une lettre ornée de figures étranges et de signes incompréhensibles pour tout autre que lui. Pourtant, le vieil homme semblait comprendre chaque tracé, et un sourire aigu, presque cruel, étira ses lèvres.
Voici, pour les curieux, le contenu de cette étrange missive :
⚛⨂⧪ ⧗⧖⨀ ⧓⧔⚛ ⧤⧥⧦
⧜⧝⚷ ⧧⧨⧩ ⨀⨁⨂ ⧗⧖⨀
⚯⧫⧖ ⧗⧙⧚ ⧛⨀⨀⨁
⧤⧥⧦ ⚛⨂⧪ ⧓⧔⚛ ⧜⧝⚷
✠⚚☥
Cette lettre était arrivée juste avant que Thomas Hutter n’arrive au bureau. Cela faisait deux heures que Knock la lisait et la relisait, un air réjoui…
— Hutter, venez ici immédiatement ! lança-t-il, sa voix tranchante résonnant dans la pièce comme un avertissement.
Son employé s’exécuta, déposant ses dossiers avec un mélange de curiosité et de respect. Il laissa là l’autre employé qui s’acquittait de la besogne à sa place. Le directeur de l’agence lui tendit la lettre, ses doigts osseux semblant peser chaque mot avant même qu’il le prononçât.
Hutter prit la lettre mais ne comprit rien à l’étrange écriture. Quelle langue pouvait bien s’écrire de cette manière étrange, voire saugrenue.
— J’ai une mission à vous confier… murmura-t-il, laissant l’opacité de son sourire glisser sur Hutter.
— Pour moi ? balbutia Hutter, surpris et légèrement flatté.
— Avant tout, j’ai besoin de savoir si vous êtes un homme qui aime voyager.
— J’aimerais, mais Ellen… Elle préférerait que je reste à Wismar, admit Thomas Hutter, hésitant, partagé entre le devoir conjugal et l’excitation d’un possible voyage.
Knock inclina la tête, le regard sombre, mais sans menace ouverte. Ses vêtements crépusculaires semblaient flotter soudainement autour de lui alors qu’ils paraissaient trop serrés auparavant, comme s’ils étaient doués d’une vie propre. Le commis, qui avait l’habitude de travailler chez son patron, avait déjà vu cela se produire lorsque Knock sentait la bonne affaire.
— C’est dommage… Pourtant, cette opportunité ne se présente qu’une fois. Pour notre maison, c’est capital.
L’employé sentit son cœur battre plus vite. L’idée de partir l’inquiétait autant qu’elle l’attirait. Le sombre vieillard, impassible, posa ses yeux bruns sur lui et murmura :
— Connaissez-vous le comte Orlok ?
— Jamais entendu parler, répondit Hutter.
Knock hocha lentement la tête, comme satisfait qu’il en fût ainsi. Il regardait attentivement son employé.
— Tant mieux… Vous n’avez donc aucun préjugé. Je le connais bien. Il est un véritable maître à penser pour moi… Il s’agit d’un homme singulier, doté d’un esprit rare. Certains diraient qu’il est… exigeant, mais c’est un homme de goût et de principes.
Hutter frissonna, une vague de curiosité mêlée d’inquiétude le traversant.
— C’est de lui que vient cette lettre ?
— Oui… Sa Grâce, le comte Orlok, de Transylvanie, désire acquérir une maison à Wismar. Il m’a dit vouloir une maison assez spacieuse et assez belle, mais… il veut absolument qu’elle soit abandonnée, s’amusa à dire le vieil homme.
— Quelle drôle d’idée, fit remarquer Hutter.
— Il fait ce qu’il lui plaît, là n’est pas la question ! Le client est roi, ne l’oubliez jamais. La question est… quelle maison vais-je bien pouvoir lui proposer ? rétorqua Knock, qui se réjouissait un peu de la situation, mais semblait courroucé d’entendre dire du mal du comte Orlok.
Réfléchissant, le patron de Hutter passa en boitant légèrement devant la fenêtre et observa l’horizon, comme inquiet, ne sachant guère quelle demeure proposer. Son regard se fixa sur une bâtisse située sur la rue d’en face, par-delà le long canal bordé d’arbres. Ses yeux bruns semblaient scruter chaque détail de la façade décrépie, comme s’il mesurait la valeur de chaque pierre.
Thomas leva les yeux et, stupéfait, découvrit la demeure en ruines en face de chez lui. La bâtisse, vieille et décrépie, semblait encore plus étrange sous la lumière tamisée du bureau.
— Celle-ci… Vous savez… Celle que vous avez juste devant chez vous… Elle fera l’affaire, conclut le vieil agent immobilier.
— Mais elle est en ruines, rétorqua Hutter.
— Oui, mais idéalement située… Un bon terrain, un ensemble près des commerces du centre-ville, idéal à la revente si l’on sait s’y prendre avec la maison… Vous voyez, je ne l’ai pas choisie au hasard, dit en souriant étrangement le vieux. Si jamais il veut quand même l’habiter pour passer ses vieux jours, ce n’est pas grave, mon garçon : il a déjà, comme qui dirait, un pied dans la tombe.
— Vous avez raison, admit le jeune homme. Mais pourquoi ne viendrait-il pas signer une fois venu ici ?
— Un aristocrate ne vient jamais signer : il demande souvent un intermédiaire. Vous comprenez l’importance de la chose ?
L’idée de s’y rendre et de conclure l’affaire lui paraissait à la fois excitante et lourde de responsabilité.
— Le comte a dit qu’il donnerait de cinquante à soixante mille couronnes pour pouvoir habiter ici… Vous pourriez obtenir une belle commission… Quelques efforts, un peu de sueur… et peut-être un sacrifice de prudence, ajouta Knock, laissant planer une aura de mystère.
Thomas Hutter sentit un frisson. Le mélange d’opportunité et de danger, de curiosité et de peur, le rendait presque ivre. Knock ouvrit alors un atlas jauni et traça du doigt le chemin jusqu’en Transylvanie.
— Voici votre route… À travers les montagnes et les forêts que peu d’hommes ont parcourues. Vous découvrirez une terre à peine connue des voyageurs, peuplée de paysans superstitieux et de bêtes sauvages. Mais une fois arrivé, vous serez entre les mains d’un homme respecté, dont le nom ouvre toutes les portes… ou presque, il existe toujours des jaloux et des mal-pensants. Ne les écoutez surtout pas… Le comte Orlok est puissant : il a beaucoup d’ennemis mais aussi beaucoup de gens qui l’écoutent à travers la planète. C’est, je peux le dire, un maître du monde, mais, hélas, trop peu méconnu… Ces gens qui gouvernent vraiment notre terre ne peuvent le faire efficacement que depuis les ombres…
Le jeune commis acquiesça, la gorge serrée, fasciné par la carte et par la description mystérieuse de Knock. L’excitation de l’aventure et la promesse d’une commission se mêlaient à la crainte de l’inconnu.
— Allez-y de nuit. Le jour, il voyage en son royaume. Le comte n’apprécierait pas de vous voir arriver alors qu’il est absent. Mais rassurez-vous, il n’est pas homme à se mettre en colère pour si peu : il ne vous mordra pas. Soyez à l’heure, et restez vigilant.
Hutter, le souffle coupé, accepta. Le fin renard, satisfait, se recula dans l’ombre du bureau, un sourire énigmatique aux lèvres, fixant le jeune commis de ses yeux noirs, comme si tout cela n’était qu’un jeu dont lui seul connaissait les règles.
Knock lui remit les plans de la maison. Il les avait fait établir il y a de cela longtemps en prévision d’un acheteur potentiel.
Cependant, il glissa dans une enveloppe scellée un document que Hutter ne put voir mais qui lui semblait être un acte de vente destiné au client. Mais quand le vieil homme l’avait-il rédigé ? Il ne le savait pas très bien. Son esprit était embrouillé par la joie de servir l’agence et aussi, il pourrait, s’il faisait fortune comme prévu, offrir une demeure plus spacieuse à Ellen. Elle le méritait : rien n’était de trop quand il s’agissait d’elle.
— Ne l’ouvrez pas ! Elle doit parvenir comme cela au client ! Déclara Knock en lui remettant l’enveloppe noire, accompagnée d’une plume de corbeau. Et donnez-lui aussi la plume, il comprendra…
— Mais…
— Pas de questions indiscrètes, Hutter, c’est important ! Je vous envie, vous savez : il est fort dommage que ma vieillesse m’empêche d’y aller moi-même… Mais vous aurez la joie de connaître votre nouveau voisin : vous lui plairez et il vous plaira à vous aussi, j’en suis certain… Vous aurez un noble pour ami… Madame Hutter sera enchantée de faire la connaissance d’un homme si prestigieux… Il sera un compagnon idéal pour les soirées, pour dîner avec vous… Je suis certain que vous lui plairez tous deux sur le coup…
Il se dirigea vers son coffre et remit un sac d’argent au jeune homme :
— Pour vos frais…
Et il mena Hutter vers la porte en lui disant :
— Partez ce soir… et surtout, soyez prudent… Bon voyage… au pays des brigands et des fantômes.
À peine Hutter eut-il franchi le seuil que Knock, satisfait de sa manipulation et de l’effet de la lettre, se mit à ricaner, une lueur de démence dans ses yeux. Tout était joué. Il avait employé le ton juste et le destin était en marche.
Ellen, à la fenêtre, aperçut son mari dans la rue et lui fit signe, le visage illuminé par le soleil. Elle courut à la porte, le souffle court, le cœur battant.
— Je dois partir, vers un pays de montagnes… où se joue une affaire urgente, murmura-t-il, emporté par la nécessité.
L’épouse de Thomas sursauta, une ombre passant sur son front. Elle voulut le retenir, mais il ne l’écouta pas, déjà absorbé par ses bagages.
— Ne pars pas ! J’ai peur pour toi… Tu m’avais promis de ne jamais quitter Wismar…
Hutter la saisit doucement par les épaules.
— Je n’ai pas le choix. C’est important… pour nous tous. Je serai prudent.
Son époux se leva, résolu. Ellen, résignée, le regardait, les yeux emplis de peur. Avant de partir, voyant la détresse de sa femme, il se décida à appeler Bulwer. Le brave docteur arriva aussitôt et examina la patiente pendant qu’Hutter lui expliquait la situation.
— Est-ce que tout ira bien ?
— Oui, répondit le médecin… Ce n’est pas bien grave. Elle s’en remettra. Tu devrais cependant la laisser en de bonnes mains avant de t’en aller.
— Je pensais l’emmener chez mon beau-frère.
— C’est une bonne idée. Elle y serait tranquille et reposée pendant que tu ferais ton voyage. Allons donc, c’est décidé.
Bientôt, le docteur s’en alla vaquer à ses occupations.
Dès lors, le jeune homme se décida et emmena sa femme dans la belle et splendide résidence d’Alan Harding, son beau-frère. Il y vivait avec Anne, sa jeune épouse et la sœur aînée de Hutter.
Sur le chemin qui menait au somptueux domicile, Hutter et Ellen traversaient de magnifiques jardins ensoleillés, quoique de discrètes silhouettes menaçaient déjà lentement la sérénité de l’endroit. Le domaine était grand, couvert de vergers ombragés et d’un parc gigantesque. La maison était décorée avec goût et des meubles de luxe trônaient dans la demeure.
Harding écouta Hutter et déclara :
— Tu as raison de ne pas la laisser seule… Je comprends que tu doives partir. Tu peux nous la laisser, tout se passera bien.
— Aie confiance, répondit Anne, elle ne manquera de rien et nous serons aux petits soins pour elle. Dès qu’elle aura un problème, nous appellerons Sievers. Il est plus compétent que Bulwer.
— Oui, ironisa Alan Harding. Il a des goûts de lecture bizarres, bien qu’il empêche d’autres personnes, comme ta femme, heureusement d’ailleurs, de faire de même.
— Tant qu’il soigne bien, je me moque de ses lectures. Je sais aussi qu’il possède un institut, et il n’y parle que de ses connaissances sur les plantes, fit Hutter.
Il ne savait quoi dire : toute la ville adorait Sievers pour son intelligence… Cependant, pour Hutter, l’homme était totalement incompétent et, si on l’élisait, vu son cerveau au charisme d’huître, il y avait toutes les chances qu’il dirige Wismar vers sa perte. Or, Sievers était candidat à la mairie… et le favori, en plus ! Bulwer était mal vu mais respecté pour son métier de paracelsien. Cependant, il était déjà dans le collimateur des gens pour ses lectures sur le paranormal… de superstitions, comme on dit !
Ils sortirent dans le parc où le tendre époux d’Ellen serra une dernière fois la main de son beau-frère et de sa propre sœur. Ellen sortit en pleurant et manqua de tomber dans l’escalier qui jouxtait la maison. Anne se précipita et la recueillit à temps. Elle supplia son mari de ne pas partir, qu’elle sentait en son cœur que quelque chose tournerait mal, mais lui n’écoutait pas.
Le temps pressait. Il avait rendez-vous à une heure bien précise après un long chemin jusqu’en Transylvanie. Il devait y être à temps, car l’affaire était trop importante. Il embrassa une dernière fois sa femme, salua tout le monde et, quittant le domaine, se dirigea vers la rue pavée, laissant derrière lui un parfum de fleurs fanées et de soleil matinal.
Une obscure silhouette parut sur la façade de la résidence tandis qu’un gigantesque et obscur corbeau s’envolait vers l’est, tenant une enveloppe dans son bec.
En haut de la rue, Knock se tenait dans l’ombre, silencieux, fixant la silhouette de Hutter. Ses yeux s’attardèrent sur la demeure et sur le visage d’Ellen, qu’il reconnut aussitôt. Il souriait et pleurait à la fois, un sourire étrange et inquiétant. Puis, à voix basse, presque pour lui-même :
— Tout est donc en place…
Hutter continua sa marche vers la place principale où un cheval sellé attendait, attaché à une fontaine. Quelques passants circulaient à pas mesurés, intrigués par le départ pressé de ce voyageur. Il monta sur le cheval, jeta un dernier regard vers le domaine et laissa derrière lui le parfum du matin et le murmure des adieux.
La route fut longue et semée de petits désagréments. Un sabot du cheval se déferra au premier relais et Hutter dut lutter pour maintenir son équilibre et continuer sa progression jusqu’au relais suivant, d’où il prit place dans une diligence. Celle-ci, solide mais maladroite, subit un léger incident sur le chemin : une roue dut être remplacée, retardant sa progression.
Il voyagea ainsi de relais en relais. Le paysage défilait autour de lui, alternant la clarté des prairies baignées de soleil et les ombres inquiétantes des montagnes. Les marécages, enveloppés de brume, paraissaient hantés de silhouettes immobiles et de fantômes imaginaires. La neige recouvrait les sentiers, rendant le voyage encore plus périlleux, et la diligence s’enfonçait parfois dans l’épaisseur du manteau blanc. Malgré la fatigue, l’infatigable voyageur contemplait chaque détail avec curiosité et fascination.
Enfin, au détour d’un chemin escarpé, l’image crépusculaire et massive des Carpates se dressa devant lui, baignée par la lumière rasante du soir.
Le 8 avril 1838, devant une auberge, la grande diligence tirée par quatre chevaux entra dans la cour. L’aubergiste, un petit vieillard au visage buriné, sortit précipitamment.
— Holà, bienvenue à l’auberge du col de Tihuța ! Venez vous reposer… La nuit tombe et il fait frisquet.
D’autres passagers descendirent : des Huzules à la chevelure brune, vêtus de manière identique, fantomatiques dans l’ombre.
— Allez, jeune homme ! Venez ! Ici, tant que vous avez de l’argent, vous êtes le bienvenu, déclara l’aubergiste à Thomas Hutter.
— Nous sommes au col de Tihuța ? Je pensais au col de Borgo…
— Même lieu, différents noms. Les territoires appellent parfois les lieux autrement, répondit l’homme d’un accent roulé.
Hutter soupira de soulagement et suivit le vieillard à l’intérieur. La salle était vaste et enfumée, dominée par un poêle de faïence et une lampe suspendue qui projetait une lumière crue. Sur les murs intérieurs, il y avait plein de crucifix et de gousses d’ail suspendus. Spectacle étrange et assez pittoresque. Sans doute, pensa Hutter, le folklore local ou des coutumes bizarres du lieu.
Les voyageurs prenaient place autour des tables et jetaient des regards curieux à l’étranger.
Il y avait aussi une oie qui picorait des miettes sur la table. Hutter s’assit à l’avant et frappa sur la table, gai et pressé :
— Vite, mon repas ! Il faut que je parte pour le château du comte Orlok !
Le silence tomba comme un voile. Les clients restèrent figés de stupeur. L’un d’entre eux manqua de s’étouffer avec du pain bloqué dans la gorge. Les Huzules regardaient attentivement le jeune homme, comme paralysés, verre à la main. La servante lâcha ses assiettes, faisant se retourner le jeune homme. L’oie s’arrêta de picorer, le regard plein de frayeur, fixant Hutter. L’aubergiste, semblant épouvanté au premier abord, fronça les sourcils et le regarda attentivement.
Puis il se dirigea vers lui :
— Vous avez dit quelque chose, jeune homme ?
— Non… rien… bafouilla le jeune homme.
— Ici, certains noms ne se prononcent pas… Si vous allez chez ce triste sire, gardez-le pour vous, rétorqua le patron.
— Vous semblez détester le nom. Il vous a fait quelque chose ?
— À moi ? Non… Mais le nom de cet homme ne doit jamais être prononcé dans mon auberge… Et si j’étais vous, je n’irais pas chez lui, ajouta-t-il en haussant les épaules.
— Pourquoi ?
— Ici, on dit que le château n’existe pas… qu’il n’est qu’une fantasmagorie. Qu’il y a des gouffres sans fond. Peu en sont revenus.
Un aveugle se dressa et déclara :
— Moi, j’y suis allé… par mégarde, sans m’en rendre compte. Je l’ai vu. J’ai dû m’enfuir… Je ne sais plus comment. J’ai eu si peur que mes yeux s’en sont éteints.
— Superstitions ! On m’avait prévenu que des gens n’aimaient pas le comte Orlok ! Vous savez ce que je ferais en revenant ? Je vais trinquer à sa santé !
L’aubergiste cessa de discuter, visiblement en colère. Cependant, il remit une lettre à Hutter :
— Tenez, on a trouvé cela dans le courrier du matin. C’était accompagné d’une étrange plume noire et la lettre comportait des billets payant votre nuit ici…
Hutter lut la lettre. C’était la même écriture que celle que Knock lui avait montrée, mais plus intelligible et sans aucun signe cabalistique ou chiffre. Il y avait cependant des traces d’une écriture assez ancienne, avec des « æ » entremêlés et des détails étranges.
La lettre disait :
« Mon ami, bienvenue dans les Carpates…
Vous pourrez passer ici la nuit en toute sécurité sans aucun besoin de payer la note. Je sais ménager mes invités et prendre soin d’eux.
Je vous attends avec une extrême impatience.
La diligence que vous reprendrez demain mettra un peu de temps à parcourir la courte distance entre ici et mon château… Cela est normal : la neige et l’escarpement des montagnes rendent l’accès particulièrement difficile pour une voiture de cet acabit.
J’enverrai mon cocher venir vous prendre dès que vous aurez atteint un certain carrefour où vous verrez un petit pont se dégager du chemin de gauche. »
J’espère que vous apprécierez les beautés de mon pays… Mangez bien surtout et reposez-vous. Il est important pour moi que vous soyez dans de parfaites conditions lorsque vous serez dans mon petit territoire.
Votre ami, O. »
La nuit tombait et la brume commençait à s’élever derrière l’auberge. Les chevaux au pâturage relevèrent la tête, pris de panique, puis disparurent dans la pénombre. Les Huzules se rapprochèrent des fenêtres, inquiets.
— Le loup-garou rôde encore… ricana l’un d’eux.
— Ou un vampire… !
— Certains ne craignent rien… ni ail, ni hostie, murmura un autre.
— Ne plaisantez pas avec cela, dit un dernier, vous allez mettre l’aubergiste en colère. Il n’aime pas qu’on parle de ces choses chez lui. Surtout qu’on sait qu’il y en a qui rôdent dans le coin… Y en a qui ont vu une femme dans le sous-bois, parait…
La vieille servante prévint Hutter, qui s’apprêtait à sortir :
— Ne partez pas ce soir… Les loups rôdent.
— Vous avez raison, madame. Mieux vaut dîner ici que devenir un dîner, répondit Hutter en riant.
Cependant, dans le bois voisin, sous la blancheur épaisse de la neige, une ombre animale inquiétante semblait épier ce qui se passait dans l’établissement. Puis, au bout d’un moment, elle se retira soudainement alors que les corbeaux virevoltaient autour de l’auberge.
La servante conduisit Hutter dans la chambre qu’on lui avait réservée… Elle tenait dans ses mains un flacon. Elle l’ouvrit et jeta l’eau sur le jeune homme :
— Puisse cette eau bénite vous procurer sommeil agréable et protection divine, déclara-t-elle.
Hutter se retrouva trempé et faillit se mettre en colère. Qu’est-ce que c’était encore que cette trouvaille ? De l’eau bénite sur les clients ? Il y avait pourtant bien marqué « auberge » sur la pancarte mais il songea qu’on aurait dû y inscrire « asile d’aliénés ».
La vieille redescendit toute pimpante, non sans avoir également remis un crucifix au jeune homme.
— Tenez, cela vous portera chance ! Gardez-le bien en évidence sur vous et rien, peut-être, n’arrivera… Mais j’en doute car tout dépend de vous, avait-elle dit.
Seul dans sa chambre blanchie à la chaux, aux angles vifs, Hutter, qui avait mis le crucifix dans son sac en espérant bien ne jamais l’en ressortir, ouvrit la fenêtre, contemplant la nuit sans étoiles. Il tira de son bagage un livre qu’il avait trouvé dans la salle à manger : "Vampire. Le Nosferatu. Les péchés sanglants des hommes y donnaient naissance à une créature venue réclamer vengeance." Hutter, perplexe, rejeta le livre. Il ne croyait guère à ce genre d’idioties.
Il entendit des bruits venant de dehors. C’étaient des hurlements presque inhumains. IL laissa le livre choir sur le lit pour se boucher les oreilles.
IL s’allongea, pensant ne jamais trouver le sommeil. IL s’endormit comme un enfant et ne cauchemarda aucunement cette nuit-là.
Le matin du 9 avril 1838, Hutter se réveilla, reprit le livre, le referma, le posa sur l’étagère en se moquant ouvertement de ces superstitions et ouvrit la fenêtre. Le soleil inondait la clairière où les palefreniers rassemblaient les chevaux au bruit des fouets et des cris.
La vieille servante, discrètement, prit subrepticement le livre des Vampires et le glissa sans se faire remarquer dans une des poches du manteau de Hutter :
— Faites attention… Vous ne savez pas dans quelle histoire vous vous embarquez, murmura-t-elle.
La diligence ne put repartir immédiatement. Le départ dut attendre le milieu de l’après-midi. En effet, il fallait réparer les légers dégâts causés par la neige cristalline des montagnes. Le cocher ne s’était pas aperçu plus tôt que les roues étaient abîmées et il fallut les changer. Le véhicule dut attendre que l’aubergiste se souvînt de l’endroit où il gardait des roues de remplacement. Des plumes de corbeaux se retrouvaient partout et il fallut les dégager… ainsi que la neige accumulée durant la nuit, qui ne permettait pas un départ rapide.
Les chevaux furent attelés, les passagers montèrent dans le véhicule qui devait les emporter.
— Attendez ! fit l’aubergiste en accourant dehors et en faisant signe aux conducteurs de la diligence. Ne partez pas encore ! Il vous manque un passager.
Hutter n’était pas encore sorti de l’auberge. Il faisait signe qu’on l’attende par la fenêtre de sa chambre.
Il surgit de la porte avec sa valise, le cœur battant, impatient, et grimpa dans la diligence qui partit aussitôt.
La Diligence cheminait le long d’un sentier escarpé, soulevant la poussière sur son passage. Le soleil déclinant peignait les Carpates d’un éclat rougeâtre. Les silhouettes menaçantes des arbres s’étiraient. Les chemins étaient escarpés.
Thomas pressa le cocher :
— Plus vite ! Je veux être chez mon client avant la nuit !
La neige, qui tombait à nouveau et de plus en plus fortement, ralentissait la progression de la diligence. Hutter, emmitouflé dans son manteau, contemplait un paysage fantastique : des marécages où la brume formait des nuages d’ouate. Plus loin, il voyait des forêts primitives aux formes étranges et des rochers escarpés baignés de lumière rasante.
Le cocher semblait guider l’hippomobile sans jamais ralentir, muet et impassible, donnant à Hutter l’impression que le véhicule était animé d’une volonté propre.
Les voyageurs sentirent la route se resserrer autour d’eux, comme si les collines se rapprochaient à mesure qu’ils avançaient. Les derniers rayons du jour frappaient les rochers, révélant des fissures qui semblaient des griffes pétrifiées. Au-dessus d’eux, les sommets perdaient déjà leurs couleurs.
Le conducteur ralentit, jetant parfois un regard inquiet vers les hauteurs. Puis, d’un geste brusque, il fit avancer plus vite les chevaux, semblant se moquer à présent des dangereux escarpements et de la neige qui rendaient si compliquée la progression de la diligence.
Les chevaux renâclaient, secouant leurs harnais comme pour protester. On aurait dit qu’ils reconnaissaient les lieux. Dans l’air flottait une odeur de terre froide, lourde, presque métallique. Même les mouches semblaient avoir fui. Seuls des corbeaux sauvages charbonneux encadraient le paysage.
Deux femmes se tenaient sur le bord du chemin, immobiles, scrutant un précipice. Le cocher filait si vite que leurs silhouettes tremblantes, encadrées par le soleil couchant, paraissaient à Hutter comme des visions spectrales.
À genoux devant une madone sculptée, une vieille femme leva les bras vers la diligence, ses yeux écarquillés trahissant la terreur. Elle semblait vouloir les détourner du chemin, comme si un danger invisible se dressait devant eux. Mais il était déjà trop tard pour reculer.
Hutter la voyait encore, figée, bras levés, puis la diligence fonça, la poussière, l’ombre des rochers, et au moment où le véhicule dépassa la madone, elle n’était plus là. Il avait l’impression qu’elle avait été absorbée par le paysage ou que sa silhouette s’était dissoute dans la lumière du soir.
Arrivé à un carrefour ombrageux et peu accueillant, le cocher fit stopper les chevaux et demanda à Hutter de descendre sous le regard des passagers observant le soleil diminuer à l’horizon. Ils étaient blancs, livides, et regardaient le jeune homme comme un pestiféré.
Hutter remarqua que ses compagnons de voyage aimeraient bien être ailleurs qu’ici. Il se demanda pourquoi, mais se dit simplement : « Ils sont tous fous, ici, ce n’est pas possible !
— Le soir tombe. Je ne peux aller plus loin. Attendez la correspondance, lui dit le cocher.
— Mais on m’avait dit… s’interrogea Hutter.
— Il n’y a pas de route…, répondit laconiquement le conducteur, regardant ailleurs.
— Mais pourtant… fit Hutter en désignant la belle route menant vers le chemin de gauche… Il y a bien une route et vous avez une voiture pour vous y rendre ?
— Où voyez-vous une voiture ? Je n’en ai pas… répondit l’homme, devenant livide en voyant le soleil décroître dangereusement.
Hutter commençait à voir rouge. C’était un vrai pays de cinglés ! La diligence l’avait amené jusqu’ici : elle existait bien !
— Louez-moi au moins vos chevaux, hurla-t-il presque, faisant un dernier effort pour faire comprendre sa situation…
— Je n’ai pas de chevaux, vous le voyez bien…, répondit le cocher en désignant les pauvres bêtes pourtant présentes comme si elles n’existaient pas.
— Mais enfin, vous allez bien du côté de…
— J’y vais, mais pas par ce chemin qui, d’ailleurs, n’existe pas. Même avec de l’or, je ne passerai pas autrement, coupa le cocher, visiblement maintenant complètement terrorisé…
— Je vois… C’est le prix, c’est ça ? J’ai de quoi payer ce que vous voulez ! Mon patron m’a donné bien de l’argent pour mes frais et je peux mettre le quadruple de ce que valent le véhicule et les chevaux…
— Vous êtes sourd ou quoi ? Je viens de vous dire que même pour tout l’or du monde, je n’irais jamais par là ! Si vous voulez vraiment passer par ce chemin, c’est votre affaire. Moi, je m’en lave les mains. Cependant, il n’est pas trop tard pour vous ! Vous pouvez encore remonter et partir en Bucovine avec nous.
— J’ai compris. Je prends mes affaires et je vais à pied. Ah, on m’a bien prévenu que c’était un pays où l’on croit encore aux fantômes et, de sus, que je trouverais des médisants sur le compte de ce pauvre homme…
— Qui ? Vous parlez de qui, là ?
— Du comte Orlok, bien sûr…
Le cocher devenait encore plus blanc que le drap blanc le plus clair qui soit au monde. En fait, seul le croque-mort aurait pu faire la différence entre la lividité du cocher et celle d’un cadavre à ce moment-là.
— Taisez-vous, malheureux ! Vous parlez de celui dont on ne doit jamais prononcer le nom ! Veuillez éviter de le prononcer à haute voix où bien vous allez faire des rêves étranges… Allez, prenez vos affaires et déguerpissez ! Allez donc trouver « le pauvre homme » en question. Mais après, ne venez pas dire que l’on a pas tenté de vous prévenir…
Thomas, furieux, prit ses bagages sous les regards des autres passagers, terrorisés, qui se signaient… Puis le cocher remonta sur son siège et fouetta des chevaux qui, selon lui, n’existaient pas, pour que la diligence, qui n’était selon lui qu’une fantasmagorie, s’éloigne à grande vitesse, comme si elle avait le diable aux trousses.
Les Carpates s’élevaient devant lui. Les arbres projetaient des ombres dansantes, le vent glissait entre les branches, et chaque bruit semblait animé d’une vie mystérieuse.
Il marcha vers un petit sentier à gauche, qui enjambait un pont. Et passé ce pont, les fantômes vinrent à sa rencontre…
Le pont franchi, le silence devint si profond qu’il semblait absorber les bruits de ses pas. Une brume mince courait au ras du sol, s’enroulant autour de ses chevilles. Chaque souffle de vent portait une plainte lointaine, peut-être un animal, peut-être autre chose.
Il faisait nuit noire maintenant. Des lueurs pâles se détachaient entre les arbres, si fugitives que l’invité du comte douta de les avoir réellement vues.
Au loin, le château d’Orlok se dressait, fantastique, baigné par la lumière de la pleine lune. Perché sur son éperon de roche, il paraissait plus étroit qu’il ne l’avait imaginé, comme tassé sur lui-même pour mieux défier les siècles. Ses tours, frappées par les dernières lueurs, brillaient d’un éclat cuivré. À cette distance, on devinait à peine les fenêtres, sombres comme des orbites.
Une rafale descendit de la montagne, si soudaine qu’elle fit trembler la clairière. Le solitaire qu’il était à présent porta la main à sa veste ; un frisson le parcourut alors même que la soirée était douce. Une branche craqua, puis une autre. De sombres silhouettes oscillèrent, glissant les unes sur les autres.
Provenant de l’ancienne forteresse, une route abrupte semblait monter vers le ciel. Quelque chose surgit et disparut derrière une butte — voiture ? fantôme ?
D’un seul coup, il sembla à Thomas Hutter que la forêt primitive des Carpates projetait de longues ombres. Un fiacre ténébreux surgit, silencieux, tiré par deux chevaux drapés de noir, aux yeux rouges flamboyants, de leurs bouches s’échappant des nuées blanches. Le fiacre prit la route qui menait vers l’endroit où se tenait Hutter.
Les équidés avaient surgi comme provenant d’un gouffre invisible, leurs silhouettes déformées par la brume. Leurs sabots ne semblaient pas frapper le sol. Leur course était irrationnelle et n’entraînait aucun son. La voiture, entièrement cirée, absorbait la lumière au lieu de la refléter, comme si elle avait été taillée dans une nuit plus ancienne que celle du monde.
La neige criait sous les roues de ce corbillard vivant qui semblait doté d’une vie, conférée au véhicule par la rudesse silencieuse du sombre personnage qui fouettait ses chevaux.
La glaciale hippomobile, enfin, s’arrêta en face de l’invité tant attendu du comte.
Le cocher, visage livide, yeux fixes, leva son fouet dans un geste d’ordre.
Hutter, glacé, murmura :
— Est-ce le comte Orlok qui vous envoie ?
Silence. La voiture semblait animée d’une volonté propre. Hutter s’avança, hypnotisé, et monta dans le véhicule. Elle fit demi-tour et disparut à toute allure.
Une forêt féérique, silencieuse, bordait le chemin. Tout dans la pénombre semblait doté d’une lueur spectrale : feuilles, arbres, herbes, et même le fiacre défiait la logique humaine.
Les arbres paraissaient se resserrer derrière eux, chacun plus terrifiant que le précédent. L’air semblait se modifier. Il devenait plus froid, plus fixe, presque immobile.
Par moments, la lune se glissait entre les branches et frappait les pierres du chemin, révélant des symboles gravés, peut-être des marques de bergers, peut-être des choses plus anciennes.
La voiture, noire de jais, sans ralentir, franchissait les ornières comme si elle glissait sur une surface lisse.
Thomas, balloté par les cahots de la route, se pencha en avant, tentant de distinguer le visage du cocher.
— Sommes-nous loin du château, cocher ? demanda-t-il d’une voix qu’il voulait assurée.
Aucune réaction. Ni un mouvement d’épaule, ni un souffle plus marqué. L’homme — si c’en était un — demeurait immobile, le regard rivé devant lui.
L’invité du comte insista, légèrement plus fort :
— Je vous parle… Pouvez-vous m’entendre ?
Silence total. Seuls le bruit des sabots et le vent dans les hautes herbes répondaient.
Il se rassit, mal à l’aise. L’idée d’insister encore lui traversa l’esprit, mais la raideur cadavérique du conducteur suffisait à le dissuader.
Il comprit qu’il n’obtiendrait rien.
Un grand corbeau, ténébreux et immobile, observait, moqueur, tandis que la voiture filait.
Un chemin désert, un saule tordu, un pont de pierre sur un gouffre, et le fiacre passait encore, ombre dans la nuit. Le vieil arbre semblait sourire, son écorce ployant aux caprices nocturnes.
Sous une arche obscure, la sombre hippomobile glissa dans la cour du château, baignée par la lune, et s’arrêta devant le porche. Hutter descendit, presque évanoui. La voiture tourna sur elle-même et disparut.
L’émissaire de Knock demeura un moment immobile, incapable de déterminer où s’était enfui l’attelage. Le silence, encore une fois, prit possession des lieux. Une feuille sèche glissa sur le sol pavé. Le bruit minuscule résonna comme un claquement de bois.
Face à lui, le portail semblait respirer.
Seul devant la grille, qui se referma soudainement sur lui, Hutter hésita. Les battants s’ouvrirent lentement. Au fond de la cour, un homme immobile tenait une chandelle, le visage blanc comme la craie. Il attendait.
Hutter monta les marches, franchit le seuil et s’avança dans l’inconnu. Derrière lui, le portail se referma.


