le script en version litteraire sans les indications scéniques :
NOSFERATU LE VAMPIRE
Script de Henrik Galeen ajusté en littérature sans changements.
ACTE I
La petite ville de Wismar s’étendait, immobile sous l’éclat doux d’un soleil matinal, comme figée dans le temps. Les toits aigus luisaient, marqués par la patine des ans, et les places bordées d’arbres projetaient leurs ombres calmes sur les pavés. Du clocher d’une église, le regard embrassait la cité entière ; puis, la perspective glissait vers le port, où les eaux reflétaient la lumière du matin, ouvrant une vision sereine mais solennelle de Wismar et de ses quais silencieux.
À travers la fenêtre d’une humble demeure, de petits pots de fleurs ornaient les rebords peints de vert. Un chaton, tout frémissant de vie, bondissait dans le rayon de soleil, tentant d’atteindre une balle suspendue à un fil. À chaque mouvement, ses petites pattes effleuraient le bois verni, et la balle glissait, entraînant l’animal à l’intérieur de la chambre.
Ellen, assise près de la fenêtre, guidait le fil avec une grâce simple et malicieuse. Lorsqu’elle prit le chat dans ses bras, son visage s’éclaira d’une lumière douce et d’un sourire candide. Son peignoir flottait légèrement dans la brise, et ses yeux clairs, vastes et curieux, reflétaient le bonheur tranquille de ce matin d’été.
Dans la petite chambre mansardée, modeste mais soigneusement tenue, Hutter se tenait devant le miroir. Ses mains, légèrement moites, ajustaient la veste avec précaution, tandis qu’un sourire se dessinait sur son visage. Il tendit l’oreille un instant, jeta un coup d’œil par la fenêtre latérale, et, satisfait, termina sa toilette avant de se diriger vers la sortie.
Dans le jardin, sous le soleil clair, il s’agenouilla parmi les fleurs. Avec un couteau de jardinier, il coupa quelques œillets, formant un bouquet dont il observa les couleurs et le parfum avec un plaisir simple mais sincère.
Ellen, encore occupée à jouer avec le chaton, entendit Hutter monter les marches. Son visage s’éclaira d’un sourire enfantin, et elle se hâta vers la cuisine, où quelques ustensiles traînaient encore. Le petit déjeuner n’était pas prêt, et un léger trouble se peignait sur son front.
Hutter entra, riant, tenant derrière son dos le bouquet d’œillets qu’il avait cueillis dans le jardin. Il fit mine de réprimander sa femme d’un air théâtral, jetant un coup d’œil dans les casseroles vides, et secoua doucement la tête, faussement réprobateur.
— Ellen ! s’écria-t-il, et un sourire malicieux fendit son visage.
Elle bouda un instant, puis tenta de l’amadouer. Mais la montre à gousset de Hutter glissa entre ses doigts : il était tard, il devait partir pour ses affaires. Elle l’appela une nouvelle fois, et il s’arrêta, soupirant doucement.
— Il n’y a plus d’argent pour les courses, murmura-t-elle, la voix légèrement tremblante.
Hutter ouvrit sa bourse : vide. Un silence passa, lourd et fragile. Puis, avec un sourire triste et résolu, il tendit à Ellen la main et glissa quelques pièces dans le creux de sa paume. Leurs regards se croisèrent, pleins de complicité et de mélancolie. La séparation, même pour un court instant, était déjà lourde de sens.
Ellen prit un panier de pommes de terre, les éplucha avec soin, tandis que le chat jouait avec l’une d’elles, la faisant rouler sur le plancher. Hutter, avant de partir, lui tendit le bouquet d’œillets. La jeune femme, émue, caressa les fleurs et murmura :
— Pourquoi les as-tu tuées… les si belles fleurs ?
Hutter, interdit, baissa les yeux, puis s’excusa d’un baiser. La lumière du matin baignait la scène, douce et fragile, comme pour protéger un instant de bonheur fragile.
Dans une rue paisible bordée de jardins à Lauenburg, le professeur Bulwer marchait d’un pas régulier, sa canne frappant le sol avec une ponctualité douce, savourant la fraîcheur de la matinée. Soudain, un jeune homme accourt derrière lui : Hutter.
Bulwer le saisit par la manche et plongea son regard dans le sien, un sourire amusé aux lèvres :
— Pourquoi tant de hâte, mon jeune ami ? On atteint toujours son but, tôt ou tard.
Hutter, perplexe, répondit par un sourire, se hâtant vers son bureau. Bulwer, satisfait, reprit sa promenade, mesurée et paisible, dans la lumière matinale.
Le bureau, exigu et chargé de poussière, semblait renfermer les siècles. Une faible lumière filtrait à travers les petites vitres garnies de stores, jetant des rayons timides sur des fragments de meubles antiques, dont le vernis craquelé racontait une longue histoire de négligence.
Knock se tenait derrière un haut pupitre, l’ombre de sa silhouette maigre et voûtée s’allongeant sur les murs tapissés d’ombres inquiétantes. Ses cheveux gris, ses traits burinés et ridés, sa bouche tressaillant d’un tic nerveux, tout en lui trahissait une étrange tension. Et pourtant, dans ses yeux brûlait une flamme sombre, presque impérieuse.
Il lisait une lettre. Le papier, orné de vignettes grotesques, présentait en marge des signes mystérieux et illisibles. Pourtant, Knock, malgré leur étrangeté, semblait en comprendre le sens, et un sourire d’intelligence déformait ses lèvres hideuses. D’un geste sec, il referma la lettre et se tourna, ouvrant la porte avec la solennité d’un maître de cérémonie invisible.
Dans la pièce attenante, étroite et obscure, la lumière du soleil ne pénétrait guère. Hutter, penché sur ses dossiers, s’absorbait dans le travail, le front humide de concentration. Depuis la porte, la voix perçante de Knock le rappela à l’ordre. Un autre employé, plus passif, observait la scène en silence, témoin discret de ce qui s’annonçait.
Hutter suivit Knock dans le bureau principal. Celui-ci brandit la lettre d’un geste mystérieux, comme pour en révéler la magie.
— Sa Grâce le comte Orlock, de Transylvanie, souhaite acquérir une belle maison dans notre petite ville, annonça Knock, résonnant avec solennité.
Le visage de Knock, démoniaque sous ses traits fins, les yeux grands ouverts, imposait le respect autant que la crainte.
— Vous pourriez gagner une jolie somme… Mais cela demandera des efforts… quelques gouttes de sueur… et peut-être un peu de sang, ajouta l’agent immobilier, faisant frissonner Hutter tout en allumant en lui un étrange désir d’aventure.
La joie et l’appréhension se disputaient sur le visage du jeune homme, mais bientôt l’excitation prit le dessus. Knock sortit d’un vieux placard un atlas couvert de poussière. Son doigt parcourut lentement la carte, marquant le trajet d’Angleterre jusqu’à la Transylvanie.
— La Transylvanie ? s’étonna Hutter, les yeux brillants d’émerveillement.
Knock ne répondit pas. Ses yeux se posèrent à nouveau sur la dernière page de la lettre, couverte des mêmes signes mystérieux, et il parut en saisir pleinement le sens.
— Il désire une belle maison… mais déserte, conclut-il, le ton grave.
Il resta un instant songeur, puis, comme frappé par une inspiration, se dirigea vers la fenêtre, claudicant légèrement, son esprit déjà en mouvement.
De la fenêtre, Hutter et Knock aperçurent la maison. La bâtisse, abandonnée depuis longtemps, présentait une façade délabrée et des fenêtres noires et creuses, comme les orbites d’un crâne de pierre. Aucune trace de vie ne troublait son silence. Les ombres dansaient sur les murs avec un étrange frisson, et la lumière du jour n’apportait qu’un contraste cruel avec la froideur du lieu.
Knock se retourna vers Hutter et, d’une voix grave et insistante, déclara :
— Cette maison… juste en face de la vôtre. Proposez-lui celle-là !
Hutter demeura un instant interdit, surpris par la familiarité de la suggestion. Puis, d’un signe, il acquiesça. Knock l’exhorta à ne point tarder, lui remit de l’argent et des papiers, et le poussa doucement mais fermement vers la porte. Le jeune homme se laissa aller à ses pensées, partagé entre l’angoisse et l’aventure qui l’attendait.
Dans l’ombre douce de sa maison, Ellen s’adossa à la fenêtre, le regard suspendu à la rue où Thomas Hutter apparaissait, lointain et pressé. À son signal joyeux, son visage s’éclaira d’un sourire sincère, et ses mains se levèrent comme pour retenir un rayon de soleil. Elle courut vers la porte, espérant l’englober dans une étreinte plus longtemps que l’instant ne le permettait.
Hutter franchit le seuil, le cœur battant, la joie et l’émotion mêlées dans ses yeux. Il la serra contre lui avec une force douce et contenue, lui annonçant la nouvelle qui devait bouleverser leurs vies :
— Je pars en voyage, bien loin d’ici… vers un pays de montagnes, où vivent encore les bandits… et les fantômes.
Le frisson qui parcourut Ellen fit passer une ombre sur son front. Elle aurait voulu l’arrêter, le retenir par ses mains fines et tremblantes, mais il ne l’écoutait pas. Déjà il s’activait à ses bagages, emporté par la certitude de son dessein. Le voile de la lumière du soir enveloppa la pièce.
Dans la mansarde étroite, Hutter s’affairait à ranger sa valise. Chaque pli de son linge semblait dicté par une discipline rigoureuse, chaque objet trouvé sa place exacte. Ellen apparut à l’encadrement de la porte, ses yeux humides de larmes et de peur.
— Ne pars pas ! J’ai peur pour toi ! supplia-t-elle, sa voix trahissant une inquiétude que l’on ne peut contenir.
Hutter écarte doucement ses craintes par un geste empreint de tendresse et de fermeté. Lorsqu’il referma la valise, il se leva, déterminé, et Ellen, comprenant qu’aucune parole ne pourrait changer son dessein, recula, résignée et tremblante. Il la serra une dernière fois dans ses bras, et tous deux ressentirent, dans ce contact, la force de l’attachement qui les unissait. Puis, sans un mot supplémentaire, il quitta la pièce, emportant avec lui le silence et la mélancolie.
Dans le parc du domaine Harding, Hutter, prêt pour le voyage, prit congé de son ami Harding et de sa sœur, Anny. Ellen, en pleurs, était soutenue par Anny, ses mains crispées sur le corsage de sa sœur comme pour retenir un souffle de vie.
Les deux hommes se serrèrent les mains, un geste lourd de signification. Hutter dit à Harding, la voix grave :
— Je te confie Ellen. Prends soin d’elle.
Harding, le regard ferme et sincère, promit de la protéger : elle pourrait demeurer dans ce lieu, jamais seule, entourée d’une vigilance fraternelle.
Hutter salua Anny, puis Ellen, et un dernier baiser d’adieu scella cette séparation douloureuse. Mais Ellen, comme frappée par un pressentiment sombre, murmura, à peine audible :
— Adieu… Il n’y a plus d’échappatoire.
Tous restèrent interdits. Hutter s’éloigna, traversant le parc d’un pas décidé, disparaissant dans les ombres des arbres. Ellen demeura, figée, le regard perdu dans le lointain, tandis que le crépuscule tombait doucement sur les allées.
Sur la place ensoleillée, quelques passants robustes vaquaient à leurs occupations, la fontaine au centre scintillant d’un éclat argenté. Un cheval sellé, attaché à la margelle, attendait silencieusement son cavalier. Hutter apparut, monta avec aisance, et jeta un dernier regard vers la ville qu’il laissait derrière lui. D’un coup de talon, il s’élança au galop, emporté par le souffle de l’aventure.
Dans les montagnes des Carpates, des masses rocheuses se dressaient, sauvages et découpées par la lumière rasante du jour déclinant. Le vent s’engouffrait dans les vallées, traçant sur les flancs escarpés des ombres mouvantes. Puis le soir s’installa, et la silhouette des montagnes se fondit dans le crépuscule.
Une grande diligence, tirée par quatre chevaux fringants, s’immobilisa dans la cour d’une auberge rustique. L’aubergiste, un petit vieillard d’allure juive, sortit précipitamment et salua la voiture avec un geste vif et respectueux.
Hutter fut le premier à descendre et observa attentivement les environs. Les autres passagers émergèrent lentement : des Huzules à la longue chevelure noire, vêtus d’habits semblables, presque spectres marchant dans le silence de la nuit naissante. Tous pénétrèrent dans l’auberge sans un mot. L’aubergiste fit signe à Hutter d’approcher, tandis que les chevaux étaient dételés, et que l’obscurité s’épaississait sur la cour.
La vaste salle de l’auberge exhalait une odeur âcre de fumée et de bois brûlé, dominée par le grand poêle de faïence dont les carreaux patinés reflétaient une lumière crue et oscillante. Les voyageurs, silhouettes sombres et muettes, se tenaient au fond, immobiles comme des statues dans un tableau de remords ancien.
Hutter, dernier arrivé, franchit le seuil avec prudence, observa les visages et, soudain, laissait éclater sa bonne humeur. Il frappa sur la table de son poing léger mais déterminé, et d’une voix claire déclara :
— Vite, mon repas ! Il faut que je parte pour le château du comte Orlock !
La vieille servante recula, horrifiée, les yeux agrandis par la terreur. Les passagers, figés, le fixèrent avec un mélange de défi et d’effroi. L’aubergiste bossu, au comptoir, dressa l’oreille, inquiet de ce tumulte imprévu.
Hutter, légèrement embarrassé par l’effet produit, haussa les épaules et, saisissant son verre, le vida d’un trait, comme pour avaler le reste de sa crainte et la transformer en courage.
Une pente herbeuse descendait en douceur vers la vallée. La brume, épaisse et froide, s’élevait lentement dans la nuit noire, glissant entre les troncs et les rochers. Les chevaux, attelés ou au pâturage, relevèrent brusquement la tête, oreilles dressées, les naseaux vibrants. Un frisson de panique les traversa, et ils s’élancèrent dans le brouillard, galopant comme des ombres fugitives, tandis que la nuit semblait se refermer derrière eux.
Dans la salle, les passagers, vus de dos, se pressaient près d’une fenêtre, scrutant l’obscurité avec une inquiétude palpable. La vieille servante, hésitante, avançait lentement, les mains tremblantes, et se signa, murmurant une prière silencieuse.
Hutter, seul, s’approcha, intrigué et quelque peu inquiet, et chercha à comprendre la cause de ce trouble. La servante, penchée, lui souffla à l’oreille avec une voix feutrée et pressante :
— Vous ne devez pas partir ce soir… Les loups rôdent. Restez ici pour la nuit.
Hutter comprit la gravité de ces paroles et, d’un signe, accepta de demeurer dans la sécurité précaire de l’auberge, tandis que dehors résonnaient les bruits effrayants d’hyènes et le galop désordonné des chevaux affolés.
La petite chambre blanchie à la chaux, aux angles aigus et sévères, paraissait silencieuse et froide. La servante entra, tenant une chandelle dont la flamme tremblante projetait des ombres dansantes sur les murs. Sans un mot, elle la posa sur la table et sortit, le visage empreint d’inquiétude et de prudence.
Hutter, seul, s’avança vers la fenêtre. L’ouvrit et la nuit sans étoiles s’étendit devant lui, vaste et profonde. Le vent du soir soulevait quelques feuilles mortes, et un frisson parcourut son échine tandis qu’il sondait l’obscurité lointaine, pressentant que la Transylvanie l’attendait avec ses mystères.
Dans la grande salle, les passagers restaient figés, pétrifiés par l’inquiétude et le silence pesant. Soudain, des hurlements déchirants jaillirent de l’obscurité extérieure : les loups, affamés et sauvages, marquaient la nuit de leur cri terrifiant. Tous se signèrent, mains crispées sur la poitrine, les yeux écarquillés par une terreur instinctive et muette, comme si l’air lui-même était devenu porteur de malheur.
Dans la petite chambre, Hutter ferma la fenêtre, chassant l’air froid de la nuit. Le sommeil l’avait abandonné. Il marchait lentement de long en large, ses pensées oscillant entre curiosité et inquiétude. Bientôt, son regard tomba sur une étagère. D’un geste hésitant, il en tira un volume, l’ouvrit à la lumière vacillante de la chandelle et s’assit sur le bord du lit.
Sur la couverture, des lettres sombres et nettes :
VAMPIRE
Hutter tourna la page.
— LE NOSFERATU
Le texte s’étalait en caractères sévères :
Des péchés sanglants des hommes naîtra une créature venue réclamer vengeance, une malédiction que les pères lèguent à leurs enfants et aux enfants de leurs enfants. Quiconque désire le sang sans raison tombe sous son pouvoir — le pouvoir du vampire, le Nosferatu.
Un paragraphe suivant précisait :
Il ne tire sa force que de la terre natale où il a grandi.
Hutter secoua la tête, perplexe et légèrement inquiet. Après un bâillement, il éteignit la chandelle et, malgré les frissons qui lui parcouraient l’échine, sombra dans un sommeil agité.