Fin de l'acte 1

Note explicative :
Traduction du texte ésotérique : « Knock, je souhaite acheter une maison à Wismar, abandonnée, de préférence celle que tu m’as indiquée. Je veux aussi confirmation sur autre chose, tu sais quoi. Fais-moi parvenir l’employé en question pour l’acte de vente. Il me fournira la preuve, inconsciemment ou non, de ce dont nous avons discuté dans les lettres antérieures. Orlok. »
Modifié en dernier par Judex le lun. févr. 09, 2026 17:47 pm, modifié 4 fois.
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Re: Roman feuilleton Nosferatu le vampire par Judex6

Message par LVD »

Meme si la difference n'est pas enorme, je prefere cette premiere version.
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Monsieur Vilak
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Re: Roman feuilleton Nosferatu le vampire par Judex6

Message par Monsieur Vilak »

:up:
Prend Goldorak, parles-en, rassemble les gens qui partagent cette passion et rend la plus vivante.
Au final, il y aura encore plus de Goldorak pour toi-même et pour le monde.

Merci Monsieur Huchez...

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Re: Roman feuilleton Nosferatu le vampire par Judex6

Message par Judex »

LVD a écrit : mer. nov. 26, 2025 02:54 am Meme si la difference n'est pas enorme, je prefere cette premiere version.
Et ce n'est rien en ce qui concerne ce qui va suivre avec les actes II et III, on vas basculer dans le grotesque mais genial car notre Orlok est un stratege, un commandant militaire de genie qui sait comment se servir des faiblesses humains pour destabiliser l'ennemi et le vaincre sans coup férir ! Il a ving ou cent coups d'avance et sait efficacement se sortir des imprévus comme si c'étient de simples details ! Et opource qui est de destabilisation, on va etre servi !
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Re: Roman feuilleton Nosferatu le vampire par Judex6

Message par Judex »

Les deux parties de l'acte I sont maintenant fusionnées dans un post precedent !
Modifié en dernier par Judex le lun. déc. 08, 2025 21:41 pm, modifié 2 fois.
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Re: Roman feuilleton Nosferatu le vampire par Judex6

Message par Monsieur Vilak »

:up: :up: :up:
Prend Goldorak, parles-en, rassemble les gens qui partagent cette passion et rend la plus vivante.
Au final, il y aura encore plus de Goldorak pour toi-même et pour le monde.

Merci Monsieur Huchez...

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Re: Roman feuilleton Nosferatu le vampire par Judex6

Message par LVD »

Aies confiance -> Aie confiance (pas de s a l'imperatif)
J'ai vu "la nui" au lieu de "la nuit" mais je ne sais plus a quel moment...
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Re: Roman feuilleton Nosferatu le vampire par Judex6

Message par Judex »

AActe 2 : Rencontre avec le comte Orlok



Au centre de la cour, le châtelain se tenait, une chandelle osseuse à la main. Les murs baignaient dans la pénombre la plus totale, et dans cette obscurité, Hutter avançait lentement. Face à lui, une silhouette immobile : pâle, spectrale, aux yeux creux et à la bouche mince. Était-ce vraiment le maître du château ?
Le visage se contracta en une grimace polie, découvrant de fines dents pointues, semblables à celles d’un rat. Ils se firent face. Il n’y avait rien de servile dans le geste avec lequel Orlok saisit le bagage de son invité.
— Je suis le comte Orlok. Je suppose que vous êtes Thomas Hutter, l’homme que monsieur Knock m’envoie pour l’achat d’une maison à Wismar ?
— Oui. Enchanté, Monsieur…
— Monsieur le Comte, s’il vous plaît, mon ami… Vous comprendrez que j'apprécie qu’on respecte mon titre.
— Je suis désolé, Monsieur le Comte…
— Il n’y a pas de quoi, c’est bien normal car vous devez être fatigué… Vous êtes bien Thomas Hutter ?
— Pour vous servir, oui… Monsieur Knock m’envoie pour l’affaire qui vous intéresse.
— Vous m’excuserez de porter vos bagages moi-même, mon ami… Mais les serviteurs dorment… Il est presque minuit et je n’oserai les réveiller pour si peu… Entrez, et laissez chez moi un peu de la joie que vous y apportez.
— Vous m’excuserez, mais le voyage m’a pris beaucoup de temps, monsieur le comte.
— Oui… le temps, beaucoup de temps, en effet… Rassurez-vous, je n’ai aucune raison de vous en vouloir pour cela…
— Vous n’êtes pas en colère, alors ?
— Pourquoi donc, mon ami ? Je n’ai aucune dent contre vous…
Les doigts crispés du voyageur se relâchèrent enfin. Le vieux seigneur leva la chandelle, et dans un silence lourd de signification, s’avança, invitant Hutter à le suivre dans les ténèbres du château.
Ils passèrent devant une longue rangée d’ombres qui semblaient danser et se mouvoir d’elles-mêmes, tandis que des corbeaux, hantant le grand hall désert, les regardaient, attentifs.
Ils longèrent un couloir bordé de portraits anciens. Sur l’un d’eux, un ancêtre du comte, figé depuis des siècles, semblait suivre leurs pas.
— Ces portraits, monsieur le comte…
— Oui, fit Orlok sans se retourner.
— J’ai l’impression qu’ils sont vivants et me fixent du regard…
— Vous vous imaginez des choses, monsieur Hutter. Cela doit être dû à la fatigue du voyage. Vous avez besoin de vous reposer. Cependant, je vous prierai de faire attention quand même où vous mettez les pieds : ce château est vieux et rempli de secrets. Il ne fait pas bon aller là où il ne faut pas aller ou s’endormir n’importe où…
— Bien, merci, monsieur le comte, j’y veillerai, répondit l’autre en baillant légèrement.
Ils continuèrent leur chemin, seulement dérangés par quelques chauves-souris qui fréquentaient les lieux et volaient alentour. Les ombres des chiroptères planaient, malgré l’obscurité, devant la chandelle vacillante d’Orlok. On aurait dit que ces spectrales apparitions se mouvaient indépendamment des animaux qui projetaient leurs brunes réflexions sur les murs et le sol ternes de la salle.
Certaines portions du long couloir qu’ils franchissaient étaient hors d’usage, et des pièces en bois moisi rafistolaient le sol et craquaient sous leurs lourds pas.
Hutter tressaillit à un moment : pendant la longue traversée qu’il entreprenait vers l’endroit où le vieux gentilhomme le menait, il n’avait jamais vu l’ombre de l’aristocrate se refléter une seule fois. Il se dit qu’il devait être tellement fatigué qu’il commençait à halluciner.
Ses mains devinrent moites, et une sueur froide perlait sur son front sans qu’il comprenne pourquoi. Autour de lui, des portes fermées semblaient grincer pendant que le vent soufflait par des fenêtres cassées et que la neige s’engouffrait parfois dans la pénombre.
Il ne vit pas une chauve-souris lui frôler la nuque et tressaillit soudainement en la sentant.
Des regards mystérieux se fixaient sur lui alors qu’ils franchissaient la galerie des portraits, comme des yeux invisibles, venus d’un autre temps.
Le maître des lieux avançait sans se retourner le moins du monde, un léger sourire aux lèvres, tandis que ses yeux semblaient pourtant se détourner comme pour examiner l’attitude de son hôte étranger.
Une immense porte sombre s’ouvrit d’elle-même devant eux, mais Hutter préféra l’ignorer : il était trop las, et son esprit lui jouait forcément des tours.
La salle à manger, vaste et sombre, se dévoila dans toute sa décrépitude : une table massive, une cheminée entourée de deux armures muettes, figées dans le temps. Une fissure parcourait le mur, ou peut-être était-ce une lance oubliée. Le silence des siècles pesait lourd.
Un âtre brûlant et rempli de bûches flamboyantes trônait à l’autre bout de la salle. L’âtre de la cheminée faisait se mouvoir dans la pièce des ombres menaçantes, semblant faire danser celles des meubles venus d’une époque reculée. Hutter crut, une fois de plus, remarquer que le comte semblait privé de sa propre ombre dans la pièce, un détail qui lui donna froid dans le dos. C’était comme s’il avait vu quelque chose d’inhumain, puis il se reprit, croyant avoir imaginé cela.
Hutter sentit le regard du seigneur aux habits noirs sur lui et osa poser la question :
— Avez-vous un projet précis pour la maison ou le terrain ? Je me demandais si vous n’auriez pas plutôt voulu une maison digne de votre rang : luxueuse, riche, en bon état.
— J’ai… quelques projets… Les papiers, je vous prie… Et il faut absolument que la maison soit dans l’état dans lequel je l’ai demandé… J’y attache une certaine importance… sentimentale… Plus une maison est vieille, plus sa valeur historique est… appréciable…
— Valeur historique ?
— Pourquoi n’a-t-on pas démoli encore certaines maisons abandonnées, même délabrées, monsieur Hutter ?
— Maintenant que vous me le dites… Je me souviens qu’on m’avait parlé de la maison d’en face de chez moi comme de la demeure d’un ancien noble très célèbre qui aurait disparu sans laisser de traces…
— Ne vous en faites donc pas… La maison est ce qu’il me faut si elle est à la fois visible par tous mais aussi invisible par tous. J’aime être dans un endroit où je serais tranquille pour mes occupations…
Hutter semblait rassuré, bien qu’il fût intimidé par ce qu’il avait vu auparavant : ses mains en étaient encore toutes tremblantes. L’homme en face de lui savait sans doute ce qu’il voulait en achetant pareille ruine à Wismar. Knock savait donc ce qu’il faisait en la lui vendant.
Cependant, dans son honnêteté, Hutter voulut s’en assurer et lui avoua, d’un ton mal assuré dans la gorge pendant qu’il entendait les sifflements stridents du vent à l’extérieur :
— C’est une vraie ruine, cependant, je préfère vous en avertir !
— D’autres y feraient attention, mais pas moi… J’espère que le terrain choisi est ombrageux. Je n’aime guère les lieux baignés de lumière.
« Bon, se dit Hutter, il ne fait aucun doute : l’homme sait bien ce qu’il fait. Je n’ai pas à m’inquiéter, mais… »
Il préféra insister sur la situation :
— Il est bordé d’immenses arbres alentour ! Ils plongent littéralement la maison dans la pénombre et…
— C’est bon, rétorqua le vieil aristocrate. J’aime l’ombre et le calme pour mieux réfléchir et surtout, voyez-vous, je ne peux vivre dans la lumière du soleil… Elle me fait terriblement souffrir. Je souhaite donc acquérir une maison dans ce style… Comme vous le voyez, j’ai des raisons, disons, personnelles…
Hutter fut étonné au sens littéral du terme : le comte ne pouvait supporter le soleil ? Puis il se rasséréna : il avait entendu parler de ces gens qui, en effet, ne pouvaient vivre sous la luminescence de l’astre du jour.
— Vous souffrez d’une maladie de peau, monsieur le comte ?
— Oui… C’est une manière de voir les choses, répondit-il.
— Monsieur Knock m’a dit beaucoup de bien de vous…
— Je connais bien votre patron, monsieur Hutter… Très bien même, et ce que vous dites ne m’étonne en aucun cas. Maintenant, je vous le redemande encore une fois : les papiers, je vous prie… Je suis pressé d’examiner les plans de ma future propriété.
Hutter lui remit les plans et la lettre de Knock. Orlok les prit avidement ainsi que la plume de corbeau. Ses yeux rouges brillèrent dans la pénombre et un rictus sembla le défigurer un instant.
Il poussa un soupir de soulagement : l’enveloppe avait toujours été scellée et nul ne l’avait ouverte : Hutter semblait être quelqu’un sur qui Knock pouvait compter… D’autant que ce dernier était venu pour une chose qui lui était capitale.
— Tout est dedans, monsieur le comte, déclara Hutter en voyant Orlok compulser les papiers et examiner le sceau de l’enveloppe pendant qu’il l’ouvrait.
— J’espère bien, jeune homme. Si vous avez quelque chose à me demander, surtout n’hésitez pas !
Hutter était perplexe mais il brûlait d’envie de poser une question qui lui tenait à cœur : les coutumes étranges qu’il avait observées à l’auberge.
Orlok remarqua que son hôte brûlait d’envie d’en savoir plus sur cet étrange pays où il avait mis les pieds et c’était la raison qui lui avait fait dire cette dernière phrase.
— Ne vous gênez pas, monsieur Hutter. Il est bien normal que vous vous posiez des questions… Vous êtes en territoire étranger et il est vrai que certaines choses ne sont pas comme chez vous, en Allemagne. Vous avez forcément dû vous poser des questions en voyant cela. Je puis répondre si vous le souhaitez : mes serviteurs et mes amis se saignent aux quatre veines pour moi, je peux bien en faire autant pour vous satisfaire…
— Eh, bien voilà, monsieur le comte… Lors de mon arrivée à l’auberge du col de Borgo, j’ai vu des choses incroyables… L’auberge était décorée avec des gousses d’ail et des crucifix partout… On m’a même aspergé d’eau bénite avant d’aller dormir… Et on m’a mis au cou un crucifix que je comptais jeter mais que j’ai conservé dans mon sac de voyage sans le vouloir…
— Ah, fit Orlok en souriant, ce sont des coutumes locales dues soit pour certains à des excès de zèle religieux, car les Transylvains sont très croyants, sachez-le… Soit des superstitieux. Il semble, au vu des gousses d’ail, que vous soyez tombé sur la seconde catégorie.
— Mais… Pouvez-vous m’expliquer quelles superstitions font mettre ainsi des gousses d’ail à l’intérieur d’une maison ?
— Les gens de mon pays croient que certaines personnes mortes ne le sont pas vraiment… Qu’elles reviennent les hanter la nuit… Qu’elles leur sucent le sang… En un mot, ils croient que des… vampires, comme ils disent… existent.
— J’ai lu un livre de cette sorte chez eux. Ce ne sont que sornettes et fariboles.
Orlok ricana.
— J’en suis bien conscient, car vous prêchez un converti, monsieur Hutter. Cependant ces gens pensent que ces créatures existent bel et bien… Que seuls des symboles religieux et de l’ail leur assurent la sécurité mais que, toujours selon certaines croyances, cela ne fonctionne pas toujours car il semblerait que certains de ces êtres inexistants y soient immunisés. Néanmoins, selon eux, cela permet d’en éloigner la plupart qui ne le sont pas. Pour les autres, j’en ai vu certains qui déterraient les corps pour leur enfoncer des pieux dans le cœur et les décapiter afin d’être sûrs qu’ils soient bien morts… Comme si cela pouvait fonctionner… Sur des gens déjà morts… Une profanation ! Quels ignorants !
— Ce sont vraiment des naïfs…
Orlok eut un léger rictus en regardant Hutter.
— Il y en a… Il en faut toujours quelques-uns, sinon où irait le monde… Quelquefois, être superstitieux n’est pas forcément bon… C’est ce genre de superstition qui me dérange ici. Les gens me voient souvent d’un mauvais œil ici. C’est pour cela que ce lieu qui m’entoure est rempli de maisons désertes, de lieux inhabités.
La superstition a tué ma région et les tient tous à l’écart de moi pour une raison que j’ignore.
— Il est vrai que le cocher tremblait rien qu’à l’idée de prendre la route qui venait chez vous.
— Qui ? Mon cocher ? Il ne tremblerait devant personne sauf moi… La peur d’être renvoyé… Bien sûr…
— Non, celui qui m’a mené de l’auberge jusqu’au carrefour du petit pont. Il prétendait même qu’il n’avait plus ni attelage ni véhicule et que même la route n’existait pas…
— Vous voyez, monsieur Hutter… Je suis considéré comme un pestiféré, un vampire même… Pourtant, que voyez-vous devant vous ? un être humain… Et pourtant, monsieur Knock a dû vous dire que tout le monde ne me considère pas ainsi… C’est la raison pour laquelle je voudrais aller dans une grande ville : aucune superstition n’y règne, seulement la rationalité. Les lieux ne sont pas aussi déserts qu’ici. Je suis dans un endroit où l’on ne me désire pas alors que nombre de gens sont pourtant à mon service par-delà les continents.
— Ces gens ne sont pas vos amis en tout cas, en effet, on dirait qu’ils souhaiteraient presque vous enfoncer un pieu dans le cœur…
— Monsieur Hutter, même s’il y a peu de chances que cela arrive. J’aimerais que vous arrêtiez le sujet des superstitions locales, s’il vous plaît. Ne voyez-vous pas que cela me chagrine d’être repoussé de la sorte par des mal-pensants de la sorte ?
Hutter regarda devant lui et remarqua, sur la grande table, des mets soigneusement disposés : poulets rôtis, légumes frais, et un vin de Cordoue d’un rouge profond. Loin de l’aspect délabré du lieu, ces mets semblaient presque trop parfaits, comme une illusion dans ce décor abandonné.
— Je vous en prie, veuillez manger ces plats préparés par mes serviteurs à votre intention, fit Orlok.
Il lui sembla que ces mets délicats étaient apparus comme par magie. Mais, trop effrayé et fatigué par ce qu’il lui semblait imaginer, il prit une chaise. Une fois assis aussi confortablement qu’il le put dans cette sinistre et lugubre pièce, il vit que le comte prenait place en face de lui, sans le servir, contrairement aux lois de l’hospitalité. Le comte tenait les papiers sur la maison qu’il souhaitait acquérir à Wismar et semblait observer son hôte derrière les documents.
Le comte resta ainsi plusieurs minutes, tandis que Hutter, décontenancé par la tenue sombre des lieux et l’étrangeté de son hôte, remarqua qu’Orlok ne se servait ni nourriture ni boisson.
D’ailleurs, il n’y avait de couverts que pour une personne. C’était vraiment étrange.
— Vous ne mangez pas ? Vous ne buvez pas avec moi ? questionna l’invité.
Orlok le regarda et sembla sourire. Hutter croyait voir les meubles danser mystérieusement, comme si des fantômes les agitaient.
— J’ai déjà copieusement dîné, dit-il, et je ne bois jamais… de vin ! Mais ayez bon appétit et buvez à votre guise. Cela donne du sang… C’est très important de se nourrir convenablement, monsieur Hutter. Le sang… c’est ce qui vous fait vivre, vous savez ?
Hutter s’interrogea sur cette remarque. Quelle idée : cet homme semblait être un original, mais il savait certainement ce qu’il disait. Cependant, il avait les mains de plus en plus moites. Ses yeux semblaient hypnotisés par le jeu d’ombres et de lumières que les flammes de la cheminée provoquaient.
Étrangement, la chaleur qu’il ressentait depuis l’âtre, pourtant éloigné, lui faisait du bien.
— Vous profitez du feu vous aussi, demanda le comte ? La chaleur, surtout en hiver, est excellente : cela fluidifie le sang !
Voilà donc une idée fixe. Thomas Hutter ne comprenait pas, d’autant que le dernier mot résonnait dans sa tête comme si un écho en amplifiait le son. Il se sentit d’un seul coup encore plus mal à l’aise qu’il ne l’était en arrivant !
Il leva les yeux et aperçut un portrait dans la salle à manger, dont les yeux semblaient suivre ses moindres mouvements, dominant la pièce de toute sa hauteur. On aurait dit qu’il représentait un ancêtre du comte.
Des chauves-souris et des corbeaux se pressaient de plus en plus, comme attirés par on ne sait quelle magie. Le jeune homme pensa que les bestioles l’épiaient, espionnaient ses réactions et déglutit, presque effrayé.
Cependant, ses yeux se fixaient surtout sur ce portrait mystérieux, qui semblait plus inquiétant encore et dont l’ombre dansante sur le sol le faisait pâlir.
— Nous sommes une famille de tradition guerrière, nous les Orlok. Par moments, il me semble que ce portrait me parle dans la nuit… Je reste seul avec eux et ils me parlent de notre glorieuse lignée. Ils ont eu de la chance… Moi, je ne vis que dans la misère. Mais bientôt, tout cela changera.
Le jeune invité sembla surpris, et le comte décida de lui parler un peu de la tradition familiale Orlok pendant qu’il posait les papiers qu’il avait reçus de Hutter sur la table.
C’était incroyable. Hutter, qui n’avait pas encore touché à son repas, écoutait les récits à la fois glorieux et crépusculaires d’un homme au combat, aidant les voïvodes locaux contre les Turcs lors des invasions, des histoires anciennes, presque mythologiques.
Le jeune homme, captivé, sentit que ses frayeurs s’étaient envolées. Le noble vieillard, malgré sa voix gutturale, savait raconter une histoire avec une telle force que Hutter, presque hypnotisé, ne pouvait s'empêcher d’écouter.
On aurait cru, à entendre le comte, qu’il avait participé aux combats, tellement ses détails étaient exposés avec minutie et la façon dont il contait les exploits de ses ancêtres.
— Il est dommage que votre famille se soit ainsi perdue. Cela n’a pas été une réussite !
— Nous n’avons pas eu de chance cette fois-là ! Mais à présent, je suis en quelque sorte un maître du monde. J’ai beaucoup… beaucoup de gens qui me suivent et écoutent mes conseils, jeune homme. Ils sont placés judicieusement à travers le monde, parfois comme conseillers de puissants, parfois incognito… Ils me consultent souvent… Ils me disent quand quelque chose va ou ne va pas dans une ville ou un pays donné et je vais alors souvent là-bas en personne… régler quelques affaires…
— En effet, monsieur le comte. On m’a dit que vous étiez un homme éclairé, et j’ai pu constater, comme je vous l’ai dit précédemment et sans plus trop insister maintenant, qu’il y avait des jaloux et des médisants qui ne vous aimaient pas. Mais, comme on dit : nul n’est prophète en son pays.
— C’est exact. Même le Christ fut chassé de son village natal alors qu’il était bien le messie attendu. Moi aussi, j’apporte la Bonne Nouvelle et le Salut éternel. Pourtant, voyez-vous, je suis transylvain de naissance et de cœur et la Transylvanie me repousse. Au fait, vous m’avez certes dit les avoir entendus dire du mal de moi ou en penser, mais… Vous ne les avez pas écoutés, au moins, sembla s’inquiéter le vieil homme, tandis qu’un sourire déformait son visage à l’allure cadavérique.
— Non, bien sûr… Si je l’avais fait, je ne serais pas chez vous à accomplir mon devoir d’agent immobilier. Je me posais simplement des questions sur les coutumes étranges du pays, questions auxquelles vous m’avez répondu tout à l’heure fort honnêtement. Mais pour le reste, monsieur Knock m’avait bien prévenu de ne pas écouter les malpensants qui vous dénigreraient.
— C’est bien alors, fit Orlok en désignant le poulet placé devant Hutter. Vous devez vous nourrir d’hémoglobine neuve pour continuer votre travail… et ensuite, un bon repos bien mérité.