Le soleil filtrait par la fenêtre et inonda la chambre d’une lumière douce et claire. Hutter s’éveilla, encore engourdi, et aperçut le livre ouvert sur le lit. Il le lut à nouveau, fronça les sourcils avec mépris et le rejeta dans un coin, comme pour chasser ses songes obscurs. Enfin, il ouvrit la fenêtre, respira profondément l’air pur du matin et laissa le vent emporter les inquiétudes de la nuit.
Dans la clairière ensoleillée, les palefreniers rassemblaient les chevaux au son des fouets et des cris. Les montures hennissaient et frappaient le sol de leurs sabots, tandis que la lumière éclatante révélait les gestes précis des hommes et les reflets soyeux de la robe des animaux.
Hutter s’installa près de l’eau, le visage détendu. Il se lava avec soin et laissait s’écouler la fatigue du voyage dans chaque geste. Son sourire revenait, sincère, comme un souffle de joie qui effaçait les ombres de la nuit précédente.
La vieille servante, fidèle et matinale, jetait du grain aux poules et aux moineaux. Le soleil réchauffait la cour et les pierres luisantes, dessinant sur le sol des ombres nettes et mouvantes. L’instant était paisible, presque ordinaire, mais le vent et la lumière semblaient déjà annoncer l’aventure à venir.
L’agitation du matin régnait sur la cour : les chevaux étaient attelés, les passagers montaient dans la diligence. Comparés à la veille, leurs visages se distinguaient enfin, et les enfants du village curieux se pressaient autour, riant et criant. L’aubergiste, inquiet, retint le cocher : un passager manquait à l’appel.
Hutter apparut à la fenêtre, à demi vêtu, et fit signe qu’il descendait. Il surgit par la porte, valise en main, et grimpa sur le siège avant, saluant d’un geste vif les enfants et la vieille servante. Celle-ci, les mains jointes, murmura :
— Que Dieu protège les voyageurs et les garde des esprits malins.
Hutter éclata de rire, bruyant et sincère, tandis que la diligence s’ébranlait lentement, emportant avec elle la promesse des montagnes lointaines.
Sur les chemins escarpés des Carpates, la diligence avançait lentement, secouée par la pente et les pierres. Le paysage était sauvage et grandiose, baigné par la lumière rasante du soleil couchant. Les montagnes semblaient immobiles et éternelles, comme des sentinelles silencieuses, tandis que Hutter contemplait la vallée qui s’éloignait peu à peu derrière lui.
Hutter, impatient et nerveux, pressait le cocher de son parapluie, le regard fixé sur la route qui s’étirait devant eux.
— Plus vite !
Le soleil descendait lentement derrière les crêtes, jetant des ombres longues et étranges sur le chemin rocailleux. Au bord du précipice, deux vieilles femmes, immobiles, observaient le vide. Leur ressemblance frappante, presque grotesque, leur immobilité fantomatique, donnait à Hutter un frisson glacé.
A un carrefour, une madone sculptée, solitaire sur son socle, projetait son ombre sur la chaussée. À genoux, une vieille femme priait avec ferveur. Le carrosse approchait péniblement, secoué par les pierres du chemin.
Elle se redressa, alarmée, voulut alerter Hutter, mais celui-ci descendit d’un pas décidé. Les passagers gesticulèrent pour le retenir, tenter de l’empêcher de choisir la route de gauche. Il leur fit un signe d’adieu, ferme et résolu, et s’engagea sur le chemin interdit, passant devant la madone comme pour défier la protection des saints.
Au loin, à travers les rochers déchiquetés, se dessinait le château fantastique du comte Orlock. Ses tours noires semblaient toucher le ciel du soir, baignant les montagnes d’une lumière étrange et orangée. La route abrupte, escarpée et sinueuse, s’élevait vers l’édifice comme une flèche vers l’inconnu.
Quelque chose surgit brusquement, à une vitesse surnaturelle — était-ce une voiture, un spectre ? — et disparut derrière une butte avant que Hutter ne puisse distinguer sa nature.
Le cocher, pâle de terreur, fouetta ses chevaux avec énergie. La vieille femme avait disparu, comme engloutie par la brume ou la forêt. Hutter observa la diligence s’éloigner, laissant derrière elle le calme trompeur des Carpates. Seul désormais, il inspira profondément et s’engagea sur le chemin de gauche, déterminé malgré l’effroi latent qui lui nouait l’estomac.
La forêt primitive projetait de longues ombres, noires et épaisses, où le moindre mouvement semblait prendre une dimension surnaturelle. Hutter avançait avec prudence, chaque craquement de branche résonnant comme un avertissement.
Soudain, une voiture noire surgit, silencieuse, comme tirée par des forces invisibles. Aucun rouage, aucun froissement de roue ne trahissait sa présence. Deux chevaux noirs, ou bien des créatures fantastiques drapées de noir, soufflaient des nuées blanches de leurs naseaux.
Le cocher, drapé de noir lui aussi, le visage pâle et figé, leva son fouet dans un geste qui était à la fois invitation et ordre. Hutter, glacé, hésita. Mais des yeux fixes, immuables, le dominaient : pas à pas, comme s’il était guidé par des fils invisibles, il s’avança et monta dans la voiture. À peine installé, celle-ci fit demi-tour et disparut à toute allure, emportant Hutter dans l’ombre de la nuit.
La forêt s’étendait comme un royaume silencieux, où chaque arbre semblait retenir son souffle. Les branches tortueuses formaient des arcs inquiétants, et le sol, tapissé de feuilles mortes, étouffait le moindre bruit. Perché sur une branche haute, un corbeau noir, immobile et attentif, observait la route sinueuse avec un œil perçant et moqueur.
Soudain, une voiture surgit, fendant la pénombre avec la rapidité d’un spectre. Hutter y était cramponné, le visage livide, ses doigts crispés sur le bois glacé. Le corbeau, comme s’il savourait la scène, le suivait du regard, son œil brillant d’une ironie silencieuse.
La route se fit plus étroite, serpentant le long d’un gouffre vertigineux. Un vieux saule tordu s’inclinait sur le pont de pierre, ses branches noueuses et squelettiques semblant scruter le passage des voyageurs. La voiture passa à nouveau, silencieuse comme un souffle, et l’arbre paraissait presque sourire, son écorce se tordant en une grimace grotesque, comme pour saluer l’intrusion humaine dans son royaume.
Sous l’arche obscure de la forteresse, la voiture glissa dans la cour baignée par le clair de lune. Elle s’arrêta devant le porche monumental. Hutter, affaibli et presque évanoui, descendit avec effort, ses jambes tremblantes. La voiture, comme animée par une volonté propre, fit un tour sur elle-même avant de disparaître dans l’ombre.
Seul maintenant, Hutter se tenait devant le portail colossal et clos. Lentement, avec un bruit solennel et effrayant, les deux battants s’ouvrirent. Dans le corridor, tout au fond, un homme se tenait immobile, une chandelle à la main. Son visage, d’une blancheur spectrale, se détachait dans l’obscurité, immuable et silencieux.
Hutter hésita, un frisson glacé parcourant sa colonne vertébrale. Il voulait reculer, mais déjà le seuil était franchi. D’un pas tremblant mais déterminé, il gravit les marches, franchit l’entrée et s’avança dans l’inconnu. Derrière lui, le portail se referma dans un claquement retentissant, isolant Hutter dans le mystère de la forteresse.
Au centre du vaste hall, un être se tenait immobile, une chandelle frêle et vacillante serrée entre ses doigts osseux. L’ombre des murs s’étendait telle une mer obscure, et c’est de cette profondeur que surgit Hutter, le visage tendu par la peur et l’émerveillement.
Script exact de Nosfertu d'Henrik Galeen en version litteraire
Script exact de Nosfertu d'Henrik Galeen en version litteraire
Modifié en dernier par Judex le lun. déc. 08, 2025 21:32 pm, modifié 1 fois.
Re: Script exact de Nosfertu d'Henrika Galeen en version litteraire
ACTE II
Face à lui se dressait une silhouette pâle et spectrale, aux yeux enfoncés dans l’ombre et à la bouche mince. Était-ce le maître du château, celui dont les légendes murmuraient le nom avec crainte ? Le visage du comte se crispa en un rictus poli, laissant apercevoir de petites dents pointues, fines et aiguës comme celles d’un rongeur.
Ils demeurèrent ainsi, figés dans un silence chargé de présage. Hutter comprit que nul serviteur n’avait pu saisir son sac ; la créature le prit elle-même, sans cérémonie, mais avec une autorité que nul ne pourrait contester.
Les serviteurs dorment… Il est presque minuit.
Peu à peu, la crispation des doigts de Hutter céda. Orlok, tenant le bagage, se retourna et, levant sa chandelle, s’avança. D’un geste silencieux, il invita Hutter à le suivre, et le visiteur obéit, tremblant mais fasciné.
Un long corridor, tapissé de portraits anciens, s’étirait devant eux. Sur l’un d’eux, un ancêtre du comte semblait dormir depuis des siècles, les paupières closes, le visage figé dans l’éternité.
Alors qu’Orlok et Hutter glissaient le long du mur couvert d’effigies, un frisson parcourut l’air : les paupières du portrait frémirent. Lentement, les yeux du mort s’ouvrirent et suivirent chacun de leurs pas, comme pour jauger l’audace des visiteurs.
La salle à manger s’ouvrait dans toute sa majesté déchue, témoignant d’une architecture renaissante mais rongée par le temps. Au centre, une table massive trônait, et au fond, une cheminée était encadrée par deux armures noires et muettes, vestiges probables de chevaliers anciens. Une fissure serpentait le long d’un mur, ou peut-être s’agissait-il d’une lance oubliée depuis des siècles.
Tout respirait le silence des âges et la décrépitude. Hutter sentit sur lui le regard inquisiteur du comte, qui attendait patiemment. D’une main tremblante, il lui remit les plans de la maison abandonnée et la lettre de Knock. Orlok les saisit, un sourire mince aux lèvres, et invita son hôte à s’asseoir : le repas était prêt.
Le comte déplia les papiers, et Hutter crut voir se dessiner, au verso de la lettre, un fouillis de chiffres et de lettres, mêlés à des signes cabalistiques. Le chiffre sept s’y répétait, comme un écho sacré, et les doigts décharnés d’Orlok pressaient le papier avec une avidité de prédateur.
Hutter, fasciné malgré lui, fixa la scène, les yeux écarquillés. Au-dessus de la lettre, le regard du comte semblait le transpercer, tel un serpent hypnotisant sa proie. Il tenta de manger, mais s’arrêta aussitôt, incapable d’avaler la nourriture posée devant lui.
Le halo de la chandelle illuminait les deux silhouettes attablées. L’horloge ancienne frappa douze coups : minuit. Hutter, figé, laissa tomber couteau et fourchette. La lame effleura sa main et une goutte de sang perla sur le bois ciré.
En un instant, le comte bondit avec une vivacité surnaturelle, empêchant Hutter d’essuyer la plaie. Le couteau pourrait être empoisonné… Il faut nettoyer le sang. Ses lèvres s’approchèrent, hâtives et avides, mais Hutter, pris d’horreur, recula jusqu’à la cheminée. Orlok se redressa, retrouvant sa contenance polie.
Restons encore un peu éveillés… Le jour est loin, et le soleil me trouvera toujours dehors. Sa voix, courtoise et presque triste, pénétra l’âme du visiteur. Hutter, troublé, ne put refuser et s’effondra dans un grand fauteuil. Le comte s’assit en face de lui, et le silence reprit ses droits, profond et pesant, dans la salle ancestrale.
Hutter s’éveilla dans le même fauteuil, la cheminée mourante jetant sur lui ses dernières lueurs vacillantes. Les événements de la nuit demeuraient flous, comme des ombres dans sa mémoire. Le siège en face de lui semblait vide, baigné cependant d’une lumière étrange, indéfinissable.
Son regard glissa vers la fenêtre. La clarté du matin pénétrait à travers les vitres étroites et poussiéreuses. Tout paraissait banal : un vieux mur, la poussière déposée par les ans. Hutter bâilla et observa sa main, puis son cou. Deux petites douleurs le firent frissonner. Il tira un miroir de son sac et examina son reflet.
Deux marques rouges, rapprochées, marquaient sa peau. Il haussa les épaules, s’efforçant de sourire : sans doute de simples piqûres de moustiques. Il referma le miroir, mais son regard fut attiré par la table, où les mets du repas restaient intacts, disposés avec la rigidité silencieuse d’une nature morte. La faim le reprit soudain, et il se jeta sur la nourriture, engloutissant chaque bouchée.
Toujours en mangeant, Hutter sortit sur la terrasse décrépite, baignée de soleil. La lumière réchauffait son esprit et semblait chasser les ombres de la nuit. Serein, il sortit papier et plume, et se mit à écrire une lettre :
« Ma bien-aimée, ma seule… »
Une mouche bourdonnante vint tourbillonner autour de son visage. D’un geste agacé, il la chassa, puis reprit son écriture avec une tranquille distraction.
Texte de la lettre :
« Les moustiques ici sont infernaux. Deux m’ont piqué au cou, presque au même endroit. »
Il continua d’écrire, insouciant, tandis que le vent caressait les pierres usées de la terrasse.
À travers la forêt, un cavalier avançait, s’arrêtant souvent pour jeter des regards craintifs vers le château. Hutter l’attendit près du porche et lui tendit la lettre. Le cavalier, sans descendre de sa monture, prit le pli, fit demi-tour et disparut aussitôt dans les ombres de la forêt, le pas précipité et léger.
Dans la salle à manger, Orlok était assis près de la cheminée, plongé dans l’étude de plans et de documents. Hutter se tenait derrière lui, observant. Pourtant, le comte semblait davantage attentif au jeune homme qu’aux papiers devant lui.
Soudain, un petit portrait tomba du sac de Hutter. Avant qu’il ne puisse le ramasser, Orlok le saisit. Un portrait miniature d’Ellen. Le comte le contempla longuement, ses yeux s’élargissant, sa bouche se resserrant dans un rictus étrange.
Quel beau cou a votre femme…
Hutter pâlit. Une nouvelle peur s’éveilla, non pour lui-même, mais pour Ellen. Il tendit la main pour reprendre la miniature. Ses doigts effleurèrent le corps glacé du comte, qui se redressa alors, raide et majestueux.
J’achèterai la maison…
La belle demeure abandonnée, juste en face de la vôtre. D’un geste rapide, Orlok signa le contrat et le lui rendit. Hutter s’inclina, mal à l’aise, et quitta la salle. Le comte le suivit du regard, un sourire démoniaque sur les lèvres. Ses mains, aux doigts déformés, prenaient désormais la forme de griffes.
Dans la chambre de Hutter, une chandelle brûlait faiblement, jetant une lueur vacillante sur les murs étroits de la chambre. Hutter se tenait debout au milieu de l’espace, encore étourdi par les événements de la veille. La décision de partir dès le lendemain s’imposait à lui comme une évidence. Il embrassa avec une ferveur silencieuse le portrait d’Ellen et commença à se dévêtir.
Ses doigts rencontrèrent alors, au fond de sa poche, un livre — celui de l’auberge, glissé là par la vieille servante, mystérieusement. Machinalement, il l’ouvrit et lut : Chapitre II : La nuit est l’élément du vampire.
Il y était dit : Il voit dans les ténèbres, et c’est un don précieux dans un monde où la moitié du temps appartient à la nuit. Mais nous, les humains, restons aveugles et sans défense.
Hutter referma le livre d’un geste brusque. Une pensée horrible s’insinua en lui. Son front brûlait de fièvre. Était-ce le volume, ces murs, ou le souvenir du comte qui le faisait frissonner ? Ces griffes, ces dents de rat… Était-ce un rêve ?
Pris de panique, il bondit vers la porte, puis s’approcha lentement, à pas feutrés.
Depuis l’encadrement de la porte, il contempla la salle. Près de la cheminée, une silhouette se tenait immobile. Ce n’était plus Orlok, mais un vampire gigantesque, une présence sombre et silencieuse, observant la nuit avec des yeux qui semblaient pénétrer son âme.
Soutenu contre l’encadrement, Hutter sentit l’effroi l’envahir. Fermer la porte ! Mais il n’y avait ni serrure, ni verrou. Dans un élan désespéré, il plaça une lourde chaise de chêne contre le battant. Peut-il s’échapper ?
D’un mouvement précipité, il se précipita vers la fenêtre et l’ouvrit brusquement, cherchant une issue vers le dehors.
Dans le sous-bois., une meute de loups leva la tête et hurla à la lune, leurs cris perçant le silence et les ténèbres comme un avertissement ancestral.
Hutter tomba à genoux près du lit, les mains crispées sur les couvertures, fixant la porte derrière laquelle la terreur se tenait. Que se passait-il ?
Sans qu’il sût comment, la porte s’ouvrit brusquement à moitié. Terrifié, il se recouvrit les yeux de ses bras et tira sur les draps pour se protéger. Il ne devait pas regarder. Il ne devait pas voir.
La même nuit, Ellen, toujours chez les Harding, se réveilla en sursaut dans sa chambre. Son sommeil avait été troublé par une vision, une prémonition de danger imminent. Sans un mot, elle se leva et se dirigea vers la fenêtre, sortant sur le balcon.
Harding était assis à son bureau lorsqu’un bruit le fit sursauter. Il se précipita dehors, inquiet, le cœur battant, à la recherche de la cause de ce tumulte.