Hutter était à nouveau décontenancé : le pauvre garçon ne savait plus où il en était. Entre la fatigue du voyage et le comportement étrange du comte, son allure singulière, l’allure sombre et menaçante du château et ce qui s’y trouvait, il ne savait plus s’il devait être admiratif ou soucieux de cet individu. Son obsession pour le sang, son sang, son inquiétude envers lui, paraissaient malsaines. Thomas Hutter décida que, finalement, Orlok prenait seulement son bien-être à cœur et qu’il se faisait des idées.
L’individu était cependant, à défaut d’être louche, quelqu’un de vraiment original et il comprenait, à son attitude étrange, pourquoi l’aubergiste le détestait. Ce n’était pas, à son avis, que l’homme fût méchant, mais il était cependant des plus étranges. D’autant qu’il habitait dans une sombre demeure qu’on aurait dite abandonnée à la nature, où le vent gémissait fort, où des plaintes gutturales semblaient remonter.
Le caractère de la demeure médiévale ancienne, à laquelle il pensait que le vieux noble avait un certain attachement mais que lui-même abandonnerait pour une contrée plus vivante que déserte s’il en avait l’occasion, avait déteint sur ce dernier.
Voyant qu’Hutter prit enfin une cuisse de poulet et un verre de vin, ses mains tremblantes trahissant son appréhension, Orlok se plongea dans les papiers posés devant lui.
Longuement, il les examina, ses doigts décharnés serrant le papier comme des griffes. Sur la lettre, des chiffres et des lettres, certains clairs, d’autres presque invisibles, se mélangeaient. Le chiffre sept revenait sans cesse, accompagné de signes cabalistiques, comme un message crypté.
En voici l’exacte description :
⨀⧗⧖ ⚛⧪⧤ ⧓⧔⧕ ⧜⧝⧞
⧟⧠⚷ ⨁⨂⧚ ⧛⨀⨀ ⧤⧥⧦
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✠⚚☥
Hutter se demanda quand Knock avait pu rédiger la lettre… Il ne l’avait jamais vu l’écrire. Mais en plus de cela, l’écriture était dans les mêmes signes que la lettre demandant l’acquisition d’une maison à Wismar par le même comte Orlok.
— C’est étrange… On dirait que mon patron connaît votre langage si… particulier. J’ignorais ce fait, déclara Hutter.
Orlok ne répondit pas. Hutter se rappela soudainement que le comte avait connu Knock et donc que, forcément, ils pouvaient correspondre dans cette langue.
— Quelle est cette langue bizarre que vous utilisez, monsieur le comte ?
— C’est la langue de mes ancêtres… J’y suis attaché… Comme pour leur passé glorieux, elle a une saveur… particulière.
Hutter finit par remarquer qu’il y avait plus de mets disposés sur la table qu’il ne pourrait jamais en manger.
— Il est dommage, dit-il, que personne ne dîne à notre table. D’autres invités auraient pu faire en sorte que ces mets ne soient pas perdus…
— Oh, mais il en viendra… Bientôt…
— Ah, vous attendez quelqu’un ?
Orlok sourit étrangement, tandis que son regard s’élevait par-dessus ses papiers. Les yeux du comte, immobiles, fixaient son invité comme un serpent hypnotisant sa proie.
Une horloge sonna minuit ! Les douze coups retentissaient sombrement. Un squelette décoratif tapait en égrenant les coups, utilisant sa faux. L’invité regarda le phénomène et croyait rêver : il lui semblait que la décoration était vivante et lui esquissait un sourire infernal.
L’ombre du squelette mécanique qui frappait s’étendit brusquement dans la salle à manger pendant que la tempête de neige à l’extérieur redoublait à nouveau et il imagina que le vent intrépide qui secouait les arbres morts à l’extérieur était le rire de cette apparition quasi démoniaque.
Hutter tenta de manger, mais, apeuré, les mains moites devant ce spectacle qui semblait infernal, sa main trembla et, alors qu’il avait enfin trouvé du pain sur la table au milieu de toutes ces victuailles, il se blessa au doigt avec son couteau. Une goutte de sang perla ainsi sur son pouce.
Orlok bondit avec une vivacité surnaturelle et, d’une voix presque bestiale, sembla soudain aboyer sur le voyageur :
— Vous vous êtes coupé… votre précieux sang… Laissez-moi vous aider…
Il approcha, voulant poser ses lèvres sur la plaie. Hutter recula, terrifié, jusqu’à la cheminée.
Pendant que son invité reculait vers un fauteuil disposé près de la cheminée, tremblant, en sueur, les mains moites, complètement affolé devant la violence de la scène, le noir vêtu châtelain se redressa, retrouvant sa contenance polie.
— Restons éveillés… Le jour est encore loin, et la journée, je dors… Un sommeil profond, très profond, sinon le soleil me trouverait toujours dehors.
Le jeune homme, troublé, s’effondra dans un fauteuil. Le comte s’assit en face de lui.
Après cela, Hutter ne se souvint de rien. Il tomba dans un sommeil profond.
Le lendemain, Hutter se réveilla près de la cheminée. La lumière pâle pénétrait par les rares vitres intactes, et tout semblait d’un calme inquiétant, comme si la nuit n’avait été qu’un mauvais rêve.
Instinctivement, le jeune homme porta ses mains à son cou et sentit deux marques qui le démangeaient…
Il prit le miroir qu’il avait emporté pour se raser pendant le voyage. Il aperçut deux taches rouges sur sa gorge, et bien que cela lui semblât anodin, un frisson parcourut néanmoins son échine.
— Des piqûres de moustique, c’est tout, se dit-il à lui-même.
Il vit sur la table qu’on lui avait préparé un tout nouveau repas.
L’époux d’Ellen pensa que les serviteurs du comte, l’ayant vu dormir, l’avaient laissé tranquille et avaient seulement préparé son petit-déjeuner. Et ce dernier était copieux.
Il prit son petit-déjeuner, puis sortit sur la terrasse, baignée d’un certain soleil dont les lueurs pâles contrastaient avec celui de Wismar.
Cependant, rasséréné, il prit une feuille et une plume dans ses affaires et écrivit à Ellen :
« Ma bien-aimée… Les moustiques ici sont infernaux. Deux m’ont piqué au cou. »
Hutter sortit du château et découvrit que l’épais manteau de neige avait disparu. Pourtant, rien n’aurait pu le faire fondre aussi rapidement…
Les lieux semblaient irréels, le temps détraqué…
Il se refusa les faiblesses de la veille et, contournant au loin un campement de Tziganes qu’il n’avait pas remarqué auparavant, il s’apprêtait à les rejoindre pour leur demander de poster son courrier.
Au loin, un cavalier se montra soudain, timidement, et sembla ignorer le château pour continuer sa route.
Il sembla tressauter lorsque Hutter l’appela :
— Monsieur, s’il vous plaît, venez ! J’ai une demande à vous faire…
Le cavalier approcha, prudent, ignorant sans doute quel était cet étranger qui lui montrait une lettre en l’agitant sous son nez. Cependant, il comprit rapidement ce qui lui était demandé, s’approcha, prit la lettre sans descendre et disparut au loin sans adresser une parole au jeune homme.
L’invité du seigneur des lieux décida de retourner au château, ne voulant pas ennuyer les Tziganes qu’il avait remarqués.
Toute la journée, il ne trouva aucun serviteur et découvrit que presque toutes les pièces du sombre domicile du comte étaient fermées à clé.
Trouvant cela bizarre au premier abord, le jeune homme se dit simplement que les serviteurs avaient reçu des ordres et qu’il fallait le laisser tranquille.
Un petit parc lui apparut de l’autre côté de la cour. Il décida de s’y rendre.
Le ciel de l’endroit lui paraissait entièrement noir tandis qu’il voyait des pierres tombales. Le lieu était en friche et les ronces et les mauvaises herbes envahissaient sombrement les lieux.
Il observa les pierres tombales, toutes sans date, portant la même inscription : « Fidèle serviteur qui donna son sang pour Orlok, qu’il soit chéri à jamais… »
Le lieu était incontestablement lugubre et oppressant, et pourtant, contre toute attente, il s’y sentit presque bien, comme si une force invisible le liait à cet endroit maudit.
Il observa les rares oiseaux qui, tout au long de la journée, semblaient évacuer rapidement le domaine, comme si eux aussi se sentaient oppressés par la présence du lieu.
Bientôt le soir revint et, avec lui, les ombres oppressantes de la nuit se mirent à revivre et à bouger de leur propre chef.
Le jeune homme se rasait, perdu dans ses pensées, lorsqu’une main glacée se posa soudainement sur son épaule, le faisant sursauter.
— Bonsoir, monsieur Hutter… Avez-vous dormi correctement ? Vous êtes-vous bien reposé ?
Hutter avait sursauté. Il ne l’avait pas vu arriver. En regardant dans son miroir, il constata avec stupéfaction que l’image du comte avait disparu. Il chercha des explications, mais la réalité semblait se dérober devant ses yeux.
Cette situation l’intrigua. Heureusement, il ne s’était pas coupé malgré le sursaut qu’il avait eu.
Orlok, apercevant le miroir, le saisit d’un geste rapide et le lança violemment par l’une des fenêtres brisées.
Il expliqua ce geste soudain à Hutter :
— Je suis désolé de mon emportement… Cet objet n’est pas bien vu ici… Il incarne les vanités humaines, des choses futiles et superficielles. Nous avons d’autres traditions, plus anciennes… Nos coutumes de Transylvanie ne sont pas vos coutumes…
Hutter, tout tremblant, se tut, ne voulant pas provoquer une réaction imprévisible de ce vieil original, dont l’étrangeté le déroute de plus en plus.
Cet homme, qui était finalement assez étrange, lui conseilla :
— Lorsque vous aurez fini de vous raser, en faisant attention de ne pas vous couper, car on ne sait jamais ce qui peut arriver si vous vous blessez de quelque façon que ce soit en mon domaine, veuillez me rejoindre dans la salle à manger. Nous avons du travail à y finir.
Thomas Hutter obéit. Une fois rasé, il vint rejoindre l’inquiétant personnage dans la grande salle en se demandant si finalement l’aubergiste n’avait pas eu raison : l’homme était autant étrange que bizarre et semblait par moments soit normal, soit original, ou… complètement fou !
De nouveau, corbeaux et chauves-souris inquiétantes infestaient la salle à manger.
Les jeux des flammes de la cheminée réveillèrent les sombres projections des meubles et des objets sur le sol.
Orlok était assis près de la cheminée, concentré sur les plans de la maison abandonnée de Wismar. Une fois de plus, Hutter remarqua avec malaise que, même dans cette lumière vacillante, l’ombre d’Orlok ne semblait pas exister.
L’hôte du vieil individu remarqua, comme la veille, que si des ombres se mouvaient dans l’air ou sur les surfaces, celle du comte y était toujours étonnamment absente.
Ce phénomène lui paraissait extravagant alors qu’il était plus reposé que la veille.
Hutter, d’une voix incertaine, interrogea :
— Monsieur le comte… Où sont vos serviteurs ? Je n’en ai vu aucun…
— Ils ont été occupés… ailleurs…
— Mais où ailleurs ? demanda, étonné, Hutter, sans comprendre.
— Ailleurs… C’est tout ce que je peux vous dire, monsieur Hutter, reprit Orlok sans se départir de son calme qui semblait légendaire.
— Toutes les pièces étaient fermées à clé et…
— C’est pour votre bien, coupa le vieil original. Je vous avais dit hier soir que le château est vieux et rempli de secrets. Il vaut mieux que vous restiez à l’endroit où je vous conseille de rester. Mes serviteurs vous laisseront tranquille.
Hutter sentit à nouveau ses mains devenir moites. Cet homme était de plus en plus étrange… Il tenta de briser la glace, cependant.
— Vous avez au moins une bibliothèque, monsieur le comte ?
— Bien sûr, fit savoir l’aristocrate. Si vous voulez la voir, elle vous sera accessible quand bon vous semblera.
Il se leva de table et lui demanda de l’accompagner. Dans une autre salle jouxtant la salle à manger se trouvait une pièce contenant plusieurs milliers de livres.
La salle semblait la plus normale et paisible de toute la forteresse médiévale. Pour la première fois, il n’y avait ni ombres, ni animaux, ni quoi que ce soit de terrifiant, mais seulement des craquements dus aux meubles supportant les livres et de la poussière partout.
Beaucoup d’entre eux étaient des manuels, dont certains servaient à apprendre la langue d’autres pays, comme l’allemand ou l’anglais.
— Je suis heureux de vous conduire dans cette pièce, car, vous l’ignorez sans doute, je suis à l’écart du monde et n’ai jamais appris que le roumain et ignore totalement l’allemand…
— Vous semblez pourtant le parler couramment, monsieur le comte. Vous m’avez dit que vous aviez des gens du monde entier qui vous demandaient conseil ?
— Oui, mais ils savent que je ne parle que ma langue natale couramment. Ils me demandent conseil uniquement dans la langue de mes ancêtres qu’ils connaissent fort heureusement comme Monsieur Knock. Je n’ai appris l’allemand que dans les livres… Ce sont en quelque sorte mes compagnons de solitude…
— Vous avez vos serviteurs ici en votre château, n’est-ce pas ?
Orlok sembla décontenancé et déclara :
— Oui, mais même en hiver, ils sont toujours endormis quand je me réveille… Je leur laisse des instructions écrites, et ils obéissent sans un mot. Que peuvent-ils dire ? Je suis seul, monsieur Hutter. Si seul… Je serais si heureux de vivre dans un monde chaud, grouillant de vies, de sang chaud, pour pouvoir vaincre ma solitude… Je ne peux plus la supporter en ce lieu perdu…
Pour la première fois, Hutter vit que le vieux noble semblait presque pleurer. Il comprenait la solitude, mais un malaise naquit en lui à l’idée que quelqu’un, même un noble, puisse y être condamné dans un lieu aussi sinistre.
— Vous aurez des amis à Wismar… Beaucoup d’amis…
— Oh, mais j’y compte bien, repartit le comte, affichant soudainement un sourire de joie qui parut presque sadique au jeune homme, alors que des larmes semblaient couler de ses yeux un instant auparavant.
Alors qu’ils quittaient la pièce, Hutter entendit la voix du comte, soudain pleine de désirs inavoués :
— Tout ce dont j’ai besoin, c’est d’un changement… Du sang neuf !
Les deux hommes regagnèrent la sombre et terrifiante salle à manger.
Orlok se rassis à sa place à la grande table.
— Vous pourrez aller comme bon vous semblera dans la bibliothèque, votre chambre et la salle à manger à l’avenir. N’essayez surtout pas d’entrer dans les pièces fermées à clé. Si vous embêtez mes serviteurs, ils ne se gêneront pas pour venir se plaindre… Mieux vaut que vous les laissiez travailler en paix, pendant que vous restez tranquille et serein dans les endroits qui vous ont été choisis et sont les plus confortables de ma demeure.
Le jeune homme se demanda si ces pièces étaient vraiment aussi confortables qu’on lui avait dit, mais la sensation d’étouffement et d’oppression persistait. Bien qu’il soit traité en invité, il se sentait aussi prisonnier de ce château et de son étrange hôte.
Il pouvait cependant sortir du château quand il le voulait ; il l’avait vu. Il pouvait donc partir comme il lui plairait.
Cependant, que seules trois salles et un long couloir lui fussent admis était bizarre.
Orlok retourna devant les plans de sa chère maison et dit :
— Pendant que j’étudie les plans de ma future acquisition, mettez-vous à table et mangez ce que vous voulez, ne vous privez pas…
— Merci.
— Votre sang n’en deviendra que plus vigoureux… Ce sang si précieux…
Le jeune mari d’Ellen sembla retomber dans un nouveau malaise. Cet étrange bonhomme qu’était le vieil aristocrate parlait souvent de sang, d’hémoglobine, et cela commençait à lui faire réellement peur. Si c’était une plaisanterie, cela allait trop loin ! Mais le fait est que le vieux noble était plus que sérieux.
Hutter déglutit. Il tremblait sans savoir pourquoi.
Le portrait le regardait attentivement, lui semblait-il encore. Il lui semblait que le regard de l’homme qui y était peint suivait sans cesse ses faits et gestes, comme la veille au soir.
— Vous savez, la propriété qui vous est proposée se trouve juste en face de la mienne… Vous serez mon voisin, se décida à dire Hutter pour briser le silence.
— Et aussi celui de votre femme, par conséquent, Monsieur Hutter ! répondit Orlok.
— Comment savez-vous que je suis marié ?
— Vous faites un millier de kilomètres pour une affaire d’importance sans savoir si vous allez y risquer votre vie, donc vous avez quelqu’un à mettre à l’abri du besoin. Le fait que vous portiez une alliance suggère que c’est votre femme.
— C’est juste… Vous êtes observateur. Mais sachez que je suis ici à titre professionnel plus qu’autre chose…
— Ah, oui… Dites-moi, Monsieur Hutter, vous vous entendez bien ensemble ?
— Ma foi oui… Elle a tout ce qu’elle désire…
— Vous croyez ?
— Absolument. Je pense d’ailleurs investir comme vous dans une nouvelle maison afin de lui en faire cadeau… Au fait, pourquoi me posez cette question ?
— Vous voyez… Il existe ici-bas des créatures viles qui en fait n’attendent qu’une erreur de la part d’un homme pour lui ravir ce qui lui tient le plus à cœur.
— Mon Dieu… Est-ce possible ? Monsieur le comte… Est-ce que l’amour vous intéresserait… ?
—Pas le moins du monde, du moins, pour le moment. Un de mes serviteurs envoyé au loin m’a bien écrit au sujet d’une personne qui m’intéresserait sans doute mais l’homme qu’il m’a envoyé ne m’a toujours pas fait voir son portrait. Au fait, avez-vous écrit à votre femme ou à votre employeur, monsieur Hutter ?
— À ma femme, Ellen.
— Vous écrirez aussi ce soir à votre employeur, lui direz que vous allez bien et surtout que vous restez au moins un mois ici… à votre grande satisfaction !
— Un mois ? paniqua Hutter.
Il commençait à être terrorisé : un mois dans cet endroit lugubre…
— Vous avez bien entendu. Voici un papier à lettres et une plume. Veuillez écrire, pour me faire plaisir… Il n’est pas question que vous refusiez.
Thomas Hutter prit le papier à lettres et la plume que lui tendait le personnage. Il effleura sa main et sentit qu’elle était complètement gelée, comme celle d’un cadavre. Hutter se tut et s’installa à l’autre bout de la table pour rédiger une lettre à Knock.
Quand il eut fini, il tendit l’écrit au vieil homme squelettique, qui le regarda fixement et esquissa un sourire qui se voulait poli mais ressemblait à un rictus.
— Je la posterai dans la nuit. Pour ce genre de travail, je n’ai pas confiance en mes serviteurs, car, vous l’ignorez sans doute, ils ne savent pas lire.
Il vérifia quand même le contenu de la lettre et sembla apprécier ce qui y était écrit. Le vieux noble la garda près de lui pendant que Hutter déjeunait.
N’ayant aucun appétit, Hutter se força à manger les mets présents devant lui. Il n’avait pas vu qui avait apporté le repas avant qu’il ne revienne du parc. Il faisait déjà nuit noire : il s’y était endormi et était rentré dans la salle à manger dès son réveil. Et le dîner se trouvait là sans qu’il sache qui avait bien pu le servir.
Soudain, à travers les fenêtres, les hurlements des loups déchirèrent la nuit, portés par un vent glacial. Un sourire étrange éclaira alors le visage d’Orlok, qui paraissait presque se réjouir de cette cacophonie.
— Écoutez chanter les enfants de la nuit, monsieur Hutter… Que leur mélodie est douce, vous ne trouvez pas ?
Hutter fut surpris.
— Vous appréciez cette cacophonie, monsieur le comte ? Je la trouve horrible, sachant ce que sont ces horribles et immondes animaux.
— C’est vrai que vous êtes citadin, monsieur Hutter. Vous ignorez tout de l’instinct du chasseur vivant à la campagne.
— Vous devez avoir raison… Quelles passions excepté la lecture avez-vous ?
— Vous êtes bien curieux, Monsieur Hutter… Et bien à mes moments perdus, j’invente… des petits jeux de société inoffensifs… J’ai créé des jeux de mystère, d’investissements immobiliers et de stratégie…
— Mais c’est magnifique… Pourquoi ne pas les mettre en vente…
— Parce qu’ils sont en phases de tests, actuellement, Monsieur Hutter, sinon je les aurais envoyés à mes hommes bien que je les aie mis dans la confidence… Voyez-vous, j’essaie de les fignoler voire d’en faire un jeu unique et révolutionnaire : qui est le coupable ? Qui planifie une conquête sans être reconnu voire même qui a acheté des maisons dans ce but ?
— Magnifique… Je sens que l’on va s’amuser avec ces jeux… Cela nous changera des jeux de cartes…
— Oh, ça… Vous pouvez en être certain…
— Et la phase de test est déjà commencé…
— Oui… Et je compte bien continuer mon petit rodage une fois à Wismar…
— Les habitants seront heureux de jouer avec vous si vous voulez de l’aide…
— Sur ce point, Monsieur Hutter, rassurez-vous… Je suis certain qu’ils participeront…
— Ce jeu en vente, vous allez vous enrichir énormément !
— Ces bonnes âmes vont… en effet… me rapporter une vraie fortune !
Au même instant, trois silhouettes effleurèrent l’ombre derrière une colonne. Des femmes pâles, élancées, aux yeux brillants, flottant telles des ombres éthérées, fixaient Hutter avec une faim étrange, inhumaine. Orlok jeta un regard discret vers elles, et elles disparurent dans l’obscurité, silencieuses comme des spectres. Hutter n’eut pas conscience de leur présence, mais leur souffle glacé semblait s’insinuer dans le château.
L’étrange aristocrate fit signe à son invité de le rejoindre et de regarder les papiers avec lui. Il semblait avoir un problème avec le plan, mais Hutter ne sut jamais lequel.
Un portrait miniature d’Ellen tomba soudainement du sac de Hutter. Orlok le saisit d’un geste vif, ses yeux se fixant sur le visage de la jeune femme, ses pupilles se dilatant alors que sa bouche se resserrait :
— C’est votre femme ? Un cou… fascinant, si vous me permettez cette observation, monsieur Hutter…
Hutter pâlit et tendit la main pour reprendre la miniature. L’inquiétant personnage se redressa d’un seul coup, raide :
— J’achète la maison… la belle demeure, juste en face de la vôtre. Elle me plaît énormément et, avec de si charmants voisins, de plus en plus… Je serais content de vous inviter à dîner un soir chez moi… Je sens que nous allons être de bons amis…
Il signa le contrat d’un geste vif, emporté, ses yeux rouges brillant d’envie et d’empressements, tandis qu’un craquement sourd résonnait sous la pression de ses gestes et que la plume crissait de façon glaçante sur le papier.
D’un coup, Thomas Hutter sentit autour de lui des choses inexplicables : les meubles semblaient onduler, craquer, des corbeaux noirs lui semblaient jaillir devant les yeux pendant que le comte exprimait soudain un sourire qu’il perçut comme celui d’un être de cauchemar.
Le vertige s’empara de lui. Il tremblait, la sueur perlant sur son front. Il sursauta soudain lorsque l’une des tentures écarlates, déchirées et poussiéreuses, sembla se mouvoir d’elle-même, prête à le saisir…
Orlok dévisagea son hôte, sourire aux lèvres, comme s’il exprimait de la joie dans le désarroi du jeune homme et sa situation.
— Nous voici donc voisins… J’ai hâte d’être à Wismar. Il y a beaucoup de monde là-bas. J’espère pouvoir vous rendre visite, à vous ainsi qu’à… Madame Hutter… Je préviens de suite monsieur Knock de mon arrivée prochaine.
— Très honoré de le savoir, monsieur le comte… Mais je ne comprends pas pourquoi je dois rester un mois ici…
— Tout simplement parce que si vous restez avec moi, monsieur Hutter, j’en aurai plus de vie en ce sombre lieu. Je suis si seul et vous apportez tant de réconfort au vieil homme que je suis avec la chaleur de votre jeunesse.
— Je comprends votre point de vue, mais ma femme m’attend…
— Je comprends qu’elle vous manque, elle a un si beau cou…
— Que voulez-vous dire ? demanda Hutter, qui n’y comprenait plus rien avec ces histoires de sang ou d’allusions au cou de sa femme.
— Je comprends pourquoi vous l’avez épousée… C’est pour son cou si magnifique ! Son sang si jeune et chaud…
Hutter semblait à présent terrifié. L’homme devant lui était aussi éclairé qu’un fou pouvait l’être…
Le sombre individu regarda intensément Hutter, l’hypnotisa complètement du regard ténébreux qu’il possédait et lui dit, comme s’il lui suggérait simplement la chose :
— Vous êtes fatigué, monsieur Hutter… Très fatigué… Il va falloir aller vous coucher et vous endormir. La nuit risque d’être longue encore…
Hutter s’inclina, mal à l’aise. Le comte le suivit du regard, sourire démoniaque aux lèvres, ses ongles devenant des griffes. Il se frotta les mains et murmura :
— Bientôt, très bientôt… Vous serez la clé de mon renouveau… Le sang neuf que j’attends… Et j’aurais aussi le plaisir de rencontrer Madame Hutter… Knock ne m’avait donc pas menti… Elle est… sublime.
Il disparut.
Cette nuit-là, un corbeau noir de jais s’envola, ses ailes frappant l’air d’un battement lourd et sinistre, comme appelé par une force inconnue. Il transportait deux lettres, porteuses d’un mal qui se dirigeait inexorablement vers Wismar.
Une fois dans sa chambre, Hutter découvrit, avec un frisson glacé, que le Livre des Vampires, glissé subrepticement dans sa poche par la servante de l’auberge, semblait l’attirer par une force invisible, comme une malédiction cachée.
Au début, il crut défaillir : encore le Livre des Vampires ! La même ânerie qu’à l’auberge !
Puis il réfléchit et songea que c’étaient le même genre de bouquins que sa femme lisait autrefois et dont Bulwer lui avait fermement défendu de continuer la lecture au vu de sa santé.
Il ouvrit cependant le volume et tomba sur une page précise
Il lut : « De la semence de Bélial naquit le vampire Nosferatu ou « Celui qui apporte la Peste » bien que cette peste n’en soit pas vraiment une au sens littéral du terme. C’est un agent du chaos doublé d’un suceur de sang (seul le sang des autres peut maintenir en vie ce démon) qui ne vit que la nuit et ne supporte pas la lumière du soleil. Le rayon de l’astre du jour le détruira s’il y est exposé. Pour survivre, il doit dormir dans des cercueils remplis de sa terre natale. Le contact avec l’eau le paralyse et le tue : s’il est ainsi surpris sur un navire et son cercueil jeté dans l’océan pendant son repos, c’en sera fini de lui… »
Le livre continuait indiquant plus précisément les failles et habitudes du vampire.
La lecture le glaça. Son front brûlait. Était-ce un rêve ? Les griffes, les dents… L’allusion au cou… au sang… Les demandes répétées du maître de maison de manger, de boire, car « cela donne du sang » … Il tremblait de tous ses membres.
Prudemment, il s’approcha de la porte : aucun verrou. De sa chambre, il regarda dans la direction de la salle à manger. Orlok, sombre et inquiétant, l’observait attentivement, impassible
Hutter plaça rapidement une chaise contre le battant. Il n’y avait aucun moyen de fermer la porte : ni clé, ni verrou ! il devait faire quelque chose ! Les autres portes avaient un verrou ou une clé !: il le savait ! il avait essayé de les ouvrir ! Pourquoi lui avait-on refilé la seule chambre, la seule pièce même, du château qui n’avait ni l’un ni l’autre ? Pour entrer comme bon semble ? Mon dieu… Mais alors ? Chez qui était-il ? Qu’est-ce qu’il voulait faire d elui maintenant qu’il ne servait plus a rien et qu’il avait signé les papiers de la maison abandonnée à Wismar ?
Il regarda son sac. Le crucifix ? et s’il tentait ? Non, il n’allait pas faire cela ! Ce ne pouvait être possible. Il ne voulait pas croire en ce choses ! Le surnaturel n’existait pas ! Il ne pouvait pas se réfugier derrière cela ! Le livre devait se tromper ! Il avait été sot ! Mais pourtant son corps entier avait peur et son esprit essayait en vain de raisonner… La vue d’Orlok qui fixait sa chambre imperturbablement lui avait fait comprendre une chose : l’homme n’était pas un vieux fou original. Il était dangereux ! Il le comprenait maintenant ! Un tueur, oui… Sans doute un tueur en série même vu l’effroi des habitants !
Il essaya de passer par la fenêtre ! Il pouvait sortir par là ! Liberté, me voilà ! Personne ne pouvait l’en empêchait : son hôte avait oublié ce détail ! Il vit soudain le gouffre béant sous ses yeux : impossible de sauter par-là ! Finalement, le choix de sa chambre faisait que l’oubli était volontaire de la part de son hôte : il savait très bien que personne sauf un fou suicidaire ne sauterait par cette fenêtre !
Il chercha une cachette. Il n’y en avait qu’une seule ! Il s’allongea et se cacha sous les draps. Avec un peu de chance, tout se passerait bien. Il ne verrait rien : ni lui ni l’autre ! En tout cas, il ne verrait pas Orlok ! il ne verrait pas le mal en action même humain ! Il se boucha aussi les oreilles et le nez tant qu’il put tout en fermant les yeux tel les trois fameux singes statufiés qui ne voyaient pas le mal, n’entendaient pas le mal, ne sentaient pas le mal !
La chaise bougea toute seul et revint à sa place dans un bruit d’enfer et Hutter, apeuré, se calfeutra encore plus entièrement, dissimulé sous ses draps ! Il n’avait pas entendu : c’était un cauchemar ! Il cauchemardait éveillé ! Pourtant, il en était certain : il ne fumait pas, ne se droguait pas, ne buvait que parcimonieusement ! Pourtant, il sentait que ses dents claquaient, que son être tremblait, qu’il approchait de la dépression nerveuse et du fond du désespoir !
La porte, tout seule, s’ouvrit soudainement, violemment et claqua contre le mur. Hutter se retint de pleurer, de hurler : il se mordait les lèvres ! Ne pas bouger, ne pas pleurer, ne donner aucun signe visible de sa présence ! Il ne pendait plus : il n’était pas idiot mais trop effrayé et paniqué pour penser quoi que ce fut !
Orlok entra, souverain, terrifiant, dans la chambre de son hôte.
Il regarda autour de lui et aperçut la forme bossue sous les draps.
Il sourit : ainsi, monsieur Hutter voulait jouer les fantômes ? Comment de simples draps pouvaient aux yeux de son invité le cacher aux yeux d’un véritable VAMPIRE ?
Cependant, la même nuit, à Wismar, Ellen ressentit une vision de danger.
Elle aperçut soudain une silhouette noire, une chauve-souris aux yeux brillants, rouges, se découpant sur le ciel nocturne. Le regard de l’animal perça la nuit, directement fixé sur elle, comme si l’entité maléfique qui l’avait envoyée la scrutait à travers ces yeux de feu.
Et elle distingua aussi la forme que pouvait avoir cet individu à travers la bête.
Il était hideux, un être de cauchemar qui s’approchait de son mari de manière inéluctable.
Cela éveilla en elle des cris et des larmes. Elle sortit de la chambre où elle dormait chez les Harding et se dirigea sur le balcon, criant :
— Thomas… Il est là ! Il te veut du mal ! Fais attention !
Elle chancela sur le balcon et fut rattrapée par Harding.
— Vite ! Que le docteur Sievers vienne tout de suite ! C’est urgent ! demanda ce dernier à un serviteur.
Un quart d’heure plus tard, le docteur Sievers, directeur de l’asile psychiatrique de Wismar et médecin généraliste promis au futur bel avenir de maire de la ville, arriva en trombe dans le domaine des Harding. Il fut introduit rapidement auprès de la malade.
Après examen, le médecin déclara :
— Ce n’est rien… Une légère congestion sanguine, c’est tout… Il lui faudra beaucoup de repos.
— Vous êtes sûr, docteur ? s’inquiéta Anne Harding.
— Bien sûr… Il faut faire attention à ce qu’on mange, c’est tout…
Satisfait de son diagnostic complètement erroné, mais auquel il croyait fortement, il s’en alla sifflotant gaiement… ignorant qu’il allait être bientôt le responsable indirect d’événements tragiques.
Au château du comte Orlok, ce dernier, Nosferatu, la véritable incarnation du mal, s’avança dans l’ombre, ses crocs longs et acérés scintillant sous la faible lueur de la chandelle. Dans un mouvement d’une rapidité surnaturelle, il planta ses crocs dans la gorge de son hôte, ses yeux froids et inexpressifs ne trahissant aucune émotion. Cependant, il s’arrêta net, retirant ses crocs, détournant son regard comme s’il voyait quelqu’un ou quelque chose devant lui. Il regarda son malheureux invité : sa victime ne l’intéressait finalement plus. Il y en avait d’autres à Wismar, dont une qu’il désirait ardemment rencontrer. Il donnerait tout pour goûter au cou si blanc de Madame Hutter…
Il disparut de la chambre en se dissolvant dans l’air.
Hutter s’effondra, épuisé, mais la menace restait.
Le lendemain, apeuré et affolé, alors même que le jour était paru mais feutré par de menaçants nuages noirs, il tenta de fuir le château, mais une herse s’était abattue devant la porte d’entrée : il était prisonnier.
Le jeune homme chercha partout, ne découvrant, portes après portes dans le long couloir, que des portes fermées à clé, sauf… une.
Il découvrit une porte discrète menant à un escalier sombre. Les marches, usées par le temps, craquaient sous son poids. Lorsqu’il atteignit enfin la crypte, l’air était glacial, chargé de l’odeur de l’humidité et de la mort. Quatre cercueils, alignés dans les ombres, reposaient là, comme les témoins d’une malédiction ancienne.
Comme poussé par une force invisible, il souleva, tremblant, le couvercle du plus grand d’entre eux. Protégé par les ombres d’une voûte, Orlok reposait dans le cercueil, ses yeux grands ouverts, fixes et inexpressifs, comme s’il attendait patiemment la venue de son invité. Un sourire cruel, déformé par la mort, se dessinait sur ses lèvres desséchées, accentuant le contraste entre la froideur de la tombe et l’anxiété qui étreignait Hutter.
Le malheureux comprit l’affreuse vérité :
— Un vampire ! Nosferatu… comme en parle le Livre des Vampires !
Il comprit alors qu’il n’avait pas rêvé : ses cauchemars des nuits précédentes n’étaient pas le fruit d’un rêve éveillé ! Il était dans une sombre demeure maudite par Dieu lui-même.
Il n’y avait pas de serviteurs. Il n’y en avait plus ! Ils gisaient là où il les avait effectivement croisés : dans les tombes du parc jouxtant le château, et il comprit, terrifié, ce que signifiait l’inscription : « Fidèle serviteur qui donna son sang pour Orlok, qu’il soit chéri à jamais… »
Quelle ironie morbide avait ce vampire !
Le prisonnier qu’il était devenu se réfugia dans sa chambre, horrifié, et, la nuit venue, se hasarda à regarder par la fenêtre dans la cour du château.
Devant lui, un chariot noir, issu des tréfonds de l’enfer, surgit dans la brume. Deux chevaux fantomatiques, leurs yeux enflammés et leurs membres décharnés, tiraient les caisses semblables à des cercueils. La scène semblait irréelle, comme figée dans le temps.
Orlok Nosferatu apparut soudainement de nulle part !
Le monstre empilait les boîtes en pyramide, disparaissant et réapparaissant à une vitesse surnaturelle. Il s’arrêta un instant et sourit en voyant Hutter le regarder faire… et quel horrible rictus ce monstre arborait. C’était comme s’il s’attendait à ce que Hutter le voit partir…
Puis Orlok s’allongea dans l’un des cercueils, et le couvercle se rabattit sur lui. La herse se leva, laissant passer l’attelage infernal et son chargement, puis se rabaissa après leur départ.
Hutter, figé, comprit l’ampleur du danger : Ellen était en péril.
Il partit dans la salle à manger et vit par la fenêtre le camp des Tziganes qu’il avait aperçu lors de sa première journée ici et qu’il n’avait pas abordé.
Le pauvre diable hurla, cria pour qu’on lui porte secours, qu’il était prisonnier d’un monstre, d’un vampire.
Les hommes qui, depuis le camp, le remarquèrent, lui rirent au nez, disant :
— Nous le savons, mais nous obéissons au maître. Rassure-toi, si nous sommes ici, c’est bien parce que nous le servons et qu’en retour, il ne nous touche pas. Tu ne sortiras d’ici que lorsque nous serons sûrs que tu seras en incapacité totale de le menacer…
Mû par la volonté du désespoir, Thomas Hutter retourna dans sa chambre et décida d’arracher tapisseries et couvertures. Il fit ainsi une corde et se pendit à la fenêtre.
Il commençait à ramper le long de son cordage improvisé quand il entendit des rires spectraux…
L’infortuné vit à la fenêtre les trois ombres féminines inaperçues qui semblaient remonter le fil libérateur pour le ramener à elles. Il les entendit glousser :
— Tu es à nous, maintenant ! Orlok nous l’a promis !
Ainsi, les pleurs de la « solitude » du comte n’étaient qu’un acte de comédien improvisé ? Il y avait d’autres vampires en ce lieu ?
Il pensa aux trois cercueils qu’il avait vus près de celui d’Orlok et sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine. Les pleurs de solitude du comte n’étaient que mensonge, un acte de comédien, une mascarade morbide… Mais alors, combien d’autres créatures de la nuit se cachaient derrière ces murs ? Combien de démons attendaient leur proie ?
Il était très près du sol et se laissa rapidement glisser avant de sauter…
Une fois à terre, il s’enfuit aussi rapidement que ses jambes pouvaient le lui permettre, alors que des cris de rage résonnaient dans le château.
Il s’abrita dans la forêt féérique qu’il avait traversée et, caché, il vit de loin trois ombres démoniaques qui semblaient chercher quelque chose. Elles regardaient dans une direction opposée à sa position actuelle.
Il tenta sa chance et se risqua silencieusement derrière chaque arbre et buisson et, sans pouvoir y croire lui-même, parvint à leur échapper tout en entendant leurs hurlements de rage.
Dans la forêt, chaque pas semblait plus lourd, la terre humide se resserrant autour de ses pieds comme pour l’enchaîner à ce lieu maudit. Des branches brisées craquaient, des yeux invisibles l’observaient depuis l’ombre. Les hurlements des créatures lointaines résonnaient comme un chœur funeste, déchiquetant le silence nocturne. Il s’élança entre les arbres, se faufilant dans les buissons avec la rapidité d’un animal traqué, le souffle court.
Il courut jusqu’au carrefour, car sa vie était en jeu…
Il réussit, hors d’haleine, à parvenir dans une ferme isolée.
Les fermiers le regardèrent avec curiosité, leurs yeux fatigués scrutant le jeune homme qui semblait tout droit sorti d’un cauchemar. La confiance n’était pas une monnaie courante dans cette région, mais Hutter n’eut d’autre choix que de jouer son rôle à la perfection. Il leur expliqua en balbutiant que son épouse était en danger, bien qu’il ne sût plus vraiment quel danger exact il fuyait. Peut-être la peur l’empêchait-elle de parler clairement.
De là, évitant de raconter son aventure afin d’effrayer ces gens, il demanda qu’on voulût bien lui prêter un cheval d’urgence, du fait qu’il avait reçu de mauvaises nouvelles de sa famille et qu’il se devait d’aller à leur secours, ce qui n’était pas un mensonge, car sa femme était bien en danger.
On lui prêta un cheval de labour qu’il devrait rendre en arrivant au premier relais.
Dès lors, Hutter partit au grand galop dans la direction de Wismar et, de relais en relais, de diligence en diligence, parcourut le chemin inverse du long voyage qu’il avait entrepris pour aller chez son infernal hôte.
Le matin suivant sa fuite du château démoniaque, une rivière baignait la plaine de soleil. Une barque approcha, conduite par deux hommes ressemblant à des Tziganes.
— Nous devons aller à Varna avec le chargement, précisa l’un des deux hommes à son compagnon.
Sur l’embarcation, il y avait dix cercueils noirs empilés les uns sur les autres.
Sur la rivière, la barque glissait sans bruit, les cercueils noirs empilés les uns sur les autres, semblant flotter dans une mer d’encre. Les deux hommes à bord, silencieux et impassibles, guidaient la nef comme si l’eau elle-même portait les âmes perdues vers une destinée inéluctable.
Pendant ce temps, Hutter poursuivait une charrette qui ne contenait plus de cercueils et qui n’était qu’un leurre au cas où, par miracle, il se serait évadé de la prison qu’était devenu le château d’Orlok.
Il devait la rattraper ou arriver à Wismar avant elle et donc avant Orlok.
Hutter avait passé trois nuits et deux jours chez Orlok : nous étions le 11 avril 1838 vers trois heures du matin quand ce dernier évènement se produisit.