Ellen, perchée sur le bord du balcon, semblait suspendue entre son rêve et la réalité. Harding entra dans la chambre, découvrant que le lit était vide. D’un cri déchirant :
Ellen !
Il aperçut la jeune femme, somnambule, perdant l’équilibre au moment où ses cris la réveillèrent. Il la rattrapa dans ses bras et la porta jusqu’au lit, la serrant contre lui.
Un serviteur, alerté par le vacarme, apparut dans l’embrasure de la porte.
« Un médecin ! » s’écria le serviteur.
« Un médecin ! » répéta Harding, la voix emplie de frayeur.
Le serviteur disparut aussi soudainement qu’il était apparu, laissant le maître de maison veiller sur sa fille, le cœur encore palpitant.
Dans le sinistre demeure du comte, Hutter était étendu sur le lit, le corps tendu et replié sur lui-même, prisonnier de la peur et de la fièvre. Lentement, Nosferatu s’avança, silencieux comme une ombre vivante. Irrésistible et implacable, il se pencha sur l’homme terrifié, sans défense, et ses crocs s’enfoncèrent dans la gorge du pauvre Hutter. L’obscurité s’abattit sur la scène, engloutissant tout.
Ailleurs, un cri aigu fendit la nuit :
Hutter !
Ellen se tordait dans son lit, en proie à un délire effrayé. Anny, agenouillée à ses côtés, tentait de calmer la jeune fille tandis que le professeur Sievers, médecin attentif, prenait son pouls avec une gravité studieuse. Harding, au bord du lit, voyait sa fille trembler comme un oiseau blessé, se recroquevillant et cherchant refuge dans un coin des draps.
Nosferatu tourna lentement la tête, les oreilles tendues comme pour percevoir chaque son de la nuit lointaine, chaque cri de terreur. Puis, sans un bruit, il se retira du lit de Hutter et, dans un souffle imperceptible, se dissout dans l’air obscur de la chambre. La menace semblait s’éloigner, mais la peur demeurait suspendue dans chaque recoin.
Ellen se calma peu à peu. La terreur la quitta, laissant place à une torpeur apathique. Sa respiration s’affaiblit, et elle retomba doucement sur ses oreillers, épuisée. Le professeur Sievers, scrutant la régularité du pouls, dit à Harding :
Congestion sanguine normale… causée par une position inconfortable pendant le sommeil…
Il affichait un air académique, la barbe tremblante de sérieux enthousiasme. La chambre retrouva une quiétude fragile.
Derrière un pignon aigu du château, le soleil se leva lentement, envoyant ses premiers rayons sur la pierre grise et les toits acérés. La lumière du matin semblait caresser chaque recoin, et l’obscurité de la nuit s’effaçait peu à peu.
La lumière de l’aube glissa le long du mur jusqu’au visage de Hutter, à moitié évanoui, à moitié endormi. Soudain, il se réveilla en sursaut. Il se redressa précipitamment, la main pressée sur sa gorge, les poings crispés. Bondissant hors du lit, il se dirigea vers la porte. Prudemment, il l’ouvrit et jeta un regard autour de lui, le corps tremblant de tension et de suspicion.
La salle à manger était vide, silencieuse, baignée d’une lumière diurne douce et irréelle. Hutter, pâle, les yeux cernés, tituba à travers l’espace désert. Rien ne bougeait autour de lui. Secouant la tête, les poings serrés, un courage sauvage et désespéré animait chacun de ses pas alors qu’il se traînait en avant, résolu à affronter ce qui l’attendait.
Hutter se traînait difficilement, chaque marche descendue semblant peser une éternité sur ses membres engourdis par la peur et la fatigue. Il atteignit enfin une porte, qu’il ouvrit avec précaution, le cœur battant.
D’une porte à l’autre, il progressait, la respiration courte, tâtonnant dans l’ombre qui semblait l’entourer et l’aspirer dans ses replis silencieux. Chaque ouverture laissait apparaître un nouveau couloir, une nouvelle obscurité à sonder.
Il entra dans une vaste voûte vide et sombre. Au centre, un cercueil noir, imposant, semblait absorber la lumière de la chandelle tremblante qu’il tenait. Hutter s’arrêta net, incapable de détacher son regard de cette boîte mystérieuse. Tremblant, il souleva le couvercle. Une horreur glaciale le saisit : à l’intérieur reposait le corps long et noir de Nosferatu, inerte mais sinistre. Paniqué, Hutter recula, abandonna le couvercle, et se réfugia dans l’ombre la plus profonde. Le souffle court, il quitta la pièce en hâte, fuyant la vision qui avait failli le faire sombrer dans l’évanouissement.
Le soleil se couchait derrière une ligne d’arbres tortueux, bizarres et tordus, et l’ombre de la nuit s’avançait comme un fantôme parmi les troncs.
Hutter était accroupi au sol, dans sa chambre, son corps tordu par la peur, les cheveux hérissés, les yeux grands ouverts. Puis, il se redressa, l’oreille tendue, écoutant un bruit qui pouvait annoncer sa salvation. Avec un effort violent, il traîna son corps affaibli vers la fenêtre, chaque mouvement semblant un défi à la gravité et à son propre épuisement.
De l’extérieur, le château se dressait, austère et silencieux. Hutter regardait par la fenêtre, refusant de croire ce que ses yeux percevaient. Une barre de fenêtre se dressait comme un obstacle entre lui et l’issue.
Un chariot à faible essieu, attelé de deux chevaux fantastiques, allait et venait entre le château et l’extérieur. Était-ce une ombre, un fantôme, ou Nosferatu lui-même ? Il transportait d’innombrables caisses, noires comme des cercueils, qu’il empilait sans relâche, formant une gigantesque pyramide à une vitesse surnaturelle.
Hutter, figé, les yeux vitreux, contemplait le spectacle incroyable du château transformé en antre de l’ombre et de l’ordre macabre.
Le chariot chargé à son maximum, le fantôme bondit soudain sur la caisse du sommet, disparaissant à l’intérieur. À cet instant, les chevaux s’élancèrent à une vitesse fulgurante, et les grandes portes du château se refermèrent avec un fracas qui résonna dans toute la vallée.
Hutter recula précipitamment de la fenêtre, le souffle coupé par l’urgence.
Ellen !
Nosferatu était en route. Sa bien-aimée était en danger. Sans perdre un instant, Hutter commença à arracher les tapisseries et à déchirer les couvertures du lit. Avec une détermination fébrile, il noua les bandes pour en former une corde, espérant qu’elle suffirait à son évasion.
Suspendu à cette échelle improvisée, Hutter se trouva face à l’abîme. La corde était trop courte, et pourtant il n’hésita pas. Il se jeta dans le vide, s’écrasant au fond de l’abîme entre rochers et arbres, le corps meurtri et fiévreux. Il tenta de se relever, mais la douleur le cloua au sol. Finalement, il sombra dans l’inconscience.
Une rivière coulait majestueusement à travers la vaste plaine, baignée d’une lumière douce et sereine. Tout semblait paisible, jusqu’à ce qu’une grande barque apparût autour d’un virage. Lentement, elle glissa dans le champ de vision, poussée par des rameurs qui luttaient avec de longues perches. À l’arrière, des boîtes noires, semblables à des cercueils, étaient empilées en pyramide. Inlassablement, les rameurs poursuivaient leur effort, et la barque avançait, inexorable, comme une condamnation muette et silencieuse.
________________________________________
Face à lui se dressait une silhouette pâle et spectrale, aux yeux enfoncés dans l’ombre et à la bouche mince. Était-ce le maître du château, celui dont les légendes murmuraient le nom avec crainte ? Le visage du comte se crispa en un rictus poli, laissant apercevoir de petites dents pointues, fines et aiguës comme celles d’un rongeur.
Ils demeurèrent ainsi, figés dans un silence chargé de présage. Hutter comprit que nul serviteur n’avait pu saisir son sac ; la créature le prit elle-même, sans cérémonie, mais avec une autorité que nul ne pourrait contester.
Les serviteurs dorment… Il est presque minuit.
Peu à peu, la crispation des doigts de Hutter céda. Orlok, tenant le bagage, se retourna et, levant sa chandelle, s’avança. D’un geste silencieux, il invita Hutter à le suivre, et le visiteur obéit, tremblant mais fasciné.
Un long corridor, tapissé de portraits anciens, s’étirait devant eux. Sur l’un d’eux, un ancêtre du comte semblait dormir depuis des siècles, les paupières closes, le visage figé dans l’éternité.
Alors qu’Orlok et Hutter glissaient le long du mur couvert d’effigies, un frisson parcourut l’air : les paupières du portrait frémirent. Lentement, les yeux du mort s’ouvrirent et suivirent chacun de leurs pas, comme pour jauger l’audace des visiteurs.
La salle à manger s’ouvrait dans toute sa majesté déchue, témoignant d’une architecture renaissante mais rongée par le temps. Au centre, une table massive trônait, et au fond, une cheminée était encadrée par deux armures noires et muettes, vestiges probables de chevaliers anciens. Une fissure serpentait le long d’un mur, ou peut-être s’agissait-il d’une lance oubliée depuis des siècles.
Tout respirait le silence des âges et la décrépitude. Hutter sentit sur lui le regard inquisiteur du comte, qui attendait patiemment. D’une main tremblante, il lui remit les plans de la maison abandonnée et la lettre de Knock. Orlok les saisit, un sourire mince aux lèvres, et invita son hôte à s’asseoir : le repas était prêt.
Le comte déplia les papiers, et Hutter crut voir se dessiner, au verso de la lettre, un fouillis de chiffres et de lettres, mêlés à des signes cabalistiques. Le chiffre sept s’y répétait, comme un écho sacré, et les doigts décharnés d’Orlok pressaient le papier avec une avidité de prédateur.
Hutter, fasciné malgré lui, fixa la scène, les yeux écarquillés. Au-dessus de la lettre, le regard du comte semblait le transpercer, tel un serpent hypnotisant sa proie. Il tenta de manger, mais s’arrêta aussitôt, incapable d’avaler la nourriture posée devant lui.
Le halo de la chandelle illuminait les deux silhouettes attablées. L’horloge ancienne frappa douze coups : minuit. Hutter, figé, laissa tomber couteau et fourchette. La lame effleura sa main et une goutte de sang perla sur le bois ciré.
En un instant, le comte bondit avec une vivacité surnaturelle, empêchant Hutter d’essuyer la plaie. Le couteau pourrait être empoisonné… Il faut nettoyer le sang. Ses lèvres s’approchèrent, hâtives et avides, mais Hutter, pris d’horreur, recula jusqu’à la cheminée. Orlok se redressa, retrouvant sa contenance polie.
Restons encore un peu éveillés… Le jour est loin, et le soleil me trouvera toujours dehors. Sa voix, courtoise et presque triste, pénétra l’âme du visiteur. Hutter, troublé, ne put refuser et s’effondra dans un grand fauteuil. Le comte s’assit en face de lui, et le silence reprit ses droits, profond et pesant, dans la salle ancestrale.
Hutter s’éveilla dans le même fauteuil, la cheminée mourante jetant sur lui ses dernières lueurs vacillantes. Les événements de la nuit demeuraient flous, comme des ombres dans sa mémoire. Le siège en face de lui semblait vide, baigné cependant d’une lumière étrange, indéfinissable.
Son regard glissa vers la fenêtre. La clarté du matin pénétrait à travers les vitres étroites et poussiéreuses. Tout paraissait banal : un vieux mur, la poussière déposée par les ans. Hutter bâilla et observa sa main, puis son cou. Deux petites douleurs le firent frissonner. Il tira un miroir de son sac et examina son reflet.
Deux marques rouges, rapprochées, marquaient sa peau. Il haussa les épaules, s’efforçant de sourire : sans doute de simples piqûres de moustiques. Il referma le miroir, mais son regard fut attiré par la table, où les mets du repas restaient intacts, disposés avec la rigidité silencieuse d’une nature morte. La faim le reprit soudain, et il se jeta sur la nourriture, engloutissant chaque bouchée.
Toujours en mangeant, Hutter sortit sur la terrasse décrépite, baignée de soleil. La lumière réchauffait son esprit et semblait chasser les ombres de la nuit. Serein, il sortit papier et plume, et se mit à écrire une lettre :
« Ma bien-aimée, ma seule… »
Une mouche bourdonnante vint tourbillonner autour de son visage. D’un geste agacé, il la chassa, puis reprit son écriture avec une tranquille distraction.
Texte de la lettre :
« Les moustiques ici sont infernaux. Deux m’ont piqué au cou, presque au même endroit. »
Il continua d’écrire, insouciant, tandis que le vent caressait les pierres usées de la terrasse.
À travers la forêt, un cavalier avançait, s’arrêtant souvent pour jeter des regards craintifs vers le château. Hutter l’attendit près du porche et lui tendit la lettre. Le cavalier, sans descendre de sa monture, prit le pli, fit demi-tour et disparut aussitôt dans les ombres de la forêt, le pas précipité et léger.
Dans la salle à manger, Orlok était assis près de la cheminée, plongé dans l’étude de plans et de documents. Hutter se tenait derrière lui, observant. Pourtant, le comte semblait davantage attentif au jeune homme qu’aux papiers devant lui.
Soudain, un petit portrait tomba du sac de Hutter. Avant qu’il ne puisse le ramasser, Orlok le saisit. Un portrait miniature d’Ellen. Le comte le contempla longuement, ses yeux s’élargissant, sa bouche se resserrant dans un rictus étrange.
Quel beau cou a votre femme…
Hutter pâlit. Une nouvelle peur s’éveilla, non pour lui-même, mais pour Ellen. Il tendit la main pour reprendre la miniature. Ses doigts effleurèrent le corps glacé du comte, qui se redressa alors, raide et majestueux.
J’achèterai la maison…
La belle demeure abandonnée, juste en face de la vôtre. D’un geste rapide, Orlok signa le contrat et le lui rendit. Hutter s’inclina, mal à l’aise, et quitta la salle. Le comte le suivit du regard, un sourire démoniaque sur les lèvres. Ses mains, aux doigts déformés, prenaient désormais la forme de griffes.
Dans la chambre de Hutter, une chandelle brûlait faiblement, jetant une lueur vacillante sur les murs étroits de la chambre. Hutter se tenait debout au milieu de l’espace, encore étourdi par les événements de la veille. La décision de partir dès le lendemain s’imposait à lui comme une évidence. Il embrassa avec une ferveur silencieuse le portrait d’Ellen et commença à se dévêtir.
Ses doigts rencontrèrent alors, au fond de sa poche, un livre — celui de l’auberge, glissé là par la vieille servante, mystérieusement. Machinalement, il l’ouvrit et lut : Chapitre II : La nuit est l’élément du vampire.
Il y était dit : Il voit dans les ténèbres, et c’est un don précieux dans un monde où la moitié du temps appartient à la nuit. Mais nous, les humains, restons aveugles et sans défense.
Hutter referma le livre d’un geste brusque. Une pensée horrible s’insinua en lui. Son front brûlait de fièvre. Était-ce le volume, ces murs, ou le souvenir du comte qui le faisait frissonner ? Ces griffes, ces dents de rat… Était-ce un rêve ?
Pris de panique, il bondit vers la porte, puis s’approcha lentement, à pas feutrés.
Depuis l’encadrement de la porte, il contempla la salle. Près de la cheminée, une silhouette se tenait immobile. Ce n’était plus Orlok, mais un vampire gigantesque, une présence sombre et silencieuse, observant la nuit avec des yeux qui semblaient pénétrer son âme.
Soutenu contre l’encadrement, Hutter sentit l’effroi l’envahir. Fermer la porte ! Mais il n’y avait ni serrure, ni verrou. Dans un élan désespéré, il plaça une lourde chaise de chêne contre le battant. Peut-il s’échapper ?
D’un mouvement précipité, il se précipita vers la fenêtre et l’ouvrit brusquement, cherchant une issue vers le dehors.
Dans le sous-bois., une meute de loups leva la tête et hurla à la lune, leurs cris perçant le silence et les ténèbres comme un avertissement ancestral.
Hutter tomba à genoux près du lit, les mains crispées sur les couvertures, fixant la porte derrière laquelle la terreur se tenait. Que se passait-il ?
Sans qu’il sût comment, la porte s’ouvrit brusquement à moitié. Terrifié, il se recouvrit les yeux de ses bras et tira sur les draps pour se protéger. Il ne devait pas regarder. Il ne devait pas voir.
La même nuit, Ellen, toujours chez les Harding, se réveilla en sursaut dans sa chambre. Son sommeil avait été troublé par une vision, une prémonition de danger imminent. Sans un mot, elle se leva et se dirigea vers la fenêtre, sortant sur le balcon.
Harding était assis à son bureau lorsqu’un bruit le fit sursauter. Il se précipita dehors, inquiet, le cœur battant, à la recherche de la cause de ce tumulte.
Ellen, perchée sur le bord du balcon, semblait suspendue entre son rêve et la réalité. Harding entra dans la chambre, découvrant que le lit était vide. D’un cri déchirant :
Ellen !
Il aperçut la jeune femme, somnambule, perdant l’équilibre au moment où ses cris la réveillèrent. Il la rattrapa dans ses bras et la porta jusqu’au lit, la serrant contre lui.
Un serviteur, alerté par le vacarme, apparut dans l’embrasure de la porte.