Fin de l'acte 2

Attentin : les lettre envoyées dans cette partie sont importantes pour le chapitre 4 et la suite d'e l’histoire.
Ce que dit Orlok est important également pour établir son caractère et a manière d'agir par la suite : lisez entre les lignes.

Les notes explicatives :
Traduction de la lettre lue par Orlok : « Je vous envoie comme convenu l’employé en question. Il a fallu ruser pour l’inciter à venir vous voir. Il ne se doute de rien. C’est un homme honnête et de ce fait pour nous un parfait abruti. Il vous apportera confirmation. Une fois que vous n’en aurez plus besoin, maître, il serait bon que vous en disposiez comme vous le souhaiterez. Il est jeune et vigoureux. Je pense qu’il vous plaira. »
En fait oui, Orlok se doutait qu’il y avait une infime chance que Hutter s’échappe. C’est pour cela qu’il comptait bien fractionner ses opérations en changeant de moyen de locomotion. Hutter poursuivrait un chariot contenant des cercueils sur la terre ferme, tandis que lui irait par voie maritime jusqu’à Wismar. Tout était cependant prévu depuis longtemps y compris le bateau qui serait utilisé. Orlok était prévoyant. C’était dans sa nature et on ne se refait pas.
Modifié en dernier par Judex le lun. févr. 09, 2026 17:46 pm, modifié 3 fois.
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Re: Roman feuilleton Nosferatu le vampire par Judex6

Message par LVD »

"J’ai déjà copieusement dîné, dit-il, et je ne bois jamais… de vin ! "

J'adore :D
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Re: Roman feuilleton Nosferatu le vampire par Judex6

Message par Judex »

ALes deux parties de l'acte II ont été fusionnées plus haut !
Modifié en dernier par Judex le lun. déc. 08, 2025 21:44 pm, modifié 1 fois.
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Re: Roman feuilleton Nosferatu le vampire par Judex6

Message par Judex »