« Un médecin ! » s’écria le serviteur.
« Un médecin ! » répéta Harding, la voix emplie de frayeur.
Le serviteur disparut aussi soudainement qu’il était apparu, laissant le maître de maison veiller sur sa fille, le cœur encore palpitant.
Dans le sinistre demeure du comte, Hutter était étendu sur le lit, le corps tendu et replié sur lui-même, prisonnier de la peur et de la fièvre. Lentement, Nosferatu s’avança, silencieux comme une ombre vivante. Irrésistible et implacable, il se pencha sur l’homme terrifié, sans défense, et ses crocs s’enfoncèrent dans la gorge du pauvre Hutter. L’obscurité s’abattit sur la scène, engloutissant tout.
Ailleurs, un cri aigu fendit la nuit :
Hutter !
Ellen se tordait dans son lit, en proie à un délire effrayé. Anny, agenouillée à ses côtés, tentait de calmer la jeune fille tandis que le professeur Sievers, médecin attentif, prenait son pouls avec une gravité studieuse. Harding, au bord du lit, voyait sa fille trembler comme un oiseau blessé, se recroquevillant et cherchant refuge dans un coin des draps.
Nosferatu tourna lentement la tête, les oreilles tendues comme pour percevoir chaque son de la nuit lointaine, chaque cri de terreur. Puis, sans un bruit, il se retira du lit de Hutter et, dans un souffle imperceptible, se dissout dans l’air obscur de la chambre. La menace semblait s’éloigner, mais la peur demeurait suspendue dans chaque recoin.
Ellen se calma peu à peu. La terreur la quitta, laissant place à une torpeur apathique. Sa respiration s’affaiblit, et elle retomba doucement sur ses oreillers, épuisée. Le professeur Sievers, scrutant la régularité du pouls, dit à Harding :
Congestion sanguine normale… causée par une position inconfortable pendant le sommeil…
Il affichait un air académique, la barbe tremblante de sérieux enthousiasme. La chambre retrouva une quiétude fragile.
Derrière un pignon aigu du château, le soleil se leva lentement, envoyant ses premiers rayons sur la pierre grise et les toits acérés. La lumière du matin semblait caresser chaque recoin, et l’obscurité de la nuit s’effaçait peu à peu.
La lumière de l’aube glissa le long du mur jusqu’au visage de Hutter, à moitié évanoui, à moitié endormi. Soudain, il se réveilla en sursaut. Il se redressa précipitamment, la main pressée sur sa gorge, les poings crispés. Bondissant hors du lit, il se dirigea vers la porte. Prudemment, il l’ouvrit et jeta un regard autour de lui, le corps tremblant de tension et de suspicion.
La salle à manger était vide, silencieuse, baignée d’une lumière diurne douce et irréelle. Hutter, pâle, les yeux cernés, tituba à travers l’espace désert. Rien ne bougeait autour de lui. Secouant la tête, les poings serrés, un courage sauvage et désespéré animait chacun de ses pas alors qu’il se traînait en avant, résolu à affronter ce qui l’attendait.
Hutter se traînait difficilement, chaque marche descendue semblant peser une éternité sur ses membres engourdis par la peur et la fatigue. Il atteignit enfin une porte, qu’il ouvrit avec précaution, le cœur battant.
D’une porte à l’autre, il progressait, la respiration courte, tâtonnant dans l’ombre qui semblait l’entourer et l’aspirer dans ses replis silencieux. Chaque ouverture laissait apparaître un nouveau couloir, une nouvelle obscurité à sonder.
Il entra dans une vaste voûte vide et sombre. Au centre, un cercueil noir, imposant, semblait absorber la lumière de la chandelle tremblante qu’il tenait. Hutter s’arrêta net, incapable de détacher son regard de cette boîte mystérieuse. Tremblant, il souleva le couvercle. Une horreur glaciale le saisit : à l’intérieur reposait le corps long et noir de Nosferatu, inerte mais sinistre. Paniqué, Hutter recula, abandonna le couvercle, et se réfugia dans l’ombre la plus profonde. Le souffle court, il quitta la pièce en hâte, fuyant la vision qui avait failli le faire sombrer dans l’évanouissement.
Le soleil se couchait derrière une ligne d’arbres tortueux, bizarres et tordus, et l’ombre de la nuit s’avançait comme un fantôme parmi les troncs.
Hutter était accroupi au sol, dans sa chambre, son corps tordu par la peur, les cheveux hérissés, les yeux grands ouverts. Puis, il se redressa, l’oreille tendue, écoutant un bruit qui pouvait annoncer sa salvation. Avec un effort violent, il traîna son corps affaibli vers la fenêtre, chaque mouvement semblant un défi à la gravité et à son propre épuisement.
De l’extérieur, le château se dressait, austère et silencieux. Hutter regardait par la fenêtre, refusant de croire ce que ses yeux percevaient. Une barre de fenêtre se dressait comme un obstacle entre lui et l’issue.
Un chariot à faible essieu, attelé de deux chevaux fantastiques, allait et venait entre le château et l’extérieur. Était-ce une ombre, un fantôme, ou Nosferatu lui-même ? Il transportait d’innombrables caisses, noires comme des cercueils, qu’il empilait sans relâche, formant une gigantesque pyramide à une vitesse surnaturelle.
Hutter, figé, les yeux vitreux, contemplait le spectacle incroyable du château transformé en antre de l’ombre et de l’ordre macabre.
Le chariot chargé à son maximum, le fantôme bondit soudain sur la caisse du sommet, disparaissant à l’intérieur. À cet instant, les chevaux s’élancèrent à une vitesse fulgurante, et les grandes portes du château se refermèrent avec un fracas qui résonna dans toute la vallée.
Hutter recula précipitamment de la fenêtre, le souffle coupé par l’urgence.
Ellen !
Nosferatu était en route. Sa bien-aimée était en danger. Sans perdre un instant, Hutter commença à arracher les tapisseries et à déchirer les couvertures du lit. Avec une détermination fébrile, il noua les bandes pour en former une corde, espérant qu’elle suffirait à son évasion.
Suspendu à cette échelle improvisée, Hutter se trouva face à l’abîme. La corde était trop courte, et pourtant il n’hésita pas. Il se jeta dans le vide, s’écrasant au fond de l’abîme entre rochers et arbres, le corps meurtri et fiévreux. Il tenta de se relever, mais la douleur le cloua au sol. Finalement, il sombra dans l’inconscience.
Une rivière coulait majestueusement à travers la vaste plaine, baignée d’une lumière douce et sereine. Tout semblait paisible, jusqu’à ce qu’une grande barque apparût autour d’un virage. Lentement, elle glissa dans le champ de vision, poussée par des rameurs qui luttaient avec de longues perches. À l’arrière, des boîtes noires, semblables à des cercueils, étaient empilées en pyramide. Inlassablement, les rameurs poursuivaient leur effort, et la barque avançait, inexorable, comme une condamnation muette et silencieuse.
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Re: Script exact de Nosfertu d'Henrika Galeen en version litteraire
ACTE III
Dans une longue salle d’hôpital, les lits alignés blancs comme neige semblaient flotter dans la pénombre de l’aube. Hutter reposait, couvert de bandages, les yeux clos, respirant faiblement. Le docteur s’approcha avec prudence, examinant son patient et interrogeant l’infirmière.
« Il a été amené hier par des Huzules, dit-elle, tombé d’une montagne. Il a encore de la fièvre… »
Alors que le médecin poursuivait son inspection, Hutter ouvrit les yeux. Son regard fiévreux conservait la trace de la peur qui ne l’avait jamais quitté. L’infirmière accourut pour le retenir, mais Hutter recula jusqu’au bout du lit, rampant, les mains tendues pour se défendre. Soudain, son expression se vida ; il retomba, inanimé, ses lèvres murmurant :
« Des cercueils… — — — »
Le docteur se pencha pour entendre, échangeant un regard perplexe avec l’infirmière.
Sur le quai, prêts à l’embarquement, des cercueils noirs s’empilaient parmi d’autres cargaisons. Les agents des douanes examinaient les documents et les caisses, vérifiant étiquettes et connaissements. Un inspecteur sourit incrédule devant la mention : terre de jardinage à usage expérimental. Il ordonna une fouille.
Les dockers, pieds nus, traînèrent une caisse particulièrement lourde. Avec peine, le couvercle fut soulevé : de la terre. Mais dans ce sable bougea quelque chose de vivant — des rats affamés et effrayants jaillirent, mordant et frappant dans la panique. L’un des ouvriers heurta l’un d’eux, et il mordit son pied.
Plus loin, la grue à palan souleva une caisse et la déposa dans la coque du voilier amarré. Sur la figure de proue baroque, un nom se détachait : DEMETER.
Dans l’Institut, le professeur Bulwer, paracelsien érudit, exposait à ses élèves la nature des plantes carnivores. Autour de lui, quelques étudiants, tranquilles et attentifs, suivaient l’exposé.
Une fleur étrange, aux pétales semblables à des tentacules, fut désignée. Un insecte, attiré par son parfum, se posa sur le calice : instantanément, les tentacules se refermèrent sur lui, le prisonnier de la plante.
« Vous voyez ? Exactement comme un vampire ! » dit Bulwer, pointant l’étrange fleur avec gravité.
Le Dr Sievers, directeur de l’asile psychiatrique de Wismar, se leva de son bureau lorsque l’alarme d’un gardien retentit.
« Le patient qu’on nous a amené hier fait une crise. »
Sievers suivit le gardien, inquiet, jusqu’au couloir menant à la chambre du malade.
Au seuil d’une cellule, Sievers et son assistant s’arrêtèrent, scrutant la demi-obscurité. Dans un coin de l’ombre, quelque chose bougeait lentement. Un homme se redressa, féroce et contenu, comme une panthère prête à bondir. Sous la faible lumière, son visage apparut — un regard brûlant et délirant : c’était Knock.
D’un bond, il se précipita à la fenêtre. Sievers murmura un ordre à son assistant qui se préparait à l’enfermer dans la camisole de force. Mais Knock ne se calma pas. Il agitait les bras, portant des mouches à sa bouche, se nourrissant de manière répugnante. Son visage se tordit en un rire soudain et dément, tandis que ses lèvres murmuraient :
« Le sang, c’est la vie ! Le sang, c’est la vie ! »
Puis, brusquement, le fou se jeta sur Sievers avec toute sa force. L’assistant arriva à temps et le contraignit dans la camisole, mettant fin à sa furie.
Bulwer, toujours calme et pédagogue, se tenait devant un aquarium avec ses étudiants, l’air grave et posé. Dans l’eau, un petit polype, à peine visible tant sa chair semblait translucide, déployait ses tentacules pour saisir un minuscule poisson et l’attirer vers sa bouche. Sa consistance gélatineuse et presque incorporelle fascinait les spectateurs.
« Et celui-ci… un polype à tentacules… transparent… presque incorporel… presque un fantôme… »
Les élèves, captivés, suivaient chaque mouvement de l’animal, impressionnés par cette minuscule démonstration de la cruauté de la nature.
Knock, étendu sur le sol de sa cellule, et prisonnier de sa camisole, gémissait faiblement. Son visage levé vers le plafond révélait des yeux tristes et fixés sur une vision secrète. Ses lèvres murmurèrent :
« Des araignées… ! »
Dans le coin supérieur, une araignée suçait le sang d’un insecte pris au piège dans sa toile délicate. Knock contemplait la scène avec une fascination extatique, ignorant le monde autour de lui. Sievers, immobile, ne comprenait pas l’extase du fou ; puis, d’un ordre brusque, il quitta la cellule avec son assistant, laissant Knock à ses visions macabres.
Depuis la jetée, la mer agitée s’étendait jusqu’aux falaises abruptes où se dressait le cimetière de Wismar. L’après-midi baignait les tombes d’une lumière douce et grise. Sur une rangée de bancs, des promeneurs allaient et venaient, d’autres s’asseyaient pour contempler le large.
Ellen, légèrement à l’écart, était assise, rêveuse, perdue dans un pays lointain au-delà des flots. Son visage, empreint d’une inquiétude douce, exprimait la prémonition du danger qui menaçait son mari. Peu à peu, ses paupières se baissèrent, laissant couler quelques larmes silencieuses sur ses joues.
Dans le parc, Harding, jeune et vigoureux, jouaient au croquet, frappant le volant avec assurance. Anny, en robe claire, riait et le rattrapait, relançait la balle d’un geste prompt. La balle virevoltait de joueur en joueur, et un instant de gaieté lumineuse emplissait le lieu, célébrant la santé, la jeunesse et l’insouciance du moment.
Un vieux facteur, courbé par les ans, fouillait dans sa sacoche de cuir. Il en tira une lettre qu’il remit au vieux serviteur de Harding avec solennité, levant les sourcils pour signaler son origine lointaine.
« Celle-ci vient de loin… très loin… »
Intrigués, les deux anciens se penchèrent sur le sceau et les inscriptions. Le serviteur, après un regard entendu, prit la lettre et disparut dans l’allée, laissant le facteur poursuivre son chemin.
Dans le parc de la demeure, Le domestique s’approcha, interrompant le jeu de Harding et Anny. Anny prit la lettre, lut l’adresse et s’écria joyeusement :
« C’est pour Ellen ! »
Elle courut aussitôt vers son frère.
« Allons vite la lui porter ! » dit-elle.
Harding acquiesça. Ensemble, ils confièrent leurs raquettes au serviteur et sortirent du parc, pressés par l’urgence de la nouvelle.
Ellen était assise seule sur un banc du cimetière de Wismar, face à la mer. Ses yeux fixaient l’horizon, perdus dans un rêve anxieux, tandis que ses mains jointes tremblaient légèrement. Le vent soulevait un pan de sa robe claire, semblable à un voile fragile.
Autour d’elle, le silence était profond. Les croix des tombes se dressaient au sommet des falaises, et la houle grondait en contrebas, comme une respiration lente et régulière. Ellen ferma les yeux ; des larmes coulaient sur ses joues, silencieuses et inexorables, tandis que le temps semblait suspendu autour d’elle.
La mer s’étendait, lointaine et froide, sous un ciel lourd et bas, où chaque nuage semblait peser sur la ligne d’horizon. Les bancs de sable s’égrenaient entre les rochers battus par les vagues, et l’écume blanchissait les eaux qui bouillonnaient dans un fracas sourd. Un souffle de vent parcourait la côte, transportant avec lui l’ombre d’un lien invisible, celui qui reliait l’amour d’Ellen à la menace rampante qui s’approchait des côtes. Le paysage, à la fois majestueux et menaçant, semblait pressentir la tourmente à venir.
Harding et Anny gravissaient le sentier, leurs pas étouffés par la terre meuble du cimetière. Là, sur un banc, Ellen demeurait immobile, le regard perdu dans l’infini des flots. Ils s’avancèrent avec douceur, un sourire pour rompre la solitude de la jeune femme.
Anny : « Devine ce que nous t’apportons ! »
Elle agita la lettre devant elle, rayonnante. Ellen tressaillit et la saisit avec empressement ; ses doigts tremblaient, frôlant l’enveloppe qu’elle déchira presque.
Ellen : « Je n’y arrive pas… lis pour moi ! »
Anny ouvrit le pli avec soin.
Anny : « Tu verras, il va bien. Il t’écrit des nouvelles heureuses ! »
Elle parcourut les lignes et éclata de rire, soulagée. Mais au fur et à mesure qu’Ellen lisait, son visage se transforma. Une inquiétude profonde, presque douloureuse, s’y inscrivit.
La lettre de Hutter révélait :
« Les moustiques sont de véritables fléaux.
Deux m’ont piqué au cou, presque au même endroit,
de chaque côté… »
Ellen chancela, ses traits se crispèrent comme si ces mots lui brûlaient la peau. Harding et Anny échangèrent un regard inquiet, incapables de comprendre la peur qui s’installait.
Cette nuit-là, de port de Galaz était enveloppé d’une brume épaisse, qui étouffait le moindre bruit. Le voilier Demeter reposait à l’ancre, silhouette noire contre la lumière tremblotante des lampes à huile. Aucun marin ne se mouvait sur le pont, et seul le clapotis du fleuve venait rompre le silence.
Un souffle passa. La passerelle trembla légèrement, et quelque chose descendit lentement vers le quai.
Sur le bois humide, une marée grouillante se répandit : des centaines de rats glissaient entre les caisses et les cordages, s’égaillant dans l’ombre des ruelles, fuyant la lumière. Les dockers étaient absents, les portes closes. La peste voyageait silencieusement, invisible, déjà en marche.
Dans l’hôpital où on le soignait, Hutter se tenait debout, encore faible, les traits tirés et la fièvre dans les yeux. Il fixait la fenêtre, la lumière grise de l’aube effleurant le lit vide qu’il venait de quitter.
L’Infirmière s’avança, alarmée :
« Monsieur, vous ne pouvez pas sortir ! Vous devez rester encore quelques jours ! »
Mais Hutter ne répondit pas. Rassemblant ses affaires avec précaution, il la repoussa doucement et dit :
« Je dois rentrer chez moi… par le plus court chemin ! »
L’infirmière leva les bras, désespérée. Il la remercia d’un signe rapide et quitta la chambre précipitamment. Dans le couloir, il chancela légèrement, mais ses yeux brûlaient d’une volonté farouche, prête à affronter le chemin qui le ramènerait vers Ellen.
Sous le ciel bas et menaçant de Constantinople, les chiens errants hurlaient parmi les gravats, leurs cris lugubres se perdant dans la nuit et montant jusqu’au firmament comme un appel désespéré. Les ruelles suintaient de boue et de fièvre, et dans un recoin du port, le Demeter se balançait doucement au gré du vent. Sa proue se détachait dans la lueur blafarde de la lune, immobile et spectrale.
Un mouvement furtif attire le regard : de la cale, de petites ombres s’échappent — des rats, innombrables et agiles, qui envahissent les quais, escaladent les tonneaux et filent dans les rues, porteurs de mal et d’inquiétude. La ville semblait s’éveiller sous le souffle d’une menace invisible, et le port s’enfonçait dans un silence lourd, seulement troublé par le cliquetis des pattes sur le bois humide.
La Puszta s’étendait, vaste et impitoyable, sous un ciel de plomb. Une diligence fondait sur la poussière du chemin, les chevaux épuisés fouettés par un cocher pressé. À peine la voiture s’immobilise-t-elle que Hutter saute à terre, le visage crispé par l’urgence.
— Plus vite ! Il me faut des chevaux frais !
Les palefreniers s’élancent, tandis que Hutter les aide à dételer les bêtes haletantes. D’autres chevaux arrivent, harassés mais prêts à reprendre la route.
— Hâtez-vous ! Le temps presse ! — ordonne Hutter, le souffle court.
Les harnais sont bouclés dans la précipitation, le cocher sonne du cor, et quelques voyageurs en retard se précipitent dans la voiture. Hutter, dernier à monter, se hisse dans la diligence qui s’ébranle dans un fracas de sabots et de roues, soulevant un nuage de poussière qui s’étire sur la plaine désertique, disparaissant bientôt au loin.
Le Demeter, silhouette sombre et immobile parmi la forêt de mâts, se dégage lentement du port de Constantiinople. La brise fraîche de la mer le pousse doucement, et le navire gagne le large, comme un prédateur silencieux glissant vers l’inconnu.
Dans la demi-obscurité de sa cellule, Knock restait assis sur sa couchette, figé dans une torpeur feinte. Le gardien, balai en main, s’apprêtait à quitter la pièce. Soudain, les yeux de Knock s’illuminèrent d’une lueur rusée. Il suivait chacun des gestes du gardien avec une attention diabolique, remarquant un journal dépassant de sa poche.
Silencieusement, il se leva, s’approcha à pas feutrés et déroba le papier. Le gardien sortit, fermant la porte derrière lui.
Aussitôt seul, Knock déplia le journal avec une excitation tremblante. Ses yeux avides parcoururent les colonnes jusqu’à ce qu’il s’arrête net. Là, sous ses yeux, se révélait ce qu’il cherchait. Il lut :
PESTE
En Transylvanie et dans les ports de la mer Noire — Varna et Galaz — une épidémie de peste s’est déclarée.
Les jeunes femmes, surtout, en sont victimes en grand nombre.
Toutes présentent les mêmes marques étranges au cou, dont l’origine demeure un mystère pour les médecins.
Les Dardanelles ont été fermées à tout navire suspecté de transporter le mal.
On estime impossible que l’épidémie atteigne l’Europe de l’Ouest.
Le visage de Knock se tordit en un rictus de triomphe. Ses yeux flambèrent d’une joie démoniaque, et il tendit les bras vers le ciel, comme pour saluer l’ombre de son maître. La pièce semblait vibrer de sa férocité contenue, et le silence en retour semblait peser sur le monde entier.
La Méditerranée s’étendait, vaste et tranquille, sous le déclin d’un soleil de feu. Le Demeter glissait sur les flots calmes, sa silhouette sombre se détachant sur l’éclat doré de l’eau. Le vent effleurait les haubans et les voiles, faisant bruisser les cordages avec un murmure plaintif.
Sur le pont, le second gravissait précipitamment l’escalier de la dunette, le souffle court, traversant la passerelle dans une course urgente vers la cabine du capitaine. Son visage trahissait l’inquiétude d’une mauvaise nouvelle.
Le capitaine, penché sur ses cartes marines, notait soigneusement ses observations dans le journal de bord. Chaque trait de plume semblait guider sa vigilance. La porte s’ouvrit brusquement, et le second entra, le visage pâle, bouleversé, criant :
— En bas, un matelot est tombé malade. Il délire et parle dans la fièvre.
Le capitaine releva la tête, l’inquiétude perçant son masque habituellement impassible. Sans hésiter, il saisit sa lampe tempête et suivit le second, descendant vers la cale obscure.
Sous le pont, l’obscurité semblait avaler tout espoir. Les cercueils, empilés parmi les caisses, se détachaient à peine dans la pénombre, silhouettes noires et immobiles. Dans la cabine des marins, un homme était couché dans son hamac, tremblant et haletant, les yeux embrumés de fièvre. Chaque craquement du navire le faisait sursauter.
À travers l’ombre de la cale, un souffle imperceptible souleva un couvercle de cercueil. Le capitaine, plus irrité qu’inquiet, grogna :
— Bois un coup, ça te remettra d’aplomb !
Le second déboucha une bouteille et la porta au goulot du matelot, qui avala une gorgée tremblante. Le capitaine lui ordonna de dormir et, avec le second, quitta la cabine. Resté seul, le matelot sentit un frisson glacial parcourir son échine. Son regard se fixa sur la porte de la cale… et là, dans le cadre sombre, se tenait Nosferatu. Immobile d’abord, puis avançant, majestueux et terrifiant.
Le matelot ouvrit la bouche pour crier, mais aucun son ne sortit. L’ombre s’approchait…
Les landes sauvages s’étendaient à perte de vue, balayées par le vent. Un cavalier fendait la plaine, silhouette solitaire et mouvante dans la brume du soir. À mesure qu’il approchait, il se dessinait : Hutter.
Son cheval trébucha sur un sol inégal. Il mit pied à terre, inspecta le sabot blessé, le visage crispé par l’angoisse et la fatigue. D’un geste de désespoir, il relâcha la bête, mais reprit aussitôt les rênes, traînant le cheval boiteux derrière lui. Ses traits tirés, son regard brûlant, révélaient une détermination farouche. Il devait rentrer — à tout prix, malgré la douleur, malgré la peur.
Le soir tombait sur le pont du Demeter, teintant les voiles d’un gris funèbre. Les vagues frappaient la coque dans un rythme sourd et monotone, comme un glas silencieux. Le capitaine et le second glissaient avec précaution un corps enveloppé dans une toile par-dessus bord. C’était le dernier des marins, et le tissu disparaissait dans l’écume, suspendu un instant par les cordages avant de sombrer.
Les deux hommes demeurèrent immobiles, figés par la froideur du silence. Puis le second se redressa soudain, les yeux fous, comme frappé par une résolution désespérée. Il arracha le tissu de son visage, saisit une hache et s’écria :
— Je descends là-dessous !
Si je ne reviens pas dans dix minutes…
Sans achever sa phrase, il s’élança vers l’écoutille, disparaissant dans l’ombre.
Sous la pont, l’obscurité était profonde, dense, et les cercueils noirs semblaient des pierres tombales flottant dans un néant minuscule. Le second s’avança, hache levée, frappant le premier couvercle. Un éclat de bois, une poussière de terre… rien d’autre. Mais sous le voile de poussière, un mouvement : des rats. Ils se ruèrent autour de lui, leurs corps glissants grimpant le long de ses jambes et s’enroulant sur ses bottes.
Paniqué, il frappa un second cercueil. Même vision : des rats, toujours des rats, grouillant, inassouvis, insaisissables. Il chancela, piétinant dans une marée vivante qui semblait vouloir l’engloutir.
Son visage convulsé, il leva une dernière fois la hache… mais un cri mourut dans sa gorge. Ses cheveux se hérissèrent. Dans le fond de la pénombre, la silhouette du vampire surgit, raide, muette, se redressant lentement hors de son cercueil. Le second, en proie à une terreur indicible, s’élança vers le pont. Nosferatu, implacable, le suivait sans hâte, mais avec une assurance mortelle.
Sur le pont, Le capitaine tenait la barre, la mer grondant autour du navire solitaire. Soudain, l’écoutille s’ouvrit : le second surgit, méconnaissable, cheveux blanchis, visage tordu par l’horreur, yeux révulsés. Il tituba, tournant sur lui-même, ivre d’une folie invisible, poussa un cri sauvage, et disparut par-dessus bord.
Seul désormais, le capitaine inspira profondément. Calmement, il s’attacha au gouvernail, ferma les yeux un instant et se tint prêt. Le vent s’engouffrait dans les haubans, et le Demeter, livré à la nuit et au mal, poursuivit sa course sur l’océan noir.
________________________________________
Dans une longue salle d’hôpital, les lits alignés blancs comme neige semblaient flotter dans la pénombre de l’aube. Hutter reposait, couvert de bandages, les yeux clos, respirant faiblement. Le docteur s’approcha avec prudence, examinant son patient et interrogeant l’infirmière.
« Il a été amené hier par des Huzules, dit-elle, tombé d’une montagne. Il a encore de la fièvre… »
Alors que le médecin poursuivait son inspection, Hutter ouvrit les yeux. Son regard fiévreux conservait la trace de la peur qui ne l’avait jamais quitté. L’infirmière accourut pour le retenir, mais Hutter recula jusqu’au bout du lit, rampant, les mains tendues pour se défendre. Soudain, son expression se vida ; il retomba, inanimé, ses lèvres murmurant :
« Des cercueils… — — — »
Le docteur se pencha pour entendre, échangeant un regard perplexe avec l’infirmière.
Sur le quai, prêts à l’embarquement, des cercueils noirs s’empilaient parmi d’autres cargaisons. Les agents des douanes examinaient les documents et les caisses, vérifiant étiquettes et connaissements. Un inspecteur sourit incrédule devant la mention : terre de jardinage à usage expérimental. Il ordonna une fouille.
Les dockers, pieds nus, traînèrent une caisse particulièrement lourde. Avec peine, le couvercle fut soulevé : de la terre. Mais dans ce sable bougea quelque chose de vivant — des rats affamés et effrayants jaillirent, mordant et frappant dans la panique. L’un des ouvriers heurta l’un d’eux, et il mordit son pied.
Plus loin, la grue à palan souleva une caisse et la déposa dans la coque du voilier amarré. Sur la figure de proue baroque, un nom se détachait : DEMETER.
Dans l’Institut, le professeur Bulwer, paracelsien érudit, exposait à ses élèves la nature des plantes carnivores. Autour de lui, quelques étudiants, tranquilles et attentifs, suivaient l’exposé.
Une fleur étrange, aux pétales semblables à des tentacules, fut désignée. Un insecte, attiré par son parfum, se posa sur le calice : instantanément, les tentacules se refermèrent sur lui, le prisonnier de la plante.
« Vous voyez ? Exactement comme un vampire ! » dit Bulwer, pointant l’étrange fleur avec gravité.
Le Dr Sievers, directeur de l’asile psychiatrique de Wismar, se leva de son bureau lorsque l’alarme d’un gardien retentit.
« Le patient qu’on nous a amené hier fait une crise. »
Sievers suivit le gardien, inquiet, jusqu’au couloir menant à la chambre du malade.
Au seuil d’une cellule, Sievers et son assistant s’arrêtèrent, scrutant la demi-obscurité. Dans un coin de l’ombre, quelque chose bougeait lentement. Un homme se redressa, féroce et contenu, comme une panthère prête à bondir. Sous la faible lumière, son visage apparut — un regard brûlant et délirant : c’était Knock.
D’un bond, il se précipita à la fenêtre. Sievers murmura un ordre à son assistant qui se préparait à l’enfermer dans la camisole de force. Mais Knock ne se calma pas. Il agitait les bras, portant des mouches à sa bouche, se nourrissant de manière répugnante. Son visage se tordit en un rire soudain et dément, tandis que ses lèvres murmuraient :
« Le sang, c’est la vie ! Le sang, c’est la vie ! »
Puis, brusquement, le fou se jeta sur Sievers avec toute sa force. L’assistant arriva à temps et le contraignit dans la camisole, mettant fin à sa furie.
Bulwer, toujours calme et pédagogue, se tenait devant un aquarium avec ses étudiants, l’air grave et posé. Dans l’eau, un petit polype, à peine visible tant sa chair semblait translucide, déployait ses tentacules pour saisir un minuscule poisson et l’attirer vers sa bouche. Sa consistance gélatineuse et presque incorporelle fascinait les spectateurs.
« Et celui-ci… un polype à tentacules… transparent… presque incorporel… presque un fantôme… »
Les élèves, captivés, suivaient chaque mouvement de l’animal, impressionnés par cette minuscule démonstration de la cruauté de la nature.
Knock, étendu sur le sol de sa cellule, et prisonnier de sa camisole, gémissait faiblement. Son visage levé vers le plafond révélait des yeux tristes et fixés sur une vision secrète. Ses lèvres murmurèrent :
« Des araignées… ! »
Dans le coin supérieur, une araignée suçait le sang d’un insecte pris au piège dans sa toile délicate. Knock contemplait la scène avec une fascination extatique, ignorant le monde autour de lui. Sievers, immobile, ne comprenait pas l’extase du fou ; puis, d’un ordre brusque, il quitta la cellule avec son assistant, laissant Knock à ses visions macabres.
Depuis la jetée, la mer agitée s’étendait jusqu’aux falaises abruptes où se dressait le cimetière de Wismar. L’après-midi baignait les tombes d’une lumière douce et grise. Sur une rangée de bancs, des promeneurs allaient et venaient, d’autres s’asseyaient pour contempler le large.
Ellen, légèrement à l’écart, était assise, rêveuse, perdue dans un pays lointain au-delà des flots. Son visage, empreint d’une inquiétude douce, exprimait la prémonition du danger qui menaçait son mari. Peu à peu, ses paupières se baissèrent, laissant couler quelques larmes silencieuses sur ses joues.
Dans le parc, Harding, jeune et vigoureux, jouaient au croquet, frappant le volant avec assurance. Anny, en robe claire, riait et le rattrapait, relançait la balle d’un geste prompt. La balle virevoltait de joueur en joueur, et un instant de gaieté lumineuse emplissait le lieu, célébrant la santé, la jeunesse et l’insouciance du moment.
Un vieux facteur, courbé par les ans, fouillait dans sa sacoche de cuir. Il en tira une lettre qu’il remit au vieux serviteur de Harding avec solennité, levant les sourcils pour signaler son origine lointaine.
« Celle-ci vient de loin… très loin… »
Intrigués, les deux anciens se penchèrent sur le sceau et les inscriptions. Le serviteur, après un regard entendu, prit la lettre et disparut dans l’allée, laissant le facteur poursuivre son chemin.
Dans le parc de la demeure, Le domestique s’approcha, interrompant le jeu de Harding et Anny. Anny prit la lettre, lut l’adresse et s’écria joyeusement :
« C’est pour Ellen ! »
Elle courut aussitôt vers son frère.
« Allons vite la lui porter ! » dit-elle.
Harding acquiesça. Ensemble, ils confièrent leurs raquettes au serviteur et sortirent du parc, pressés par l’urgence de la nouvelle.
Ellen était assise seule sur un banc du cimetière de Wismar, face à la mer. Ses yeux fixaient l’horizon, perdus dans un rêve anxieux, tandis que ses mains jointes tremblaient légèrement. Le vent soulevait un pan de sa robe claire, semblable à un voile fragile.
Autour d’elle, le silence était profond. Les croix des tombes se dressaient au sommet des falaises, et la houle grondait en contrebas, comme une respiration lente et régulière. Ellen ferma les yeux ; des larmes coulaient sur ses joues, silencieuses et inexorables, tandis que le temps semblait suspendu autour d’elle.
La mer s’étendait, lointaine et froide, sous un ciel lourd et bas, où chaque nuage semblait peser sur la ligne d’horizon. Les bancs de sable s’égrenaient entre les rochers battus par les vagues, et l’écume blanchissait les eaux qui bouillonnaient dans un fracas sourd. Un souffle de vent parcourait la côte, transportant avec lui l’ombre d’un lien invisible, celui qui reliait l’amour d’Ellen à la menace rampante qui s’approchait des côtes. Le paysage, à la fois majestueux et menaçant, semblait pressentir la tourmente à venir.
Harding et Anny gravissaient le sentier, leurs pas étouffés par la terre meuble du cimetière. Là, sur un banc, Ellen demeurait immobile, le regard perdu dans l’infini des flots. Ils s’avancèrent avec douceur, un sourire pour rompre la solitude de la jeune femme.
Anny : « Devine ce que nous t’apportons ! »
Elle agita la lettre devant elle, rayonnante. Ellen tressaillit et la saisit avec empressement ; ses doigts tremblaient, frôlant l’enveloppe qu’elle déchira presque.
Ellen : « Je n’y arrive pas… lis pour moi ! »
Anny ouvrit le pli avec soin.
Anny : « Tu verras, il va bien. Il t’écrit des nouvelles heureuses ! »
Elle parcourut les lignes et éclata de rire, soulagée. Mais au fur et à mesure qu’Ellen lisait, son visage se transforma. Une inquiétude profonde, presque douloureuse, s’y inscrivit.