ACTE 3 : Le Dernier Voyage de l’Empusa



Vers le 20 avril 1838, des journaux sensationnalistes annonçaient avec frénésie :
PESTE
De la Transylvanie aux ports de la mer Noire, étrange épidémie… Victimes portant au cou deux petites marques incompréhensibles… Dardanelles fermées… Épidémie estimée impossible d’atteindre l’Europe de l’Ouest…
Mais ce détail échappa complètement aux marins de l’Empusa, partis bien avant des ports de la mer Noire. D’ailleurs, il était plus que probable que le bateau ne fasse même pas partie de ces navires en quarantaine qui infestaient les ports allant de Varna à Constantinople.
Mais revenons un peu en arrière : le vendredi 13 avril 1838 où tout commença pour le fringant navire.
L’Empusa était un de ces fiers bâtiments de commerce qui partaient de Varna pour aller à Wismar apporter les derniers produits textiles, de soie, de pierreries et d’objets divers. C’était un fringant vaisseau qui se déplaçait avec zèle et agilité sous le ciel bleu azur de la mer. Ses voiles blanches contrastaient avec le calme des flots et se gonflaient aux vents pour une navigation sécuritaire. La senteur de son bois, mêlée au parfum salé de l’océan, sublimait l’atmosphère marine sous le ciel resplendissant.
Le bâtiment était commandé par l’excellent capitaine Bergen, un homme attentif, aux aguets, scrupuleux et expérimenté. Si quelqu’un voulait effectuer une traversée sans histoire avec sa cargaison, il était l’homme à trouver. Il connaissait le trajet comme sa poche, savait éviter les pièges maritimes, résistait à la tempête et arrivait toujours à bon port, la marchandise intacte.
Le navigateur qu’il était avait à présent une nouvelle cargaison à livrer à Wismar, une toute particulière étiquetée « terreau fertilisant pour jardins », que les contrôleurs de Varna avaient passée au peigne fin, pensant y trouver de la contrebande d’armes. Le brave homme sourit en y repensant, se remémorant leurs mines ahuries alors qu’il n’y avait là que de la terre noirâtre et rien d’autre. Il pensait bien que l’inspecteur en chef allait en attraper une jaunisse, rien que par la déception subie, lui qui se voyait déjà, sans doute, accorder une promotion.
Bien que le contenu fût apparemment inoffensif, le contenant, en revanche, évoquait une crainte irrationnelle, une présence étrangère, presque malveillante. Imaginez de l’engrais pour jardinage contenu dans des boîtes oblongues !
— On dirait des cercueils ! fit remarquer Hans Salman, le second.
Et c’était vrai ! Ces dix longues boîtes ressemblaient davantage à des trônes de la mort qu’à des caisses normales que l’on trouve pour ce genre d’équipement. Bergen pensa même que c’était là une ironie plaisante faite aux douaniers. En effet, l’inspecteur en chef devait littéralement faire une croix sur son avancement. Le côté satirique lui parut plaisant.
— Capitaine, dit le second, c’est un mauvais présage, ces caisses… ce n’est pas bon signe !
— Allons, Hans. Notre travail n’est pas de commenter la marchandise, mais de l’accompagner au terminus.
— Mais… des sarcophages à bord… C'est comme une femme… Ce genre de chose porte malheur…
— Bah, laissa tomber le capitaine, ce ne sont là que superstitions. Il ne faut pas croire à des choses pareilles. Nous sommes toujours arrivés à bon port, entiers, et même si un jour la chance venait à tourner pour nous, la cargaison resterait intacte et parviendrait à sa destination, tu as ma parole… ou je ne me nomme plus Bergen !
— Capitaine ! Il y a aussi ces corbeaux sur les mâts ! fit Hans en montrant du doigt le mât d’artimon et la voilure. Je vous dis que ce n’est pas normal…
— Des oiseaux, c’est tout, laisse tomber, je te dis…
— Mais on est vendredi en plus… Et y a même un curé à bord… Et Stockman a même son lapin avec lui… Et puis le nom du bateau est écrit en lettres plongeantes… Empusa…
— Bon sang, va te calmer dans ta cabine et arrête de penser à ces superstitions ridicules ou tu vas atteindre le moral des autres… On m’a payé une vraie fortune pour livrer ces drôles de boites… On m’a assuré que c’est d’une importance vitale pour l’acheteur… Des boites de terre… Je me demande ce qu’il y a de si vital pour du simple engrais… Je ferais ce voyage même si le diable m’emporte car la marchandise doit absolument être livrée, comme d’habitude… Compris ? Je me fous qu’on soit vendredi, des corbeaux, du prêtre ou de la manière dont le nom du bateau est écrit… Les autres aussi ! Il n’y a que toi pour être superstitieux comme ça…
C’est ainsi que le voyage avait débuté, avec l’entrée à bord de cette étonnante mais pourtant macabre cargaison, dont l’ébonite étincelante contrastait avec la luminescence de l’astre du jour.
Lorsque le navire fit halte à Belnitza, tout allait bien. Cependant, des matelots de l’équipage, sans doute ivres morts, crurent apercevoir, lors de l’étape, une forme sombre monter de la cale et en descendre, ainsi que des rats. Ces mêmes formes étaient ensuite remontées à bord. Certains pensaient qu’il s’agissait d’un compagnon, du second ou du capitaine lui-même. Ils ne se posèrent pas la moindre question. Sur son passage, l’ombre mystérieuse laissait glisser à chaque descente assez d’alcool pour enivrer l’équipage, qui voyait là une gratification offerte par Hans ou le capitaine, voire par un ami.
Certains virent cette même forme revenir avec des bouteilles…
Elle disait :
— Ce sera pour la prochaine fois…
À qui appartenaient cette ombre et cette voix ? Certains désignèrent le second… D’autres, son voisin…
Bergen chercha mais ne trouva rien. Personne n’avait quitté le navire, semblait-il. Tout le monde se jugea présent, mais les ivrognes ont toujours le magnifique don de ne pas être crus… et pour cause. Le second et le capitaine assurèrent également qu’ils n’avaient pas mis les pieds à terre lors de l’escale précédente.
On se mit à penser que les hommes profitaient que la cambuse fût ouverte pour se servir dans la réserve.
Bergen pensa qu’il fallait un peu surveiller son monde et mettre le holà sur l’alcool. Malgré les interdictions, l’équipage parvenait, comme par magie, à se procurer de l’alcool. D’où cela venait-il ? Une malédiction ? Un pacte avec l’obscurité ? La preuve en était qu’à Bourgas et à Constantinople, juste avant de passer le Bosphore, le même schéma se reproduisit.
Là, horrifique spectacle ! En plus de l’ombre mystérieuse, les rats dévalaient les cales comme des ombres, emportant des bouteilles vides et des voiles d’alcool comme une marée insidieuse. Les marins les regardaient silencieux, une terreur qu’ils ne pouvaient ni expliquer ni comprendre s’emparant de leurs cœurs, comme une menace invisible. Et l’ombre ramenait encore de l’alcool après en avoir distribué à nouveau :
— Comme promis, voici la nouvelle distribution gratuite…
— Chouette, de la gnole, hurlèrent de joie les marins.
L’ombre leur parlait de loin… Personne ne sut jamais à qui elle appartenait.
Néanmoins, Stockman avait du mal à calmer son lapin : l’animal était proprement terrifié. Sans doute le climat du bord qui ne lui convenait pas… Le lapin regardait avec insistance et terreur les cercueils noirs et les marins ivres qui, pour la plupart, étaient écroulés un peu partout y compris sur le pont !
Le curé se signa, aspergea d’eau bénite la cale, assurant qu’un démon y vivait ! Personne ne crut les délires mystiques de cet honnête religieux. Un curé à bord était synonyme de porte-malheur pour les marins de même que le lapin de Stockman. Pour le brave prêtre, la messe était dite : il devrait bientôt débarquer pour que la malchance quitte le navire ainsi que le lapin. Enfin, c’était surtout Hans qui pensait cela. Les autres étaient trop ivres pour penser à quoi que ce soit.
Lors de l’escale de Constantinople, il se passa finalement une chose assez nouvelle :
Ce fut ici que tout changea : tout le monde à bord (sauf Hans et Bergen, bien sûr) fut assez joyeux pour entonner l’air « Il était un petit navire, qui n’avait jamais navigué ».
Quand ils entonnèrent la partie où le petit mousse avait été tiré au sort pour être mangé, ce fut Bergen qui sortit les gober tout cru d’une autre manière :
— Encore saouls, bande d’ivrognes, mais ce n’est pas possible ! Je me doute maintenant à qui est cette ombre ! Il va m’entendre ! Et vous, au travail ! Allez-vous dessoûler tout de suite !
— Mais l’ombre… Elle a encore tenu ses promesses, Capitaine… Elle a apporté à nouveau des bouteilles… C’est un chouette copain, dommage qu’on ne voie quasi jamais à quoi il ressemble…
— C’est dommage, fit un matelot à un autre en partant, après on allait entonner le « Furet du Bois Joli », mais il ne veut pas ce vampire de Bergen… ! Il a une dent contre nous… !
— Même deux, je dirais, fit son voisin !
— Au fait, l’ombre qu’on a vue… Elle semble être partie dans la cale, vous savez… Et moi, je l’ai vue de près ! Elle me fait flipper…
— Et t’as vu quoi, toi ? Un vampire ?
— Sais pas, il me semblait que c’était un chauve avec des dents de rat…
— Ben, il n’a pas été gâté par Mère Nature alors…
— Vous vous magnez ou faut que je vous aide, beugla Bergen en direction de ses hommes, peu enclins à faire leur besogne.
Le sévère mais juste capitaine ne comprit pas comment, alors qu’il avait confié à Hans les clés de la réserve de vin, l’équipage arrivait toujours à se fournir en alcool de plus en plus fort, au point d’avoir des hallucinations collectives.
— Je vais voir moi-même s’il reste des bouteilles dans la cambuse ou si quelqu’un en a apporté en douce… Mais je suis sûr d’avoir déjà mes réponses, tonna Bergen, mille millions de…
Il constata, après enquête, qu’il manquait évidemment un peu d’alcool dans la cambuse et qu’il fallait bien que l’homme qui descendait à quai et remontait, s’il existait – et personne n’en doutait, même le capitaine –, ramenât de nouvelles bouteilles pour saouler ce beau monde…
Nul ne pensait qu’il y avait dans le fond d’en cercueil noir une créature cauchemardesque indésirable et prédatrice qui souhaitait se nourrir à l’extérieur car elle avait besoin de l’équipage jusqu’à un certain point.
Orlok était à bord… Et il avait imaginé cette astuce pour ne pas être découvert tout comme il avait détourné les soupçons des douanes avec l’incongruité des trônes de morts déguisés en terreaux de Jardinage. Il comptait capitaliser sur cette même astuce pour miner l’équipage quand le moment serait venu.
Bien que le second ne fût en rien responsable de ce qui arrivait, le capitaine porta ses soupçons sur Hans très rapidement. Il le trouvait bizarre avec ses superstitions et ses peurs, comme s’il voulait détourner l’attention de lui… Hans était louche à ses yeux et il avait à présent une dent contre lui…
Le second fut accusé de collusion avec les autres marins afin de leur rapporter de l’alcool aux escales sans se faire remarquer de lui, Bergen. Mais il n’était pas dupe, disait-il.
Sans doute essayait-il de remplir la réserve afin de détourner les soupçons, d’où le fait qu’il ne manquait que peu d’alcool.
Certains dirent que les courtes escales étaient souvent, ce qui était vrai, chaotiques et que personne ne savait qui, d’un inspecteur ou d’un vendeur à la sauvette, montait à bord et personne ne pouvait de même savoir qui descendait… Mais la nuit… à moins de vouloir cacher quelque chose que le capitaine devait ignorer… Sans doute quelque chose d’illégal…
Bergen décida de garder sur lui les clés de la cambuse, à tout hasard. Bergen se disait que tout irait à présent pour le mieux.
Sauf que le cas se représenta une quatrième fois, cette fois-ci à Adalia. Le pauvre capitaine se demandait comment les marins pouvaient se procurer ces bouteilles, estimant qu’il s’était trompé et que quelqu’un, effectivement, devait faire de la contrebande d’alcool ou simplement s’ingénier à cacher de bonnes bouteilles pour les amis. Il ne trouva rien hormis une ou deux bouteilles qui devaient rester du lot retrouvé de droite et de gauche à côté des caisses de terreau pour le jardinage.
Cependant, le doute ne lui était plus permis : il avait compris ce qui se passait, et, le petit jeu étant maintenant fini, avec les réserves vides à son avis, il serait tranquille définitivement.
Orlok, dans son cercueil, le pensait aussi : les bouteilles avaient été découvertes et par une horrible chance, le capitaine Bergen n’avait pas pensé à ouvrir les caisses de terreaux. Certes, il y en avait dix en tout mais il aurait pu ouvrir la bonne, le découvrir en plein jour, immobile, incapable de se défendre, et balancer son corps à l’eau où tout vampire, même lui, peut périr.
Le sombre vampire décida que la tournée alcoolisée à chaque escale n’avait plus lieu d’être. La stratégie et fine plaisanterie devenait dangereuse.
Tant pis, il allait incapaciter peu par peu l’équipage et se servir de l’incongruité contenu et contenant des terreaux de jardinage pour influencer le mental des hommes et les laisser à leurs fausses déductions. Ils ne feraient que s’entre-déchirer sans comprendre ce qui le servirait bien.
Il aurait voulu les tuer de suite mais il avait son plan : d’abord, il avait besoin d’eux et ensuite il ne devait pas être découvert sinon tout le plan tombait à l’eau. En les affaiblissant petit à petit, en faisant en sorte que ses victimes se taisent, il ferait croire à une maladie… Et comme ces gens sauraient d’où vient le problème en montrant ou regardant les cercueils, il y a de fortes chances que le capitaine ou cet idiot de second ne comprennent rien...
Les humains aimaient leur rationalité et essayaient toujours d’expliquer le surnaturel par ces faits. Personne ne songerait à la culpabilité des trônes de la mort ni même à penser à un passager clandestin surnaturel.
Pas s’il s’y prenait bien.
Le curé descendit à Adalia, peu avant le départ, ainsi que Stockman qui avait démissionné et prit son lapin avec lui… Le climat à bord était, selon eux, délétère. On ne voulait plus d’eux à bord : Hans les accusait de tous les mots bien qu’il avait aussi d’autres griefs comme les corbeaux, les cercueils, le nom du navire et le fait qu’on avait quitté Varna un vendredi et un 13 qui plus est !
Tout semblait porter la poisse dans ce navire, peu importe qui entrait ou sortait ou qui faisait quoi selon Hans.
Les marins, trop heureux de se débarrasser de Stockman, du lapin et du prêtre, qu’ils n’avaient jamais pu se farcir, entonnèrent à cette occasion une dernière chanson pour la traversée : « Quinze hommes sur le coffre du mort », à laquelle le capitaine Bergen répondit en chantonnant un « Drunken Sailor » tonitruant.
IL sembla que l’affaire s’en tint là car on ne retrouve plus de bouteilles dans la cache près des cercueils des trônes de la mort.
Dommage : Les marins avaient besoin d’en engrais spécial pour arroser leur jardin intérieur ! Il semble qu’ils ne purent se remettre de cette perte et jurèrent qu’ils en tomberaient malades et en mourraient devant les caisses salutaires qui avait servi à l’ombre mystérieuse pour les apaiser de leur soif.
Il leu sembla entendre l’ombre dire :
— Je vous ai compris… Ce voyage sera, pour vos qui recevrez mon évangile, comme pour moi, un voyage plein de promesses.
Ainsi, les marins crurent entendre vraiment cette promesse que chacun crut dite par son voisin… Tandis que le capitaine, lui, espérait la tranquillité de son âme pendant le trajet à parcourir .
Le voyage tint en effet ses promesses. Pour ce qui est de la tranquillité, ce ne fut pas le cas.
Le 17 Avril 1838, peu avant que les journaux à sensations n’aient la peste en leurs gros titres dans toute l’Europe de l’Est, et que les Dardanelles furent fermées à tous les navires entrants et sortant, l’impensable se produisit à bord de l’Empusa qui avait depuis longtemps quitté le Bosphore.
Il advint, sous le regard rieur des corbeaux sur le mât, qui semblaient aimer le navire au point d’y rester soudés, que, sous le sombre ciel d’un jour d’orage, où le vent continuait de gémir et de porter l’Empusa à bon port, sous le ciel ténébreux et parfois luminescent d’éclairs, Hans monta en courant les marches et frappa violemment à la cabine du capitaine.
— Entrez ! cria le vaillant responsable du navire, en train de déjeuner, le verre de vin à la bouche.
Le second entra, visiblement perturbé, montra l’entrepont et dit d’une voix troublée :
— Capitaine ! Friedrich Wantz est malade ! Je ne sais pas ce qu’il a… Il est tout bizarre…
— Tu lui as demandé ce qu’il avait ?
— Oui, mais il ne peut plus parler du tout…
— Bon, je vois le genre… Encore un qui tire au flanc pour ne pas aller travailler… Je vais y aller moi-même et on va voir s’il ne retrouve pas la parole…
Visiblement agacé, le capitaine, qui commençait à se demander si le tonnerre qui grondait au-dehors ne lui tombait pas sur la tête avec tous les caprices farfelus que son équipage lui faisait subir depuis le début de la traversée, descendit sous l’entrepont.
Un homme d’une vingtaine d’années, le susnommé Friedrich Wantz, était allongé, livide, sur un des hamacs destinés à l’équipage. Il ne pouvait plus bouger, ni même adresser la moindre parole. Il était devenu maigre, la peau sur les os littéralement, lui qui, il y a seulement deux jours, était encore plein de vigueur et sifflait en travaillant gaiement.
Le capitaine, dans la faible lueur, ne vit pas correctement l’aspect du pauvre hère.
— Alors, on me dit que tu es malade, hein, Friedrich. Qu’est-ce que tu as ? Quels sont tes symptômes ?
— … fit le pauvre homme en essayant de bouger.
— Allez, fini la comédie, debout ! fit le capitaine en essayant de le tirer par le bras.
Il manqua de le faire tomber et fut surpris par le peu de résistance d’un homme pareil et surtout par l’aspect moribond qu’il n’avait pas remarqué plus tôt. L’homme leva lentement et mollement une main qui tremblait, les yeux exorbités, semblant voir un être cauchemardesque dans l’encadrement de la porte et désignant les cercueils noirs.
Le capitaine, de plus en plus agacé par la tournure que prenait le voyage, demanda à Hans de lui apporter une rasade de rhum. Ce dernier s’en alla et revint avec le précieux liquide, dont il fit boire à petites gorgées une quantité relative au malheureux.
Convaincu que Friedrich ne plaisantait pas, Bergen résolut de le laisser se reposer tranquillement et de voir le lendemain s’il reviendrait à ses sens.
Quelqu’un sur le navire avait maintenant une dent, voire deux, contre l’équipage, mais qui ? Y avait-il un coupable parmi les marins ?
Après leur départ, le visage du malade se décomposa : Il lui semblait voir une ombre mi humaine mi-monstrueuse perchée sur le plus haut perché des boites de terreaux de jardinage…
Il voulut pousser un cri devant l’horreur qu’il lui semblait voir mais rien ne sortit !
Dans l’ombre, sur les « terreaux de jardinage », Orlok ricanait et s’approchait du malheureux inexorablement pour continuer à le vider de son sang, comme la veille dans la nuit… Sans faire un bruit, il lui planta ses crocs dans la gorge au même endroit sans que le marin ne puisse se défendre.
Le lendemain, 18 avril 1838, alors que Bergen pensait que l’homme serait rétabli, il découvrit que ce n’était pas le cas. Friedrich était encore plus malade, voire dans un état presque critique, tandis qu’un second malade se trouvait à présent alité à côté de lui, Hermann Schultz .
Les deux hommes étaient vraisemblablement dans le même état.
Dans son cercueil, Orlok réfléchit : il ne pouvait attaquer les hommes un par un comme ça ! Il lui fallait du sang, beaucoup, au mois pour une nuit ! Mais aussi, il pensa que s’il incapacitait la majorité de l’équipage maintenant, il n’aurait pas de problème avec les restants valides. Personne ne pourrait plus le surprendre en action ou du moins… les chances que cela arrive se réduisaient…
Il avait décidé, en plus du vent qu’il maintenait, d’invoquer pour cacher le soleil, un phénomène très spécial qui lui permettrait d’agir en pleine journée sans risquer le soleil ni même se faire repérer.
La traversée de la Méditerranée fut un cauchemar le jour suivant, soit le 19 avril 1838. Le vent était toujours favorable et même engageant. Son intensité n’avait pas diminué depuis le départ de Varna. Du coup, dans sa malchance, le capitaine n’avait pas tout perdu, puisqu’il avait déjà quelques jours de gagnés malgré ses problèmes. C’était toujours ça, pensa-t-il.
Le véritable problème venait d’une brume épaisse, noire, abominable et terrifiante, du fait qu’on ne voyait pas une once de soleil. On n’y voyait d’ailleurs même pas à deux pas ! D’où était-elle venue ? Mystère total : il faisait encore beau et plein soleil quand elle arrivée si soudainement que personne n’y comprenait rien !
Il fallut donc faire attention aux déplacements sur le pont afin de ne pas tomber malencontreusement, par accident, par-dessus bord.
Par moments, un marin poussait un petit cri, à moitié étouffé, tandis que d’autres s’affalaient… pendant que, sur les mâts, les corbeaux semblaient rire…
Hans crut même voir une ombre qu’il ne connaissait pas sur le navire et en fit part au capitaine, qui se demanda si lui aussi n’avait pas réussi à se procurer, on ne sait comment, du vin ou du rhum alors que tout était confisqué. Il ne l’écouta même pas.
Toute la journée se tint ce temps épouvantable et, au petit matin, alors que de nombreux matelots avaient, non sans peine, réussi à s’aliter après un travail titanesque et impensable, fatigués, meurtris sous les orages et les éclairs ténébreux, on compta quinze malades de plus, lesquels ne pouvaient plus articuler la moindre parole ni bouger sans que l’on comprît le comment du pourquoi.
Orlok avait réussi ! Il ne restait plus grand monde de valide à bord et il avait encore une bonne réserve de sang à bord s’il s’y prenait bien. Il avait aussi peu de chances que quiconque comprenne l’ironie des « terreaux de jardinage » qui commençaient à, par leur apparence macabre, à vampiriser le cerveau des malades et des valides qui en avaient une peur bleue rien qu’en passant des jours entiers à les contempler dans toute leur horreur sans comprendre.
Bergen crut défaillir en voyant le peu de matelots pouvant encore travailler sur l’Empusa.
— Je ne peux pas les laisser comme cela, déclara Bergen au second. Il faut que je sache ce qui se passe à bord ! Heureusement, nous avons cinq jours d’avance sur l’itinéraire grâce à ce vent miraculeux. On va à Marseille, c’est le port le plus proche…
Ainsi fut fait ! Le navire marchand mouilla à quai le 22 avril et Hans alla chercher le médecin de l’autorité portuaire, un homme assez bedonnant et joufflu, reconnu comme le meilleur de la ville.
Il monta à bord cérémonieusement, salua le capitaine, qui lui fit part de la maladie étrange dont ses hommes étaient frappés.
Lorsque le médecin revint après auscultation, ce fut au tour de Bergen d’être frappé d’une autre manière.
— Les symptômes de la maladie sont évidents… Ce doit être le scorbut.
— Mais… mais… Ils ont à manger… On a aussi plein d’oranges et de citrons à bord pour contrer ce genre de cas.
— Ah, vous croyez, capitaine ? Il est évident que ces hommes, livides, sans aucune fièvre, amaigris, souffrent de malnutrition…
— Mais… Mais c’est impossible ! Nous leur donnons à manger tout ce qu’ils veulent ! Nous avons à bord énormément de produits comestibles et, à chaque escale, nous ravitaillons…
L’homme se fit conduire à la réserve de nourriture et constata que le capitaine disait vrai en ce qui concerne l’alimentation de bord. Cependant, un soupçon traversa l’esprit du praticien :
— Qui me dit que vous en distribuez à ces pauvres diables ? Vous êtes sûr de ne pas garder tout pour vous ?
Le capitaine se sentit humilié et en colère ! Jamais l’on n’avait ainsi mis en doute son honnêteté. Il avait toujours été un homme droit. Qui était donc ce fou pour oser l’accuser ainsi, lui parler de la sorte ?
— Docteur, avec tout le respect que je vous dois, vous faites erreur ! Ils ont bien à manger, je vous le jure ! D’ailleurs, vous voyez bien qu’il y a encore six hommes valides dans cet équipage !
— Moui, fit le médecin, qui n’était plus très sûr de sa découverte, et redescendit examiner les pauvres diables, complètement exsangues et qui n’avaient plus que la peau sur les os…
Il remonta après avoir terminé les auscultations et déclara :
— Je dois avouer que je pensais au scorbut, mais vous avez raison, ce n’est pas cela. Je ne sais absolument pas ce qu’ils ont et c’est très étrange !
— Vous voyez que le capitaine n’est pas fautif, rétorqua le second.
— Oui, je m’excuse de vous avoir accusé à tort, mon brave.
— C’est oublié, docteur. Mais j’ai besoin de savoir ce qu’a mon équipage… Si vous savez quelque chose, dites-le-moi, s’il vous plaît !
— Je n’ai rien remarqué de très spécifique, à moins qu’un détail m’ait échappé. Tout ce que je peux dire, c’est qu’ils se plaignent sans pouvoir articuler quoi que ce soit, ils sont pâles, comme victimes de manque de nourriture alors que vous les…
— Docteur… !
— On dirait aussi qu’ils sont anémiques… Ils ont tout ce qu’il leur faut, même à boire de l’alcool ?
— Oh, pour ça, ne vous en faites pas ! Depuis le début du voyage, vous pouvez dire qu’ils ont eu leur dose et qu’ils réussissent encore à en obtenir, je ne sais comment ! fit Bergen en regardant son second furtivement, mais son regard en disait long.
— Alors je ne vois pas… Je ne sais pas… Vraiment, c’est pour moi une énigme insoluble… Tout ce que je sais, c’est qu’ils pointent du doigt certaines cargaisons et qu’ils sont blancs comme un linge… Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai d’autres prérogatives, un cours à donner à l’université… Je vais prendre congé !
— Vous semblez effectivement en avoir besoin, Docteur… Prenez donc congé…
— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, mon ami… Mon esprit commence à saturer avec ces malades dont on ne sait ce qu’ils ont et vos allusions que je peine à comprendre… La surcharge cognitive commence à m’envahir…
Dans son cercueil, Orlok souriait :il avait tout entendu et comptait bien sur l’incongruité des cercueils, l’impossibilité des médecins à trouver un diagnostic surnaturel (le seul envisageable) et sur la stupidité des humains qui se voulaient si réalistes et terre-à-terre.
Et sur ce, le Marseillais redescendit dans la blancheur matinale du port de sa ville aux toits rouges et aux mille couleurs éclatantes, sous le regard de nouveaux corbeaux, à moins que ce ne soient encore les anciens… On perdait le fil de ce qui se passait à bord ! Les malades seuls comptaient, et les livraisons…
Il n’y eut pas que la ville aux toits rouges qui était éclatante en ce mois d’avril débutant ! La colère de Bergen et son incompréhension de ce qui lui arrivait l’étaient tout autant.
— Le meilleur de la ville, grogna-t-il au sujet du médecin… Le meilleur imbécile, oui !
Rien ne permettant de mettre en quarantaine ledit navire, qui n’avait rien de suspect alors que les ports de la mer Noire, par où il était passé précédemment, étaient fermés pour cause d’épidémie de peste noire, on le laissa passer.
Le jour suivant, le 23 avril 1838, par un autre de ces quotidiens matinaux radieux et argentés, il se trouva qu’un des six hommes valides tomba malade, puis encore un autre le surlendemain, alors qu’un vent, jamais autre que des plus favorables, permettait à l’Empusa de continuer à voguer sur la tranquillité sépulcrale des eaux…
Pendant ce temps, les premiers touchés succombaient à l’étrange maladie, et ce fut le commencement d’une longue litanie d’enterrements maritimes, qui devint le nouveau pain quotidien de l’équipage et surtout de Bergen, qui commençait à sérieusement s’énerver et s’affoler, tandis que les sinistres corbeaux riaient.
On jeta bien ce qu’on trouva sur les volatiles pour les chasser. L’effet fut immédiat… et de courte durée, car ils revinrent un quart d’heure après …
Le navire avançait toujours en longeant les côtes espagnoles. Et il fallut se rendre à l’évidence devant ce terrible constat : le blanc du linceul, contrasté à l’obscure paisibilité des flots, devenait de plus en plus un fardeau.
Les marins survivants commencèrent à dire qu’il y avait un étranger à bord… Mais le capitaine Bergen avait des raisons d’en douter. Toutes les recherches s’étaient avérées infructueuses. Il n’y avait que les caisses d’engrais pour jardins et comme il avait été témoin de la fouille de’ l’une des boites oblongues, il n’y avait aucune raison de suspecter qu’un étranger s’y cache.
Cependant, les moribonds regardaient avec terreur ces cercueils entassés devant eux dans la cale mitoyenne. Ils les pointaient du doigt comme ils pouvaient, leur main retombante mollement sous l’effort. Ils tentaient d’articuler une phrase qui était inaudible car ils n’arrivaient plus à fournir assez d’efforts pour s’exprimer…
Devant le flot des malades et des morts, Bergen se résolut à aller demander secours à un second médecin expérimenté, en souhaitant ne pas tomber cette fois sur un imbécile totalement incapable.
Pour le bon capitaine, ce fut la consternation, pire encore ! C’était, et tout portait à le croire, un fou !
Tout cela arriva lorsque l’Empusa décida de faire escale à Barcelone le 26 avril 1838. La recommandation fut donnée à Hans d’aller chercher le meilleur médecin possible, et non celui du port, au cas où de brusques montées de chaleur lui auraient ramolli le cerveau comme celui de Marseille.