La lettre de Hutter révélait :
« Les moustiques sont de véritables fléaux.
Deux m’ont piqué au cou, presque au même endroit,
de chaque côté… »
Ellen chancela, ses traits se crispèrent comme si ces mots lui brûlaient la peau. Harding et Anny échangèrent un regard inquiet, incapables de comprendre la peur qui s’installait.
Cette nuit-là, de port de Galaz était enveloppé d’une brume épaisse, qui étouffait le moindre bruit. Le voilier Demeter reposait à l’ancre, silhouette noire contre la lumière tremblotante des lampes à huile. Aucun marin ne se mouvait sur le pont, et seul le clapotis du fleuve venait rompre le silence.
Un souffle passa. La passerelle trembla légèrement, et quelque chose descendit lentement vers le quai.
Sur le bois humide, une marée grouillante se répandit : des centaines de rats glissaient entre les caisses et les cordages, s’égaillant dans l’ombre des ruelles, fuyant la lumière. Les dockers étaient absents, les portes closes. La peste voyageait silencieusement, invisible, déjà en marche.
Dans l’hôpital où on le soignait, Hutter se tenait debout, encore faible, les traits tirés et la fièvre dans les yeux. Il fixait la fenêtre, la lumière grise de l’aube effleurant le lit vide qu’il venait de quitter.
L’Infirmière s’avança, alarmée :
« Monsieur, vous ne pouvez pas sortir ! Vous devez rester encore quelques jours ! »
Mais Hutter ne répondit pas. Rassemblant ses affaires avec précaution, il la repoussa doucement et dit :
« Je dois rentrer chez moi… par le plus court chemin ! »
L’infirmière leva les bras, désespérée. Il la remercia d’un signe rapide et quitta la chambre précipitamment. Dans le couloir, il chancela légèrement, mais ses yeux brûlaient d’une volonté farouche, prête à affronter le chemin qui le ramènerait vers Ellen.
Sous le ciel bas et menaçant de Constantinople, les chiens errants hurlaient parmi les gravats, leurs cris lugubres se perdant dans la nuit et montant jusqu’au firmament comme un appel désespéré. Les ruelles suintaient de boue et de fièvre, et dans un recoin du port, le Demeter se balançait doucement au gré du vent. Sa proue se détachait dans la lueur blafarde de la lune, immobile et spectrale.
Un mouvement furtif attire le regard : de la cale, de petites ombres s’échappent — des rats, innombrables et agiles, qui envahissent les quais, escaladent les tonneaux et filent dans les rues, porteurs de mal et d’inquiétude. La ville semblait s’éveiller sous le souffle d’une menace invisible, et le port s’enfonçait dans un silence lourd, seulement troublé par le cliquetis des pattes sur le bois humide.
La Puszta s’étendait, vaste et impitoyable, sous un ciel de plomb. Une diligence fondait sur la poussière du chemin, les chevaux épuisés fouettés par un cocher pressé. À peine la voiture s’immobilise-t-elle que Hutter saute à terre, le visage crispé par l’urgence.
— Plus vite ! Il me faut des chevaux frais !
Les palefreniers s’élancent, tandis que Hutter les aide à dételer les bêtes haletantes. D’autres chevaux arrivent, harassés mais prêts à reprendre la route.
— Hâtez-vous ! Le temps presse ! — ordonne Hutter, le souffle court.
Les harnais sont bouclés dans la précipitation, le cocher sonne du cor, et quelques voyageurs en retard se précipitent dans la voiture. Hutter, dernier à monter, se hisse dans la diligence qui s’ébranle dans un fracas de sabots et de roues, soulevant un nuage de poussière qui s’étire sur la plaine désertique, disparaissant bientôt au loin.
Le Demeter, silhouette sombre et immobile parmi la forêt de mâts, se dégage lentement du port de Constantiinople. La brise fraîche de la mer le pousse doucement, et le navire gagne le large, comme un prédateur silencieux glissant vers l’inconnu.
Dans la demi-obscurité de sa cellule, Knock restait assis sur sa couchette, figé dans une torpeur feinte. Le gardien, balai en main, s’apprêtait à quitter la pièce. Soudain, les yeux de Knock s’illuminèrent d’une lueur rusée. Il suivait chacun des gestes du gardien avec une attention diabolique, remarquant un journal dépassant de sa poche.
Silencieusement, il se leva, s’approcha à pas feutrés et déroba le papier. Le gardien sortit, fermant la porte derrière lui.
Aussitôt seul, Knock déplia le journal avec une excitation tremblante. Ses yeux avides parcoururent les colonnes jusqu’à ce qu’il s’arrête net. Là, sous ses yeux, se révélait ce qu’il cherchait. Il lut :
PESTE
En Transylvanie et dans les ports de la mer Noire — Varna et Galaz — une épidémie de peste s’est déclarée.
Les jeunes femmes, surtout, en sont victimes en grand nombre.
Toutes présentent les mêmes marques étranges au cou, dont l’origine demeure un mystère pour les médecins.
Les Dardanelles ont été fermées à tout navire suspecté de transporter le mal.
On estime impossible que l’épidémie atteigne l’Europe de l’Ouest.
Le visage de Knock se tordit en un rictus de triomphe. Ses yeux flambèrent d’une joie démoniaque, et il tendit les bras vers le ciel, comme pour saluer l’ombre de son maître. La pièce semblait vibrer de sa férocité contenue, et le silence en retour semblait peser sur le monde entier.
La Méditerranée s’étendait, vaste et tranquille, sous le déclin d’un soleil de feu. Le Demeter glissait sur les flots calmes, sa silhouette sombre se détachant sur l’éclat doré de l’eau. Le vent effleurait les haubans et les voiles, faisant bruisser les cordages avec un murmure plaintif.
Sur le pont, le second gravissait précipitamment l’escalier de la dunette, le souffle court, traversant la passerelle dans une course urgente vers la cabine du capitaine. Son visage trahissait l’inquiétude d’une mauvaise nouvelle.
Le capitaine, penché sur ses cartes marines, notait soigneusement ses observations dans le journal de bord. Chaque trait de plume semblait guider sa vigilance. La porte s’ouvrit brusquement, et le second entra, le visage pâle, bouleversé, criant :
— En bas, un matelot est tombé malade. Il délire et parle dans la fièvre.
Le capitaine releva la tête, l’inquiétude perçant son masque habituellement impassible. Sans hésiter, il saisit sa lampe tempête et suivit le second, descendant vers la cale obscure.
Sous le pont, l’obscurité semblait avaler tout espoir. Les cercueils, empilés parmi les caisses, se détachaient à peine dans la pénombre, silhouettes noires et immobiles. Dans la cabine des marins, un homme était couché dans son hamac, tremblant et haletant, les yeux embrumés de fièvre. Chaque craquement du navire le faisait sursauter.
À travers l’ombre de la cale, un souffle imperceptible souleva un couvercle de cercueil. Le capitaine, plus irrité qu’inquiet, grogna :
— Bois un coup, ça te remettra d’aplomb !
Le second déboucha une bouteille et la porta au goulot du matelot, qui avala une gorgée tremblante. Le capitaine lui ordonna de dormir et, avec le second, quitta la cabine. Resté seul, le matelot sentit un frisson glacial parcourir son échine. Son regard se fixa sur la porte de la cale… et là, dans le cadre sombre, se tenait Nosferatu. Immobile d’abord, puis avançant, majestueux et terrifiant.
Le matelot ouvrit la bouche pour crier, mais aucun son ne sortit. L’ombre s’approchait…
Les landes sauvages s’étendaient à perte de vue, balayées par le vent. Un cavalier fendait la plaine, silhouette solitaire et mouvante dans la brume du soir. À mesure qu’il approchait, il se dessinait : Hutter.
Son cheval trébucha sur un sol inégal. Il mit pied à terre, inspecta le sabot blessé, le visage crispé par l’angoisse et la fatigue. D’un geste de désespoir, il relâcha la bête, mais reprit aussitôt les rênes, traînant le cheval boiteux derrière lui. Ses traits tirés, son regard brûlant, révélaient une détermination farouche. Il devait rentrer — à tout prix, malgré la douleur, malgré la peur.
Le soir tombait sur le pont du Demeter, teintant les voiles d’un gris funèbre. Les vagues frappaient la coque dans un rythme sourd et monotone, comme un glas silencieux. Le capitaine et le second glissaient avec précaution un corps enveloppé dans une toile par-dessus bord. C’était le dernier des marins, et le tissu disparaissait dans l’écume, suspendu un instant par les cordages avant de sombrer.
Les deux hommes demeurèrent immobiles, figés par la froideur du silence. Puis le second se redressa soudain, les yeux fous, comme frappé par une résolution désespérée. Il arracha le tissu de son visage, saisit une hache et s’écria :
— Je descends là-dessous !
Si je ne reviens pas dans dix minutes…
Sans achever sa phrase, il s’élança vers l’écoutille, disparaissant dans l’ombre.
Sous la pont, l’obscurité était profonde, dense, et les cercueils noirs semblaient des pierres tombales flottant dans un néant minuscule. Le second s’avança, hache levée, frappant le premier couvercle. Un éclat de bois, une poussière de terre… rien d’autre. Mais sous le voile de poussière, un mouvement : des rats. Ils se ruèrent autour de lui, leurs corps glissants grimpant le long de ses jambes et s’enroulant sur ses bottes.
Paniqué, il frappa un second cercueil. Même vision : des rats, toujours des rats, grouillant, inassouvis, insaisissables. Il chancela, piétinant dans une marée vivante qui semblait vouloir l’engloutir.
Son visage convulsé, il leva une dernière fois la hache… mais un cri mourut dans sa gorge. Ses cheveux se hérissèrent. Dans le fond de la pénombre, la silhouette du vampire surgit, raide, muette, se redressant lentement hors de son cercueil. Le second, en proie à une terreur indicible, s’élança vers le pont. Nosferatu, implacable, le suivait sans hâte, mais avec une assurance mortelle.
Sur le pont, Le capitaine tenait la barre, la mer grondant autour du navire solitaire. Soudain, l’écoutille s’ouvrit : le second surgit, méconnaissable, cheveux blanchis, visage tordu par l’horreur, yeux révulsés. Il tituba, tournant sur lui-même, ivre d’une folie invisible, poussa un cri sauvage, et disparut par-dessus bord.
Seul désormais, le capitaine inspira profondément. Calmement, il s’attacha au gouvernail, ferma les yeux un instant et se tint prêt. Le vent s’engouffrait dans les haubans, et le Demeter, livré à la nuit et au mal, poursuivit sa course sur l’océan noir.
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Re: Script exact de Nosfertu d'Henrika Galeen en version litteraire
Acte IV
La nuit étendait son manteau noir sur la falaise abrupte. La mer, déchaînée, rugissait contre les rochers, envoyant des gerbes d’écume qui s’élevaient comme des spectres sous les éclairs de la tempête. Le vent hurlait, fouettant les herbes et les pierres, tandis qu’une vague gigantesque s’avançait, brisant son front d’eau sur la côte avec un fracas de tonnerre. Au loin, une voiture filait le long des chemins détrempés, secouée par le tumulte de la nuit.
La tempête se précipitait contre les vitres, les faisant trembler et claquer comme si des mains invisibles tentaient de les ouvrir. Anny dormait, paisible, jusqu’au moment où le vent arracha les rideaux et les fit battre comme des ailes furieuses. Elle sursauta, confuse et terrifiée. Sa tentative de refermer la fenêtre fut vaine : le vent la repoussait avec force, la faisant chanceler. Elle recula, le cœur battant, et s’enfuit hors de la chambre, emportée par la panique et le vacarme de l’orage.
La tempête s’engouffrait par la fenêtre ouverte de la chambre d’Ellen. Le lit était vide. Anny entra, pâle et haletante. Dans un éclair de compréhension, elle saisit la vérité : Ellen était partie. Sans perdre un instant, elle se précipita dehors, ses pas emportés par la fureur du vent et des vagues.
Ellen se tenait sur le toit, ses vêtements battus par les bourrasques et ses cheveux flottant comme un drapeau en plein chaos. Elle tendait les bras, comme pour se protéger ou conjurer l’invisible. Contre le ciel noir, sa silhouette semblait à la fois fragile et héroïque, une flamme blanche face aux ténèbres de la nuit.
Au large, la mer rugissait, furieuse et indomptable. D’énormes vagues déferlaient, engloutissant tout sur leur passage. Le Demeter, toutes voiles dehors, fuyait à travers la tempête, silhouette noire et fuyante dans la lumière blafarde des éclairs. Son avancée semblait irrépressible, comme une destinée funeste scellée par l’océan lui-même.
La tempête secouait les arbres et les toits, faisant trembler les fenêtres des maisons de Wismar. Un voilier avançait péniblement à contre-courant des éléments, silhouette sombre et fragile sur le miroir agité de la mer.
Le vent, les éclairs, la pluie faisaient rage, projetant le sable et les vagues contre le port. Le Demeter, porteur de malheur, filait à toute vitesse vers son objectif, indifférent à l’horreur qu’il semait derrière lui. Des voiliers tentaient de rentrer au port, luttant contre le vent et la houle, tandis qu’Ellen sortait précipitamment de sa chambre, le cœur serré par la peur. Le navire avançait inexorablement, porteur du cercueil noir de Nosferatu, et Hutter, alerte, courait dans les rues, impuissant mais décidé à intervenir.
Sur le toit de la maison Harding, Ellen était dans les bras d’Anny, ses cheveux volant dans le vent. Elle tendait les mains vers la mer, comme pour s’opposer à la force invisible qui approchait et déclara : Je dois rentrer chez moi. Il arrive.
La mer s’étendait, sombre et houleuse, jusqu’à l’horizon. Les croix des tombes du cimetière de Wismar se dressaient, blanches et figées, comme des sentinelles silencieuses. Plus loin, le banc de sable et les falaises recevaient la violence des vagues. Au loin, des silhouettes couraient, accourant pour secourir les naufragés. Le Demeter, poussé par les vents et la tempête, s’écrasa sur le banc de sable, se renversant sur le flanc avec un craquement sinistre. À travers une arche brisée du navire, sa silhouette passa, s’immobilisant un instant avant que les eaux ne le reprennent. Wismar demeurait, impassible, témoin silencieux de ce chaos.
Knock, seul dans l’ombre de sa cellule, tira une chaise vers la fenêtre. Il grimpa, s’agrippant aux barreaux, les yeux brûlants d’une curiosité malsaine. Le vent s’engouffrait dans la pièce, faisant voler ses cheveux d’une manière inquiétante, donnant à sa silhouette une apparence spectrale.
Le Demeter gisait, mort et déserté. Une corde pendait du pont, se balançant au rythme du vent. À cette corde, une infinité de rats descendaient, leurs corps frémissants et visqueux glissant le long du cordage. Dans le pont, la trappe s’ouvrit lentement. De l’ombre en sortit Nosferatu, portant le dernier cercueil, immobile et majestueux, incarnation même de la mort. Il avança lentement, silencieux, implacable. Les rats se ruèrent sur le pont, tandis que le vampire, le cercueil dans les bras, se tenait au milieu de ce chaos vivant et noir.
La ville était secouée par la tempête, arbres et toits pliant sous les rafales. Une voiture arriva au galop, freinant brusquement. Hutter bondit à terre, un essieu brisé sous ses pieds. Le cocher semblait désemparé, mais Hutter ne pouvait attendre : il abandonna le véhicule et s’élança dans les rues, le vent battant son visage et ses vêtements.
Nosferatu pénétra dans la ville, ses pas silencieux sur les pavés glissants. L’air semblait se figer à son passage, et même la tempête paraissait s’incliner devant son avance implacable.
Ellen et Anny étaient sur le toit, balayées par le vent. Soudain, Ellen se détacha, transportée par une vision intérieure. Elle leva les bras et s’écria :
Je dois aller vers lui. Il arrive !
Sans un regard pour Anny, elle disparut dans la nuit, courant à perdre haleine. Anny resta, les mains tordues de désespoir, incapable de la retenir.
Ellen courait, silhouette blanche fuyant à travers le parc, les branches se refermant derrière elle sous le vent, comme si la nature elle-même voulait la retenir.
Les volets clos tremblaient sous la tempête. Dans l’ombre, Nosferatu s’avançait, silencieux, chaque pas résonnant comme un glas funèbre dans le pavé mouillé.
Hutter filait dans la rue, le visage tiré par l’inquiétude et l’horreur, le souffle court et les yeux fixés sur la silhouette noire qui approchait.
Knock s’éloigna du mur de la fenêtre, tendant l’oreille aux bruits du dehors comme s’il percevait un message venu d’un autre monde. Triomphant, il murmura pour lui-même :
Le maître est proche… le maître est proche…
Il rampe lentement jusqu’à la porte, attendant, le cœur battant d’espoir. Lorsque l’infirmier entra, inspectant la pièce, Knock se glissa silencieusement dans son dos. Pris de panique, l’homme se retourna. Knock bondit sur lui avec la force et la rapidité d’un prédateur, le renversant au sol avant de s’échapper dans l’ombre, laissant l’infirmier effondré, haletant et terrifié.
Quelque part dans les rues, Hutter arriva en courant, le souffle court, les yeux cherchant anxieusement une lueur familière. Mais sa maison était plongée dans l’obscurité. Il s’apprêtait à enfoncer la porte quand une voix claire et tremblante le retint : « Hutter ! »
Il se retourna, et là, dans l’ombre, Ellen se tenait, les yeux brillants d’inquiétude et de soulagement. Sans réfléchir, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, une étreinte où se mêlaient peur et joie, réconfort et désir de ne plus jamais se quitter.
Au centre de la place déserte, Nosferatu marchait, portant un cercueil sous le bras. Ses pas étaient silencieux sur les pavés trempés par la pluie récente. Ses yeux noirs balayaient l’espace, scrutant la direction, avant qu’il ne reprenne sa marche, implacable et inévitable, comme l’ombre de la mort elle-même.
Une lampe éclairait doucement le salon des Hutter, jetant un cercle chaud sur le parquet ciré. Hutter et Ellen étaient assis sur le canapé, submergés par l’émotion des retrouvailles. Hutter, incapable de contenir sa joie, s’affaissa contre le bras du canapé, le visage noyé dans le soulagement et l’amour retrouvé.
Devant la maison, sur le chemin, Nosferatu se tenait immobile, le regard levé vers les fenêtres éclairées, comme si l’éclat de la vie humaine le défiait silencieusement. Ses yeux sombres semblaient sonder chaque recoin, chaque ombre, à la recherche de ce qui lui appartenait.
Dans son salon, Hutter se redressa, le visage illuminé par la joie. Il plongea son regard dans celui d’Ellen et murmura :
Dieu soit loué… tu es saine et sauve… maintenant tout va bien.
Ellen ne comprit pas entièrement ses mots, mais la chaleur et la force de la joie partagée surpassaient toute explication. La pièce semblait respirer avec eux, la lumière emplissant chaque coin, dissipant l’ombre de la peur.
Dans la rue déserte, la nuit régnait, silencieuse et épaisse. Au milieu, Nosferatu se tenait, le cercueil serré contre lui. Lentement, il tourna la tête, observant la maison des Hutter. Une lumière amicale brillait à une fenêtre, mais l’image de la maison semblait à la fois vivante et étrangement vide. Pas un souffle ne venait de l’intérieur. Avec une détermination glaciale, Nosferatu s’avança vers la demeure, son pas mesuré et silencieux, et disparut dans l’ombre de l’entrée.
Sur le navire, le capitaine gisait mort, encore attaché à la barre, figé dans un dernier acte de devoir. Harding et quelques hommes montaient sur le pont, les yeux écarquillés devant l’horreur. Le visage du capitaine, crispé dans l’agonie, portait deux marques rouges au cou. Sa main, encore crispée sur le crucifix contre sa poitrine, témoignait d’une résistance désespérée. Harding, horrifié, reculait, incapable de comprendre la violence silencieuse de cette mort.
Le navire échoué se découpait dans la nuit, sombre et menaçant. Le vent balayait les dunes et portait des silhouettes de villageois, rassemblés pour observer le spectacle. Un homme descendit le long de la coque inclinée à l’aide d’une corde, tandis que le capitaine du port, torche en main, et quelques anciens pêcheurs attendaient en bas. Le grimpeur fit son rapport :
Tout a été examiné… Pas une âme vivante à bord.
Le capitaine prit note avec gravité, le silence de la mer et du vent pesant sur ses épaules.
L’arrière du navire se découpe dans l’obscurité, la barre immobile sous le vent nocturne. Des hommes, silencieux et graves, soulèvent le corps inanimé du capitaine et l’emportent avec précaution, comme s’ils redoutaient le contact de la mort elle-même.
Dans la cabine, Harding demeure seul, le souffle retenu. Ses yeux se posent sur un livre oublié, posé près d’un mât fixé à la barre. À la lueur vacillante d’une lanterne, il ouvre le volume et parcourt les lignes, le front plissé.
Une page attire son attention :
Varna – 12 juillet
Équipage : moi-même, le capitaine, un second, un timonier, et cinq matelots.
Départ : pour les Dardanelles.
Harding secoue la tête, perplexe. Les mots, simples et froids, résonnent pourtant comme une sombre prophétie. Il sort sur le pont, le livre en main, et regarde la mer, songeant à ce qu’elle a englouti.
La grande salle du bâtiment de l’autorité portuaire en plein jour, austère et silencieuse, est ornée de figures de proue et de maquettes de navires suspendues au plafond. Le capitaine mort repose dans une chapelle ardente, figé dans l’effroi silencieux de sa dernière lutte.
Le Dr Sievers s’approche, scrutant avec soin le cou du défunt. Les marques sont évidentes, mais leur signification échappe à l’esprit rationnel. Harding lui tend le journal de bord, et tous deux lisent les lignes gravées par le destin :
Deuxième jour : 13 juillet — Un marin est tombé malade d’une fièvre.
Cap : SSO. Vent : —
Troisième jour : 14 juillet — Le second parle étrangement. Il dit qu’il y a un passager inconnu sous le pont.
Cap : SE. Vent : NE. Force : 3,6.
Dixième jour : 22 juillet — Rats dans la cale. Danger de peste.
La compréhension frappe Sievers avec une violence soudaine. Sa main tremble alors qu’il désigne le journal, sa barbe s’agitant sous l’émotion. Il s’écrie :
Danger de peste ! C’est cela ! Danger de peste !
Puis sa voix monte, martelant l’ordre dans l’air chargé de peur :
Rentrez chez vous ! Fermez toutes vos portes et fenêtres !
Autour d’eux, la panique se répand. Les femmes portent leurs foulards aux lèvres, reculent, et la foule, submergée par l’angoisse, quitte la salle dans un tumulte de frayeurs.
La place, vide et silencieuse, n’offre que le vent qui fait frissonner les drapeaux et secoue les branches. Au centre, le grand tambour municipal repose sur son support, immobile avant l’appel. Puis, d’un mouvement précis, le tambour bat un roulement puissant, sec et métallique, qui résonne dans la ville endormie.
Une fenêtre s’ouvre. Une tête apparaît, celle d’une femme amaigrie, ses joues creuses, ses longs cheveux épars battus par le vent. La maladie a laissé ses marques sur son cou, preuve muette du fléau qui dévore la ville.
Le tambour sort un papier et lit d’une voix claire, qui porte malgré le vent et le silence :
Tous les citoyens sont informés que l’honorable magistrat de cette ville interdit le déplacement des suspects de peste vers les hôpitaux, afin d’empêcher la propagation du fléau dans les rues.
Lorsque le tambour se tait, il disparaît dans l’ombre. La place reste déserte, glaciale, et la peur, palpable, s’installe durablement dans les cœurs.
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ACTE V
Un homme sort précautionneusement d’une maison, referme la porte derrière lui et trace une croix blanche à la craie sur le battant. Lentement, il s’éloigne, sa silhouette se fondant dans l’ombre de la nuit.
La maison voisine, où une tête apparaît à une fenêtre haute, encore des vivants ici. L’homme poursuit sa sinistre besogne, frappant aux portes et marquant les maisons d’une croix funeste. Plus loin, un cercueil est transporté, porté par des hommes aux visages masqués de bandages blancs. Le signal est donné : le fléau a déjà commencé son passage.
Chez les Hutter, Une bougie tremblante jette des ombres sur le fauteuil et un livre ouvert sur la table. L’inscription, simple et menaçante : VAMPIRE. Ellen s’assoit près de la fenêtre, le volume sur ses genoux, luttant contre le frisson de répulsion qui la saisit à chaque ligne.
Hutter entre, haletant, presque hostile. D’un geste brusque, il arrache le livre des mains d’Ellen. Ses yeux trahissent l’angoisse et l’urgence. Ellen se tourne vers la fenêtre, désignant la maison abandonnée d’en face. Sa robe noire et son châle flottent dans le vent nocturne.
— Là ! s’écrie-t-elle, le corps tendu comme un arc, vibrant de frayeur et de détermination.
Hutter, immobile, observe, impuissant face à la révélation silencieuse de ce que sa femme a compris.
À travers le cadre de la fenêtre, l’ombre noire se dessine. Quatre carreaux rectangulaires enferment un visage cireux, souriant d’une manière bestiale. Les doigts d’Orlock s’agrippent au bois comme pour pénétrer dans la chambre, chaque détail de sa figure répandant un frisson glacé dans l’air nocturne.
Ellen s’accroche à Hutter, respirant avec peine.
« C’est ainsi que je le vois… chaque soir ! »
Son visage penche en arrière, apaisé par la connaissance de l’horreur. Hutter, lui, reste tendu, le poing serré, le regard inquiet pour la sécurité d’Ellen. L’émotion les envahit, silencieuse mais palpable.
La nuit tombe et l’allumeur de réverbères descend la rue, allumant les lampes une à une. Sa silhouette disparaît dans l’ombre après avoir laissé un mince filet de lumière vacillante sur le pavé humide.
Anny est recroquevillée sur un canapé, tremblante, tandis que Harding tente de la calmer en tenant ses mains. Épuisée, elle s’effondre. Harding se redresse, ferme les yeux un instant et murmure :
« Je vais chercher le docteur Sievers !»
Il disparaît, laissant Anny seule. Ses yeux s’ouvrent sur l’ombre d’un mouvement au coin de la pièce. Une silhouette étrange grandit derrière le rideau de la fenêtre : d’abord une chauve-souris, puis une présence plus terrible encore… Nosferatu ?
Anny se plaque contre le mur, hurle, tire la sonnette, puis s’enfuit, le cœur battant et le souffle court.
Les domestiques accourent, alertés par la cloche. La nuit est profonde, et les pas résonnent dans les couloirs vides. Un serviteur dort, inconscient, ne percevant pas le vacarme, tournant dans son sommeil.
Anny, collée au mur, voit les servantes se précipiter, terrorisées. Elle leur montre la fenêtre :
— Là !
Les femmes s’agglutinent, affolées, comme un troupeau d’oies effarouchées, croyant sentir les griffes du vampire sur leurs bras. Les cris percent la nuit. La porte claque derrière elles. À bout de forces, Anny attrape une nappe pour couvrir sa tête et son cou, s’effondrant sur le sol, tremblante, incapable de bouger.
Chez elle, Ellen se tient immobile à la fenêtre, la lumière du jour effleurant son visage pâle. Ses yeux scrutent la rue, mais son esprit demeure ailleurs, absorbé par le chagrin et la misère qui s’étendent devant elle. Chaque instant semble peser sur ses épaules comme un plomb invisible.
La rue s’élève doucement, serpentant vers le haut du quartier. Une procession funèbre avance au loin, cercueil après cercueil porté par des survivants harassés. Près de la maison, un homme chancelle, appuyé sur sa canne, les traits tirés par l’épuisement. Il lève les mains vers le ciel, comme pour implorer la miséricorde d’un monde désormais indifférent à la souffrance.
Au bord de l’évanouissement, Ellen se détourne, incapable de supporter davantage la vision de la mort et du désespoir. Elle s’affaisse dans un fauteuil, la tête enfouie dans ses mains.
Le livre, ouvert sur ses genoux, attire son regard. Une page semble brûler ses yeux :
SEULE UNE FEMME CHASTE
QUI AFFRONTERA SANS PEUR
LE VAMPIRE
JUSQU’AU PREMIER CRI DU COQ
POURRA LE DÉTRUIRE
DANS LA LUMIÈRE DE L’AUBE.
Ellen lève lentement la tête, le regard vide mais éclairé d’une compréhension glaciale. Elle ferme les yeux, prête à affronter ce qui doit venir.
Harding, vieilli et brisé, sort sur le perron de sa résidence. Il ferme la porte et s’appuie contre le chambranle. La main tremblante trace une croix noire sur le bois, puis retombe. Ses yeux creux refusent de contempler le signe qu’il vient de tracer. Il s’éloigne, le visage fermé, perdu dans un désespoir silencieux.
Devant la demeure abandonnée, une troupe d’hommes faméliques s’assemble, leurs regards animés par un fanatisme inquiétant. Une femme échevelée les harangue, et les poings se lèvent, vibrants d’angoisse et de colère.
« On l’a vu ! »
« Il s’est enfui de la maison ! »
« Il a étranglé le gardien ! »
Deux vieilles femmes, assises au bord d’un puits, contemplent la rue. La mort ne leur fait plus peur ; chaque jour est désormais un sursis. Elles se penchent l’une vers l’autre, chuchotant d’une voix tremblante.
« Dans la maison abandonnée… »
« C’est là qu’il se cache. »
« Il l’a étranglé. Le vampire ! »
Plus loin, des gens affolés courent, criant dans tous les sens. Les deux vieilles se retournent, gesticulent avec colère, brandissant leurs poings osseux. Harding passe derrière elles, et un rire amer et moqueur s’échappe de ses lèvres. Il s’éloigne, observant la panique qui s’étend comme un feu.
La foule converge de toutes parts, se rassemblant en une masse compacte. À un coin de rue, un homme montre quelque chose du doigt. Les spectateurs précipitent leurs pas vers lui, levant les yeux et agitant les bras. Des pierres s’envolent, et le chaos s’installe, palpable dans le fracas et les cris qui montent vers le ciel.
Accroupie sur le pignon d’une demeure solitaire, une silhouette se découpe sur le ciel sombre. Le vent chasse les feuilles mortes, et l’ombre semble guetter chaque mouvement en contrebas.
Le personnage se tient là, les yeux étincelants d’un rictus cruel. Il tire la langue avec provocation. Une pierre siffle à ses côtés. D’un bond brusque, il se redresse et disparaît parmi les tuiles, glissant comme une ombre insaisissable.
Assise dans un fauteuil ancien, Ellen brode un coussin selon l’art du temps passé. Les lettres se dessinent avec soin :
JE T’AIME
Lentement, elle pose son ouvrage, lasse, et se perd dans une rêverie silencieuse. Puis, d’un geste résolu, elle rallume sa lampe et reprend sa tâche, déterminée à achever son ouvrage malgré l’épuisement de l’esprit et du corps.
La rue est vide et silencieuse. Knock saute d’un mur et s’éloigne, rapide et furtif. Au loin, des hommes apparaissent ; ils l’ont aperçu ! Leurs cris percent l’air et la poursuite s’engage dans l’obscurité naissante.
Le ciel s’étend, immense et indifférent. Au loin, des silhouettes courent dans les champs au-delà de Wismar. Leurs silhouettes sont découpées sur l’horizon. Knock mène la course, ses poursuivants s’efforçant de combler l’écart, mais encore loin derrière.
La brume s’étire, le crépuscule enveloppe les épis qui se balancent dans un souffle humide. Soudain, une tête surgit entre les blés, suivie d’un dos osseux. Lentement, la tête pivote : Knock.
La lumière décline davantage. Les hommes approchent et s’arrêtent, perdant momentanément la trace de leur proie. Puis un cri éclate :
UN HOMME : « Là ! »
Tous se retournent et reprennent la chasse, d’un mouvement concerté, emportés par une frénésie de colère et de peur.
Au loin, une forme recourbée, des cheveux épars. Knock avance, apparemment sourd et aveugle à la présence de ses poursuivants. Les hommes s’élancent, brandissant bâtons et poings.
Un épouvantail se dresse dans le champ : un manteau noir pendu à un bâton, des lambeaux de paille flottant dans le vent. Les hommes s’en prennent à lui, furieux, avant de s’interrompre, fascinés :
« Là ! Regardez ! »
À cent pas, une tête apparaît, puis une silhouette humaine : Knock ! La poursuite reprend dans le crépuscule des blés.
La nuit s’étend. À une fenêtre de sa maison abandonnée, Nosferatu se tient immobile, silhouette effrayante et silencieuse. Ses yeux brillent comme des braises dans l’ombre.
Chez elle, Ellen s’éveille doucement, redressant le corps, tendue à l’écoute d’une voix invisible qui l’appelle. Elle se lève et avance lentement, guidée par un fil imperceptible.
Hutter dort dans un fauteuil, épuisé. Ellen s’approche de la fenêtre, s’agrippe au rebord et laisse ses yeux s’illuminer. Elle a vu.
Nosferatu se tient immobile à la fenêtre, silhouette noire contre la pâleur du ciel. Lentement, il lève les bras, comme pour une prière silencieuse, et ses doigts effleurent l’air froid de la nuit.
Ellen chancelle près de sa vitre. Sa terreur est telle qu’elle lutte contre elle-même, hésitant à ouvrir les volets. Deux fois ses mains se lèvent, deux fois elles retombent. Puis, d’un sursaut, elle se redresse et ouvre la fenêtre toute grande, laissant entrer le vent et la nuit.
À la fenêtre, Nosferatu s’écarte lentement, tourne le dos et disparaît dans l’ombre, ne laissant derrière lui qu’un frisson glacé.
Ellen tremble, figée entre peur et attente. Son regard scrute l’obscurité au dehors, chaque ombre semblant prendre forme et vie.
Les lourdes portes closes de la demeure s’ouvrent soudain d’elles-mêmes. Nosferatu apparaît alors, silhouette d’ombre, immobile et menaçante.
Ellen se cache le visage entre ses mains, saisie par une terreur paralysante. Devant la fenêtre, elle tente d’appeler au secours, mais aucun son ne franchit ses lèvres. Elle chancelle, s’avance vers Hutter, indécise, puis le secoue pour le réveiller.