Le second ne se le fit pas dire deux fois et se renseigna, disant que la situation était sérieuse mais que, pour éviter un esclandre ou une possible émeute, il ne révélerait rien de l’étrange maladie aux gens qu’il croisait.
Finalement, il mit la main sur, pensait-il à ce moment-là, l’oiseau rare… Et pour être d’une rareté incroyable, le capitaine n’en douta pas une seconde lorsqu’il vit les malades survivants, dix encore, tous moribonds, respirant difficilement, les yeux quasi vitreux pour certains, d’une pâleur cadavérique, avec la certitude qu’ils étaient déjà plus morts que vivants !
Le silence pesait lourd alors que le capitaine et Hans accompagnaient le médecin dans le quartier de l’équipage.
Le médecin prit un air résigné et calme, bomba son torse, démontrant la valeur scientifique absolue sur l’ignorance crasse des hommes du peuple et des marins en particulier :
— Rude insolation mortelle empêchant ces hommes de s’alimenter et les conduisant à la mort après leur avoir induit une faiblesse mortelle…
— Docteur, on leur donne à manger, parfois avec ce qu’on peut pour qu’ils avalent ! Ils semblent d’abord se remettre, et ensuite, c’est pire ! Vous croyez vraiment qu’ils ne s’alimentent pas ?
— Mais… Mais, alors, ils mangent ?
— Pour la dernière fois, oui ! Votre collègue de Marseille pensait aussi qu’ils ne s’alimentaient pas et qu’ils avaient le scorbut !
— Ah non, ce n’est pas le scorbut, mon humble confrère s’est lourdement trompé !
— Nous le savons, déclara Bergen ! Mais s’ils sont comme ça depuis plusieurs jours, beaucoup en sont morts. Ils sont à l’ombre et l’air n’est pas aussi étouffant que pour les rendre dans cet état-là…
— Maintenant que vous le dites, je sens effectivement chez vous un brin de fraîcheur humide et un peu de… Je ne saurais exprimer cette odeur, on dirait de la terre…
— Oui, nous transportons de l’engrais pour des jardins, c’est normal… Pourquoi en venez-vous là-dessus ? Et je vous en prie, laissez votre idée de nourriture tranquille, je ne veux plus aborder ce sujet…
— Eh bien, ne se départit pas le médecin, je pense qu’en regardant ces boîtes et cette terre, ils pensent voir des cercueils et, donc, avec cette légère chaleur, les conditions de vie à bord… Ils pensent qu’ils sont en train de mourir dès qu’ils voient ces caisses. En fait, ces choses produisent sur votre équipage un choc psychique les conduisant progressivement à un « suicide mental ».
Bergen leva les bras au ciel, son regard autrefois placide devenant rougeoyant : c’était un échappé d’un asile psychiatrique et non un médecin qu’il avait devant lui.
— Un suicide mental, s’esclaffa le brave homme. Qu’est-ce que c’est encore que ces foutaises ? J’ai vu des suicides qui laissent des traces : au couteau, par épée, par balle, quand on se jette d’une falaise.
— Mais le suicide mental existe bel et bien ! C’est simple : si vos hommes pensent qu’ils sont en train de mourir, ils décèdent vraiment ! Mon diagnostic est éclairé et prouvé ! J’ai résolu le cas censé être énigmatique et prouvé mon génie ! Si vous voulez bien m’excuser, je dois aller déjeuner derechef ! Ma femme m’attend à la maison pour un magnifique poulet rôti à la broche et…
— J’avais dit que je ne voulais plus entendre parler de nourriture ! hurla le capitaine, fou furieux. Descendez et allez-vous suicider mentalement ailleurs !
— Je m’en vais, rétorqua le praticien vexé, inutile de s’énerver, monsieur le malotru !
— Foutez-moi le camp, sale vampire ! Suceur d’argent ! Faiseur de saignées !
— Veuillez m’épargner vos insultes, capitaine ! Voyons… S’il y a un vampire à votre bord, c’est plutôt l’un de vous… Dire que l’on se saigne aux quatre veines pour vous et tout ce que je récolte, c’est des gens qui ont des dents contre moi… Rangez vos crocs, je sais que je ne suis plus le bienvenu à votre bord… N’oubliez pas de payer ma consultation… Parce que la science a résolu facilement ce cas qui dépassait mon confrère sans compétences…
Et, alors qu’il descendait la rampe du navire pour retourner à quai, il sifflota gaiement, heureux d’avoir résolu un cas qui, selon lui, était décidément fort simple ! Qu’il était bon d’être le meilleur praticien du pays ! Surtout quand on a empoché l’argent…
— C’est moi que voilà, quelle joie ! entonnait-il en disparaissant enfin de la vue des deux hommes.
— Ben, il en tient une sacrée couche celui-là, déclara le second. Je n’ai jamais vu pareil crétin ! J’ai des amis à côté de chez moi qui donnent des dîners avec des gens comme lui le mercredi, il remporterait bien une palme !
Le capitaine s’écroula sur le sol. Il pleurait à chaudes larmes.
— Je ne peux rien faire, Hans ! Ils meurent tous… Tous… Et tout ce qu’on trouve pour nous aider, ce sont ces imbéciles ou cinglés qui se disent docteurs et ont reçu leur diplôme on ne sait où… J’ai dépensé une partie de l’argent du client des caisses d’engrais pour la donner à des médecins complètement à côté de la plaque et j’en suis au même résultat ! Qui va sauver mes hommes ? Qui ? Qu’est-ce que je vais dire à leurs familles, Hans ?
Hans regarda son capitaine en proie au doute, à la culpabilité de perdre ses hommes sans pouvoir les sauver, victime d’une bonne, mais pour le moment durable et redoutable, dépression nerveuse !
Il jeta aussi à ces corbeaux, qui semblaient les observer, un regard noir : entre eux, les boîtes, l’ombre vue sur le pont le soir de brouillard, il se fit à l’idée qu’il y avait là de sinistres présages, mais on refusait obstinément de l’écouter… Cette ombre, comme celle qui distribuait de l’alcool gratuitement… Mais non, le capitaine devait avoir raison et il se faisait des idées.
Orlok pouvait se permettre maintenant de vider de leur sang un ou deux marins par jour : il ne risquait rien en manipulant stratégiquement ces esprits humains si faibles… Et il savait qu’il arriverait entier à Wismar en s’y prenant méthodiquement.
Le voyage reprit son cours habituel… ou presque ! Le nouveau cours habituel, monotone, grisâtre et sombrement destructeur, sous un ciel clément et un vent qui semblait de plus en plus presser favorablement le navire, comme si l’Empusa continuait sa route tout seul, sans avoir besoin de quelqu’un pour le manœuvrer.
L’atmosphère devint de plus en plus morne, pendant que l’habituelle procession religieuse de la matinée se déroulait à travers les messes rapides d’un enterrement marin éclair, et il ne resta bientôt que six hommes valides à l’intérieur du fier navire, plus si éclairé par les cieux, que le ciel lui-même semblait l'avoir maudit.
— Je sens que ça ne va pas bien… Depuis qu’on a ces cercueils et ces corbeaux, c’est vraiment la poisse, déclara Hans pour lui-même. C’est comme si quelqu’un avait une dent ou deux contre ce navire !
Bergen ne capitula pas ! Pour la première fois, la ruine s’était abattue sur lui. Il sauverait son équipage coûte que coûte et amènerait les caisses de terreau à Wismar sans encombre, car c’était la seule marchandise à bord et elles devaient être livrées… Même s’il venait à disparaître lui aussi, victime de cette mystérieuse et pourtant mortelle maladie, il atteindrait sa destination finale.
Se bornant à suivre cette volonté inébranlable, le capitaine décida le tout pour le tout et de faire arrêt à une nouvelle escale non prévue à l’origine afin d’en dénicher une vraie perle qui soignerait efficacement ses hommes ! On dit jamais deux sans trois et il espérait bien que non !
Sous le ciel azuré et calme de Valence, le 28 avril 1838, l’Empusa trouva un refuge provisoire assez réconfortant, non pour les pauvres bougres qui y agonisaient, mais pour le capitaine, qui s’accrochait à l’ultime espoir d’avoir un médecin sérieux et capable.
Il alla cette fois de lui-même afin d’être sûr de ne pas se tromper comme le second et revint avec un médecin qui semblait afficher un air de gravité exemplaire. Hans et lui le menèrent aussitôt aux infortunés qui se trouvaient alités, aussi spectraux que des fantômes et toujours tremblants.
Le médecin constata l’absence de fièvre et tâta leur pouls. Il examina les réflexes et découvrit des traces de piqûres au cou des infortunés. Cependant, ce faisant, lui aussi vit les boîtes oblongues de terre que les matelots fixaient avec une terreur indicible.
Il comprit :
— Vos hommes sont blancs comme un linge, ils maigrissent à vue d’œil, ils tremblent comme des feuilles, ne peuvent dire un mot et regardent ces caisses.
— Ce qui signifie ? demanda Bergen.
— Qu’ils ont peur, et même une peur bleue, de quelqu’un ou de quelque chose à bord…
Bergen se gratta la tête et implora bientôt d’une voix anxieuse :
— Ils ont peur de quoi ?
Le capitaine et Hans, le second, étaient les seuls marins du bord à conserver une excellente santé… et le médecin les regarda suspicieusement l’un et l’autre, puis les caisses…
— Qu’est-ce qu’il y a dans ces caisses ?
— Vous le voyez, des engrais pour le jardin que nous devons apporter à Wismar.
— C’est ça, comme si on mettait des engrais dans des cercueils, c’est stupide ! Vous transportez de la contrebande, mes gaillards, et votre affaire est faite ! Des armes ou de l’alcool, sans doute… On ne me la fait pas ! Les matelots de votre bord ont tout vu : ils évitent de vous regarder et ils me désignent l’objet du délit ! Vous les empoisonnez sans doute ou bien les intimidez jusqu’à ce qu’ils en meurent.
Bergen ouvrit l’un des cercueils et en tira de la simple terre noire, et le médecin put constater qu’il n’y avait pas d’armes, mais sembla se blesser sur quelque chose qui lui transperça légèrement la main. Il y avait deux petites coupures.
Bergen fulminait, écarlate ! Sa dernière chance partait à vau-l’eau. Le médecin pourtant choisi par ses soins était aussi fou que les autres. Il faut dire que ce sont là ceux qui osent tout et c’est même à cela qu’ils se font reconnaître.
— D’accord, c’est de la terre avec sans doute une ou deux choses que l’on a oublié de retirer et qui me font sacrément mal… Ils pourraient faire attention à ne pas laisser de matériel de jardinage coupant. Je préfère ne pas savoir ce que c’est : on aurait dit un sécateur ou plutôt…
Le médecin regarda sa main, vit deux fines aiguilles et dit, une sorte de compréhension éclairée dans le regard :
— Deux aiguilles fines… Comme sur le cou des victimes… Sans doute la preuve de vos forfaits ! Vous torturez votre équipage et cachez les preuves, mais je sais maintenant, je ne suis pas idiot ! Je vais de ce pas alerter l’autorité portuaire ! Votre carrière est finie…
Finalement, Bergen eut un sursaut, s’empressa de rattraper le bon docteur et frappa violemment du poing le fou qui courait vers l’extérieur en hurlant ! Pour la première fois de sa vie, son honneur était en jeu et il devait le bafouer pour le conserver ! Il ne pouvait pas finir en cellule sur un malentendu.
— J’ai vraiment la poisse ! Je vais finir par croire que t’avais raison, Hans ! Il y a la poisse à bord ! Et c’est le troisième fou qu’on ramène ! Et ils se sont donnés le mot on dirait : ils sont de pire en pire ! Celui-là baigne dans le complotisme… Il a totalement perdu la boule…
— Lâchez-moi, sale monstre ! La vérité éclatera… Les agents de l’autorité vous captureront, sales trafiquants… Hurlait le médecin
— Vous, la ferme ! Si vous n’étiez pas aussi con et borné, on n’en serait pas là à vous faire subir ça ! Déclara Bergen.
Le médecin fut ligoté et bâillonné, et laissé près des caisses oblongues où tout ce qui s’était passé ne pouvait être entendu que des malades. Il fut décidé qu’on lui donnerait un canot une fois au large pour partir…
— Personne n’en saura rien ? Demanda Hans…
— Non… A moins qu’il ait quelqu’un dans ces caisses, bien entendu ! mais on bien constaté que ce n’était que de la Terre… Répondit Bergen
— C’est vrai qu’on ne peut pas restés coincés ici… Il faut livrer la marchandise à temps…
— Oui, si on le laissait faire, on serait coincés ici ! En le laissant repartir la nuit, il pourra toujours donner l’alerte… Cependant, la douane ne débarquera pas avant Wismar et ils ne verront que les caisses de Terre s’ils fouillent avant qu’on débarque ! Ils auront qu’à fouiller quand on sera arrivés…
Et ils remontèrent…
Le médecin, empêché de cette manière, ne pouvait plus appeler : il entendait des gens aller et venir. Et soudain, un silence impénétrable… rompu par une respiration rauque venue des caisses de terreau pour jardinage.
C’est ainsi que le navire prit le départ en milieu de nuit, dans une relative discrétion, sans que personne ne se demande où le brave médecin avait pu passer.
Quand on vint le trouver pour le libérer et l’envoyer se faire pendre ailleurs subrepticement, les hommes malades étaient encore en vie, mais le médecin était déjà mort devant les caisses oblongues où il reposait maintenant à jamais paisible, et ce, à la surprise générale !
Que s’était-il passé ?
Mais au fait, oui, expliquions ce qu’il s’était passé.
Le vampire, qui était dans son cercueil, avait entendu la discussion et ce qui s’était passé… Tout ‘était produit quasiment à côté des « terreaux de jardinage ».
Il ne pouvait laisser le médecin s’en aller : s’il témoignait, le bateau serait arraisonné lors d’une prochaine escale où il risquerait d’etre trouvé lors d’une perquisition de jour (la nuit lui importait peu) ou encore même à Wismar et les cercueils confisqués même s’il arrivait, lui, à s’en sortir. Et il avait besoin de sa terre natale maudite pour dormir… Au moins d’un cercueil intact.
Il fallait donc tuer tout de suite l’homme de science sans se faire remarquer des deux imbéciles valides afin d’empêcher ce désastre de se produire.
Et c’est un cadavre qui fut donc découvert par Bergen et Hans.
Mais comme personne ne savait ce que l’autre faisait au même moment (on ne peut avoir des yeux et de oreilles partout, surtout quand il ne reste plus que deux hommes valides et seulement les deux plus importants du groupe), les deux se regardaient comme si l’autre était le coupable.
Bergen et Hans regardèrent le cadavre.
L’homme de science avait lui aussi deux traces de piqures au cou !
Les deux hommes se fixèrent, effarés et en proie à des dépressions. Ils commençaient même à se regarder suspicieusement, à se demander si l'un avait caché le meurtre à l’autre, ne sachant plus où était l’autre dans l’après-midi et se trouvant anormalement… bizarres. Ils n’osaient plus se quitter du regard de peur d’être tués chacun par celui qui était à côté de lui. Il fallut pourtant se dévouer pour s’occuper des malades.
Cependant, Bergen devenait indispensable pour une navigation folle qui ne semblait même pas avoir besoin de lui, tellement le bateau semblait se débrouiller seul, et le second, de plus en plus agité et affolé, comptait les morts jour après jour …
Et il n’en resta aucun, comme dans une certaine comptine où, au départ, ils étaient dix… sauf les deux plus vieux briscards, terrorisés, au milieu d’une nouvelle tempête apocalyptique, pleine de brume, de vents étrangement forts et bruyants mais guidant le navire précautionneusement quand même, et d’éclairs pénétrant par une radieusement ténébreuse matinée de printemps comme on n’en fait plus !
En effet, le vent soufflait fort, mais jamais contre le navire. Même à travers les tempêtes les plus impitoyables, les voiles se remplissaient toujours, guidées par une force mystérieuse, comme si la mer elle-même obéissait à un maître invisible.
Ce jour-là, le 2 mai 1838, les deux hommes envoyèrent dans le noir océan le dernier linceul blanc où reposait une dernière âme perdue et déchirée.
Chacun se regarda, chacun se dévisagea, se scruta, soupçonnant l’autre d’être responsable du massacre, et chacun avait envie d’en finir une bonne fois pour toutes avec son camarade restant.
Le spectacle semblait plaire aux corbeaux, qui se délectaient de la situation, toujours hauts perchés .
Et, par les corbeaux qui étaient télépathiquement liés à lui, alors qu’il voyait par leurs yeux, Orlok se repaissait du spectacle : il avait joué tout le monde et abusé de la crédulité des hommes. Personne sauf lui n’était responsable : ni le capitaine ni le second.
Tous étaient innocents.
Il avait joué de l’incongruité des « terreaux de jardinage », de leur insistance au rationnel et de leurs nerfs avec un pan minuté et des coups d’avance mais pas sans risques pour lui : il aurait suffi, par exemple, qu’on ouvre le bon cercueil (celui où il se trouvait) devant le médecin pour que tout s’arrêta là !
Chacun des deux survivants était forcément coupable pour l’autre ! Après tout : qui d’autre était à bord à part eux, maintenant que tout le monde était mort et englouti dans le linceul bleu de l’océan ?
Cependant, un éclair de lucidité traversa la tête de Hans : il avait fini par les oublier, ces boîtes de « terreau pour jardinage », ces boîtes qui ressemblaient à des trônes de mort. Dans sa tête, il revit les marins agonisants, incapables d’articuler, qui désignaient ces boîtes… Il se souvint de l’ombre qu’il avait entraperçue sur le pont la première nuit de brouillard, et de celle qui distribuait ce vin miraculeux fourni gratuitement, que l’on pensait venir de la cambuse et dont le capitaine avait fini par garder la clé pour empêcher un pillage imaginaire, il le savait maintenant !
Des bouteilles avaient été trouvées par Bergen près des boîtes, donc…
Tout se fit jour dans la tête de Hans…
Il y avait bien un passager clandestin à bord, et il se moquait d’eux ouvertement, même sans se montrer. Il pouvait fort bien se trouver dans une des caisses !
L’étranger devait être un responsable d’un réseau de contrebande d’alcools, ramenant des bouteilles et les camouflant à chaque escale pour enivrer les marins et passer inaperçu. Ensuite, comme l’alcool n’était plus disponible, le capitaine, commençant à s’approcher de la découverte du pot-aux-roses, avait commencé à incapaciter les marins, les privant de paroles, les torturant en secret et les tuant pour garder son secret ! Et le médecin, en voulant aller les dénoncer, allait faire découvrir le pot-aux-roses ! Ils l’avaient ligoté là où le fou se cachait et le lui avaient livré sans le vouloir !
Le capitaine n’était donc pas fautif, mais l’inconnu du bord, oui !
Qu’il avait été idiot de ne pas saisir toutes les subtilités du complot auparavant ! Il n’y avait rien de surnaturel, finalement ! Pas de mauvais présages, mais un dangereux criminel caché à bord et qui les narguait, attendant l’ultime moment pour prendre en traître les deux derniers survivants de l’Empusa…
Bergen regarda son second arracher de son socle une hache suspendue près de la cabine. Il crut que le second allait en finir avec lui, comme ce fou avait tué les autres, et leva instinctivement les bras comme pour se protéger.
Au lieu de cela, il entendit la voix colérique de l’homme :
— Je descends en bas… Si je ne reviens pas dans dix minutes…
Et Hans se précipita comme un déséquilibré mental dans la cale, près de la cabine des marins…
Il arriva devant les haineux objets et décida d’en finir pour en avoir le cœur net ! Le criminel mourrait, mais ils seraient sauvés !
Il frappa sur le premier cercueil, puis le second, et ainsi de suite ! Il n’y avait que de la terre ténébreuse et rien d’autre ou presque… Il y avait quelque chose qui y remuait, et des rats ébène en surgirent, attaquant, mordant, griffant le pauvre marin, qui se mit à hurler mais tenta de supporter la douleur afin d’en découdre avec l’ensemble de « l’engrais pour jardinage » …
Il comprit que les rats avaient mordu le médecin, d’où l’accusation de celui-ci d’avoir été piqué par des épées ou autres armes contondantes… Mais il y avait aussi ce dangereux fou clandestin à bord qu’il fallait éliminer pour que le capitaine et lui restent en sécurité jusqu’à la fin du voyage.
Il avait anéanti presque tous les cercueils quand le couvercle du dernier s’éleva comme s’il était doué de vie propre et qu’un homme en sortit — ou plutôt une forme brunâtre, incorporelle mais monstrueuse.
L’apparence fantomatique qu’il avait sous les yeux ressemblait à un vieillard, mince, grand, à l’aspect cadavérique, aux mains crochues… Il était épouvantable.
Hans comprit le tragique et l’absurde de la situation quand son regard rencontra les dents de rat de la créature qu’il avait sous les yeux ! Il s’attendait bien à un passager clandestin, mais pas de cette épouvantable nature !
Ses yeux apprirent alors la vraie terreur, son visage contorsionné en prit l’expression et le pauvre marin d’une trentaine d’années se fit, d’un coup, des cheveux blancs et des rides qui déformaient son visage ! Il avait vieilli de près de cinquante ans en seulement cinq secondes !
Ne pouvant supporter les rats ni le cauchemar de cette apparition soudaine, il détala, comprenant que sa vie était en jeu et que rien n’arrêterait le criminel : il était même fou d’y avoir songé ou même d’avoir songé à un contrebandier homicide. C’était pire que ce qu’il avait imaginé ! Il comprenait aussi les caisses, les corbeaux, ce qui s’était passé… L’ironie de la situation lui sautait au visage !
Ils étaient deux survivants ! Le monstre n’avait plus à redouter d’être découvert et son cercueil balancé à l’eau…
Il courait à perdre haleine sur le pont, alors que le capitaine, le voyant passer, affolé, lui demandait ce qui arrivait…
Hans ne prononça pas une parole : il était désormais incapable de parler ou de réfléchir, mais son instinct le guida. Quelque part, son corps luttait pour le salut de son âme ! Il s’agrippa au bastingage et sauta par-dessus bord dans le bleu azuré de la mer, sans un cri.
On apprit plus tard qu’un cadavre de marin avait été repêché du côté de Whitby, en Angleterre. Le second se révéla donc chanceux : il connut une sépulture sur la terre, au lieu de vivre l’éternité dans les sombres profondeurs de la lumineuse grande bleue.
Le capitaine était stupéfait ! Son second était devenu fou… Puis il songea à une chose et comprit : Hans était fou depuis le début… Oui, il y avait ces superstitions qu’il avait sur les femmes à bord, les terreaux de jardinage, les corbeaux… Et qui sait, il y réfléchissait : le second avait distribué l’alcool à l’équipage et, quand il avait essayé de restreindre la boisson, il arrivait aussi à les fournir… Oui, il avait même dû profiter de l’escale pour faire un double des clés et cacher le vol derrière les caisses oblongues où il avait retrouvé ces deux bouteilles…
Oui, cela se faisait jour dans son esprit, tout était clair : le second saoulait les hommes et ainsi pouvait aller à terre durant les escales pour faire de la contrebande d’armes, cachées dans les caisses, car ce sont forcément des poignards ou des épées habilement dissimulés qui avaient pu piquer ainsi le dernier médecin ou entailler ses hommes sur le cou… D’ailleurs, il n’avait même pas notifié ces marques au départ et le second devait sans doute compter sur son ignorance et le fait que des détails lui échapperaient…
Et les morts ? Facile ! Hans ne pouvait plus du tout agir sans se faire remarquer, car il se doutait que le capitaine avait découvert ou découvrirait vite le pot-aux-roses ! Il ne pouvait plus donner cet alcool aux camarades de bord sans finir par éveiller ses soupçons, à lui, Bergen ! Alors, il a commencé à incapaciter les membres d’équipage, les torturer avec les objets mêmes du délit ! Au début, impossible de tous les immobiliser et de les faire taire, mais il a eu sa chance : la journée de brouillard ! Là, il inventait une ombre mystérieuse et le tour était joué comme excuse pendant qu’il agressait les marins et ensuite les tuait sans qu’ils ne puissent rien dire. D’ailleurs, ne regardaient-ils pas toutes les caisses pour ne pas voir le second en face d’eux ? Ils regardaient l’objet du délit, car ils le voyaient faire ses manigances et ne pouvaient le dénoncer autrement…
Et quand il envoyait nourrir les malades ? Il devait sans doute jeter la nourriture par-dessus bord pour les affamer et dire le contraire !
Et le médecin qui voulait aller le dénoncer ? Il était revenu le tuer sans se faire remarquer, car il pouvait être arrêté à Wismar si tout était découvert !
Seigneur : le second était un criminel et le vrai monstre à bord !
Bergen se signa : il croyait que son raisonnement était logique, mais aussi que la folie était contagieuse et qu’elle allait aussi le prendre !
Il consigna d’abord ses pensées dans le journal de bord et, ayant remarqué les rats à bord, en signala la présence et un possible danger de peste auquel il ne croyait plus non plus… Il incrimina le second, mais laissa la place — du fait de la présence de ces nuisibles à bord, maintenant reconnus de son chef, vu qu’ils trônaient en nombre sur le pont depuis le suicide de Hans — à l’hypothèse d’un mal radical exterminant les pauvres bougres qu’il avait commandés.
Il ignorait que le second n’avait rien fait mais que tout se retournait contre lui (et pendant un temps, Hans avait pensé de même de Bergen) et qu’il n’était que l’ultime victime et bouc émissaire d’un vampire cauchemardesque dissimulé à bord et qui se moquait d’eux.
Enfin, sentant la folie proche le gagner, sa dépression nerveuse augmentait, il décida de tout faire pour que le vaisseau arrivât à sa destination attendue, afin que, comme prévu, sa mort ne dévie le navire de son but final : on était en mer du Nord et le comte Orlok, de Wismar, aurait sa contrebande intacte puisqu’il devait être le chef du trafic.
Il la voulait ? Il l’aurait ! Bergen n’avait jamais fait autrement que d’arriver à bon port avec la marchandise intacte !
Il prit une solide corde et s’attacha très solidement, avec un bon nœud bien serré, l’enroulant autour et sur la barre, et posa les mains sur elle.
D’un coup, le vent redoubla de violence et les nuages noirs s’amoncelèrent de nouveau, alors qu’il y avait eu éclaircie après la mort de Hans.
La brume infâme était toujours présente et pire : on n’en voyait absolument plus rien, et le soir approchait.
Soudain, provenant de l’entrepont, il entendit un bruit de crissement de plancher.
Il crut rêver : tout le monde, à part lui, étant au fond de la mer.
Il vit soudain le monstre dans toute sa puissance et son horreur surgir de la brume : il était réel et, maintenant, bien que spectral dans son apparence, constitué de chair, mais il était aussi horrible que lorsque le pauvre Hans l’avait vu.
Le capitaine remarqua les griffes et les dents.
Il comprit alors ce qui se passait à bord et la présence d’événements inexpliqués.
Il comprit le surnaturel issu des contes qu’on lui racontait jadis… Il regardait le cauchemardesque passager clandestin avancer, inexorable, mains griffues tendues vers lui.
Il était terrifié, mais réussit à articuler :
— Pourquoi… des engrais… pour jardinage… ?
Orlok Nosferatu savoura la question et sentit qu’il devait expliquer, en bon aristocrate, sa particulière ironie :
— Oh, ça ? Un jeu de mots… Vous pensiez livrer des terreaux servant à nourrir des jardins ? Vous ne vous êtes pas trompé et vous avez délivré la marchandise au bon destinataire, comme vous le faites toujours… Sauf qu’en fait, vous étiez l’engrais et moi… le jardin à nourrir !
Le capitaine avait saisi toute l’ironie de la chose… Pendant que le vampire avançait toujours, il avait compris la fine stratégie du vampire et la mise en scène macabre orchestrée de main de maître depuis le début.
Bergen avait un objet dans sa poche… Sa mère lui avait expliqué qu’il devait toujours l’avoir en ces temps troublés pour sauvegarder son cœur et son âme. Bien que ses bras attachés eussent du mal, il fouilla dans sa veste et brandit l’instrument devant le monstre afin de le chasser par Dieu tout-puissant…
Le monstre regarda le crucifix, sourit, le prit dans ses mains et déclara, glaçant :
— Dites-moi, mon ami, croyez-vous en Dieu ?
— Heu… Non… Balbutia Bergen
— C’est vraiment dommage… Il faut y croire pour que ces instruments-là aient un effet quelconque sur ma personne !
Quelques secondes plus tard, un cri déchirant se fit entendre dans l’air sépulcral.
Les vagues composèrent alors, avec la tempête, une musique céleste et un chant quasi divin mais inquiétant ! C’étaient les âmes des infortunés matelots qui accueillaient, en leur sein, dans l’heureux foyer des anges lumineux et aussi dans l’éternel repos de l’obscurité totale, l’âme du compagnon qu’il leur restait encore sur Terre. Le capitaine Bergen, toujours attaché physiquement à la barre de l’Empusa, venait de les rejoindre dans le silence glacial de la mort.
Orlok regarda l’océan, commanda une tempête plus forte, des éclairs grondaient, la nuit se fit plus noire encore tandis que la brume qui enveloppait le navire disparaissait. Il regarda les corbeaux, toujours sur le mât, et hocha sa tête squelettique.
Les oiseaux de mort quittèrent leur perchoir habituel qu’ils occupaient depuis le départ et firent route tout droit vers Wismar, tandis que l’Empusa, vaisseau de la mort, continuait tout droit avec un nouveau capitaine tout prêt à délivrer une marchandise spéciale et gratuite. Tout était conforme à ses désirs.


Fin de l'acte 3
Modifié en dernier par Judex le lun. févr. 09, 2026 18:02 pm, modifié 3 fois.
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