Hutter s’éveille en sursaut. Il la prend dans ses bras, la portant jusqu’au sofa. Ses mains levées comme en prière, Ellen le supplie :
« Bulwer… Va chercher le docteur Bulwer ! »
Elle l’implore de partir. Il prend ses mains dans les siennes, l’embrasse sur le front, puis se précipite hors de la pièce.
Un sentier bordé de fleurs se découpe dans la nuit. Hutter surgit, en chemise et pantalon, sans chapeau ni veste, courant avec l’urgence et la détermination d’un homme porté par le désespoir.
Ellen regarde dans la direction où Hutter a disparu, les yeux grands ouverts, le souffle suspendu. Lentement, elle s’avance vers la fenêtre, comme attirée par un fil invisible.
Nosferatu franchit le cadre de la maison, avançant dans un silence surnaturel. Bientôt, il disparaît dans l’obscurité et la demeure paraît plus vide, plus déserte que jamais.
La rue est déserte. Nosferatu s’avance, s’arrête, lève la tête, prêt à bondir. Puis il entre dans le silence de la maison, chaque pas résonnant dans la nuit.
Ellen se retourne brusquement, tremblante, pressentant l’horreur imminente. Nosferatu s’avance lentement, tendu comme une bête de proie. Chaque pas de la créature rapproche la mort de son cœur. Sa main s’avance, cherchant son souffle, tandis qu’elle recule, impuissante, mais déterminée à survivre à l’inévitable.
Le laboratoire du DR Bulwer, transformé en salon de nuit, bruisse de vie silencieuse. Bassins à poissons, cages d’oiseaux et d’animaux, télescope près de la fenêtre, globes et fioles scintillant sous la lueur d’une lampe tremblante, composent un décor d’étrange curiosité.
Bulwer dort, enveloppé dans sa robe de chambre et son bonnet de nuit, un fauteuil enfonçant ses épaules fatiguées. Hutter fait irruption, le secoue avec urgence, le suppliant de le suivre. Bulwer ouvre les yeux, surpris, puis se lève et s’habille à la hâte, prêt à se lancer dans la nuit tourmentée.
Une foule s’amasse dans la nuit, la rumeur circulant rapidement : Knock a été capturé. D’autres curieux accourent de toutes parts, leur agitation illuminant la place obscure de murmures et de gestes nerveux.
Sievers surgit, haletant, accompagné d’un porteur de nouvelles urgentes. D’une autre porte, Knock est amené, tremblant et pris de panique. Il recule, tente de fuir, mais la terreur muette le cloue au sol. Ses yeux révèlent une peur sans nom, et la scène suspend son souffle dans l’attente d’un sort inexorable.
Ellen dort encore, mais une présence l’observe : la forme noire du vampire, ses doigts froids agrippant ses bras. Ses yeux s’écarquillent d’effroi. Puis, un son indistinct semble parvenir jusqu’à elle… un signal, un espoir ténu dans l’obscurité.
Un coq surgit sur une barrière, gonfle son cou, bat des ailes, et annonce l’aurore.
A l’asile d’aliénés, Knock, retenu par deux hommes, lutte avec frénésie, hurlant :
« Le Maître ! Le Maître ! »
Son corps se débat, affolé, comme consumé par l’obsession de l’ombre qui le hante.
Dans la chambre d’Ellen, Nosferatu relève la tête, ivre de plaisir et d’une force surnaturelle. Les yeux d’Ellen s’emplissent d’une peur sacrée, mais elle sait qu’il faut le retenir, qu’il ne doit pas s’échapper avant l’aube. Elle passe ses bras autour de lui, tenant ferme. La créature, privée de mouvement, se penche sur elle, impuissante à résister à la puissance de sa volonté humaine.
Le soleil se lève enfin sur la ville, inondant les rues de lumière claire.
Un rayon de soleil glisse sur le mur au-dessus du lit d’Ellen. Ses yeux s’éclairent d’espoir ; la lumière du jour est arrivée. Elle tend la main, avance lentement, laissant le rayon caresser son visage.
Les longues ombres du matin s’étirent sur les pavés. La rue est d’abord vide. Puis Hutter et Bulwer apparaissent, pressant le pas, tournant à l’angle d’une rue avec la détermination de ceux qui savent ce qui doit être accompli.
Le lit est baigné de soleil. Ellen, le regard brûlant d’attente, lève les yeux vers Nosferatu. La créature tressaille d’un frisson bestial. Ses yeux cherchent partout, son corps chancelle, puis il s’agenouille. La lumière le touche et il se défait lentement, comme de la cendre tombant sur le sol. Le mal est enfin consumé par le jour.
La lumière du matin s’infiltre entre les barreaux d’une cellule d’aliéné, traçant des rayons froids sur les murs humides. Knock, enfermé dans sa camisole, demeure immobile, ses lèvres murmurant d’une voix rauque et presque éteinte :
« Le Maître… le Maître… est mort. »
Sa tête s’affaisse sur sa poitrine, et le silence de la cellule semble absorber le souffle de sa terreur.
Chez Hutter, Nosferatu, à genoux, soutient son corps d’une main, tandis que l’autre se tend vers le soleil éclatant. La lumière, implacable, consume ses membres : doigts, bras, torse se dissolvent, se désagrègent dans l’éclat pur. Ellen, debout, les mains levées dans un geste de triomphe et de délivrance, s’écrie avec une voix qui traverse la pièce :
« Hutter ! »
Le mal est défait, annihilé par la puissance du jour.
La porte s’ouvre sur le seuil. Hutter et Bulwer, pressés par l’urgence et l’inquiétude, accourent. Leurs pas résonnent sur les pavés humides. Ils franchissent le seuil de la maison, portés par l’espérance et l’angoisse.
Ellen est étendue sur le lit, fragile, les doigts tendus vers Hutter. Il s’agenouille près d’elle, prend sa main dans la sienne ; elle serre faiblement, puis la laisse retomber. Sa tête s’incline, immobile, comme endormie dans le repos ultime.
Bulwer demeure debout, près de la fenêtre, les mains croisées derrière le dos. Son regard se perd dans le ciel clair, observant la lumière matinale qui a consumé l’ombre.
Plan supplémentaire du film : Il ne reste plus en Transylvanie que les ruines du château du comte Orlok, comme si la mort de son possesseur avait provoqué la destruction de sa forteresse et que la vie de la demeure lui était reliée…
TITRE FINAL: FIN
La nuit étendait son manteau noir sur la falaise abrupte. La mer, déchaînée, rugissait contre les rochers, envoyant des gerbes d’écume qui s’élevaient comme des spectres sous les éclairs de la tempête. Le vent hurlait, fouettant les herbes et les pierres, tandis qu’une vague gigantesque s’avançait, brisant son front d’eau sur la côte avec un fracas de tonnerre. Au loin, une voiture filait le long des chemins détrempés, secouée par le tumulte de la nuit.
La tempête se précipitait contre les vitres, les faisant trembler et claquer comme si des mains invisibles tentaient de les ouvrir. Anny dormait, paisible, jusqu’au moment où le vent arracha les rideaux et les fit battre comme des ailes furieuses. Elle sursauta, confuse et terrifiée. Sa tentative de refermer la fenêtre fut vaine : le vent la repoussait avec force, la faisant chanceler. Elle recula, le cœur battant, et s’enfuit hors de la chambre, emportée par la panique et le vacarme de l’orage.
La tempête s’engouffrait par la fenêtre ouverte de la chambre d’Ellen. Le lit était vide. Anny entra, pâle et haletante. Dans un éclair de compréhension, elle saisit la vérité : Ellen était partie. Sans perdre un instant, elle se précipita dehors, ses pas emportés par la fureur du vent et des vagues.
Ellen se tenait sur le toit, ses vêtements battus par les bourrasques et ses cheveux flottant comme un drapeau en plein chaos. Elle tendait les bras, comme pour se protéger ou conjurer l’invisible. Contre le ciel noir, sa silhouette semblait à la fois fragile et héroïque, une flamme blanche face aux ténèbres de la nuit.
Au large, la mer rugissait, furieuse et indomptable. D’énormes vagues déferlaient, engloutissant tout sur leur passage. Le Demeter, toutes voiles dehors, fuyait à travers la tempête, silhouette noire et fuyante dans la lumière blafarde des éclairs. Son avancée semblait irrépressible, comme une destinée funeste scellée par l’océan lui-même.
La tempête secouait les arbres et les toits, faisant trembler les fenêtres des maisons de Wismar. Un voilier avançait péniblement à contre-courant des éléments, silhouette sombre et fragile sur le miroir agité de la mer.
Le vent, les éclairs, la pluie faisaient rage, projetant le sable et les vagues contre le port. Le Demeter, porteur de malheur, filait à toute vitesse vers son objectif, indifférent à l’horreur qu’il semait derrière lui. Des voiliers tentaient de rentrer au port, luttant contre le vent et la houle, tandis qu’Ellen sortait précipitamment de sa chambre, le cœur serré par la peur. Le navire avançait inexorablement, porteur du cercueil noir de Nosferatu, et Hutter, alerte, courait dans les rues, impuissant mais décidé à intervenir.
Sur le toit de la maison Harding, Ellen était dans les bras d’Anny, ses cheveux volant dans le vent. Elle tendait les mains vers la mer, comme pour s’opposer à la force invisible qui approchait et déclara : Je dois rentrer chez moi. Il arrive.
La mer s’étendait, sombre et houleuse, jusqu’à l’horizon. Les croix des tombes du cimetière de Wismar se dressaient, blanches et figées, comme des sentinelles silencieuses. Plus loin, le banc de sable et les falaises recevaient la violence des vagues. Au loin, des silhouettes couraient, accourant pour secourir les naufragés. Le Demeter, poussé par les vents et la tempête, s’écrasa sur le banc de sable, se renversant sur le flanc avec un craquement sinistre. À travers une arche brisée du navire, sa silhouette passa, s’immobilisant un instant avant que les eaux ne le reprennent. Wismar demeurait, impassible, témoin silencieux de ce chaos.
Knock, seul dans l’ombre de sa cellule, tira une chaise vers la fenêtre. Il grimpa, s’agrippant aux barreaux, les yeux brûlants d’une curiosité malsaine. Le vent s’engouffrait dans la pièce, faisant voler ses cheveux d’une manière inquiétante, donnant à sa silhouette une apparence spectrale.
Le Demeter gisait, mort et déserté. Une corde pendait du pont, se balançant au rythme du vent. À cette corde, une infinité de rats descendaient, leurs corps frémissants et visqueux glissant le long du cordage. Dans le pont, la trappe s’ouvrit lentement. De l’ombre en sortit Nosferatu, portant le dernier cercueil, immobile et majestueux, incarnation même de la mort. Il avança lentement, silencieux, implacable. Les rats se ruèrent sur le pont, tandis que le vampire, le cercueil dans les bras, se tenait au milieu de ce chaos vivant et noir.
La ville était secouée par la tempête, arbres et toits pliant sous les rafales. Une voiture arriva au galop, freinant brusquement. Hutter bondit à terre, un essieu brisé sous ses pieds. Le cocher semblait désemparé, mais Hutter ne pouvait attendre : il abandonna le véhicule et s’élança dans les rues, le vent battant son visage et ses vêtements.
Nosferatu pénétra dans la ville, ses pas silencieux sur les pavés glissants. L’air semblait se figer à son passage, et même la tempête paraissait s’incliner devant son avance implacable.
Ellen et Anny étaient sur le toit, balayées par le vent. Soudain, Ellen se détacha, transportée par une vision intérieure. Elle leva les bras et s’écria :
Je dois aller vers lui. Il arrive !
Sans un regard pour Anny, elle disparut dans la nuit, courant à perdre haleine. Anny resta, les mains tordues de désespoir, incapable de la retenir.
Ellen courait, silhouette blanche fuyant à travers le parc, les branches se refermant derrière elle sous le vent, comme si la nature elle-même voulait la retenir.
Les volets clos tremblaient sous la tempête. Dans l’ombre, Nosferatu s’avançait, silencieux, chaque pas résonnant comme un glas funèbre dans le pavé mouillé.
Hutter filait dans la rue, le visage tiré par l’inquiétude et l’horreur, le souffle court et les yeux fixés sur la silhouette noire qui approchait.
Knock s’éloigna du mur de la fenêtre, tendant l’oreille aux bruits du dehors comme s’il percevait un message venu d’un autre monde. Triomphant, il murmura pour lui-même :
Le maître est proche… le maître est proche…
Il rampe lentement jusqu’à la porte, attendant, le cœur battant d’espoir. Lorsque l’infirmier entra, inspectant la pièce, Knock se glissa silencieusement dans son dos. Pris de panique, l’homme se retourna. Knock bondit sur lui avec la force et la rapidité d’un prédateur, le renversant au sol avant de s’échapper dans l’ombre, laissant l’infirmier effondré, haletant et terrifié.
Quelque part dans les rues, Hutter arriva en courant, le souffle court, les yeux cherchant anxieusement une lueur familière. Mais sa maison était plongée dans l’obscurité. Il s’apprêtait à enfoncer la porte quand une voix claire et tremblante le retint : « Hutter ! »
Il se retourna, et là, dans l’ombre, Ellen se tenait, les yeux brillants d’inquiétude et de soulagement. Sans réfléchir, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, une étreinte où se mêlaient peur et joie, réconfort et désir de ne plus jamais se quitter.
Au centre de la place déserte, Nosferatu marchait, portant un cercueil sous le bras. Ses pas étaient silencieux sur les pavés trempés par la pluie récente. Ses yeux noirs balayaient l’espace, scrutant la direction, avant qu’il ne reprenne sa marche, implacable et inévitable, comme l’ombre de la mort elle-même.
Une lampe éclairait doucement le salon des Hutter, jetant un cercle chaud sur le parquet ciré. Hutter et Ellen étaient assis sur le canapé, submergés par l’émotion des retrouvailles. Hutter, incapable de contenir sa joie, s’affaissa contre le bras du canapé, le visage noyé dans le soulagement et l’amour retrouvé.
Devant la maison, sur le chemin, Nosferatu se tenait immobile, le regard levé vers les fenêtres éclairées, comme si l’éclat de la vie humaine le défiait silencieusement. Ses yeux sombres semblaient sonder chaque recoin, chaque ombre, à la recherche de ce qui lui appartenait.
Dans son salon, Hutter se redressa, le visage illuminé par la joie. Il plongea son regard dans celui d’Ellen et murmura :
Dieu soit loué… tu es saine et sauve… maintenant tout va bien.
Ellen ne comprit pas entièrement ses mots, mais la chaleur et la force de la joie partagée surpassaient toute explication. La pièce semblait respirer avec eux, la lumière emplissant chaque coin, dissipant l’ombre de la peur.
Dans la rue déserte, la nuit régnait, silencieuse et épaisse. Au milieu, Nosferatu se tenait, le cercueil serré contre lui. Lentement, il tourna la tête, observant la maison des Hutter. Une lumière amicale brillait à une fenêtre, mais l’image de la maison semblait à la fois vivante et étrangement vide. Pas un souffle ne venait de l’intérieur. Avec une détermination glaciale, Nosferatu s’avança vers la demeure, son pas mesuré et silencieux, et disparut dans l’ombre de l’entrée.
Sur le navire, le capitaine gisait mort, encore attaché à la barre, figé dans un dernier acte de devoir. Harding et quelques hommes montaient sur le pont, les yeux écarquillés devant l’horreur. Le visage du capitaine, crispé dans l’agonie, portait deux marques rouges au cou. Sa main, encore crispée sur le crucifix contre sa poitrine, témoignait d’une résistance désespérée. Harding, horrifié, reculait, incapable de comprendre la violence silencieuse de cette mort.
Le navire échoué se découpait dans la nuit, sombre et menaçant. Le vent balayait les dunes et portait des silhouettes de villageois, rassemblés pour observer le spectacle. Un homme descendit le long de la coque inclinée à l’aide d’une corde, tandis que le capitaine du port, torche en main, et quelques anciens pêcheurs attendaient en bas. Le grimpeur fit son rapport :
Tout a été examiné… Pas une âme vivante à bord.
Le capitaine prit note avec gravité, le silence de la mer et du vent pesant sur ses épaules.
L’arrière du navire se découpe dans l’obscurité, la barre immobile sous le vent nocturne. Des hommes, silencieux et graves, soulèvent le corps inanimé du capitaine et l’emportent avec précaution, comme s’ils redoutaient le contact de la mort elle-même.
Dans la cabine, Harding demeure seul, le souffle retenu. Ses yeux se posent sur un livre oublié, posé près d’un mât fixé à la barre. À la lueur vacillante d’une lanterne, il ouvre le volume et parcourt les lignes, le front plissé.
Une page attire son attention :
Varna – 12 juillet
Équipage : moi-même, le capitaine, un second, un timonier, et cinq matelots.
Départ : pour les Dardanelles.
Harding secoue la tête, perplexe. Les mots, simples et froids, résonnent pourtant comme une sombre prophétie. Il sort sur le pont, le livre en main, et regarde la mer, songeant à ce qu’elle a englouti.
La grande salle du bâtiment de l’autorité portuaire en plein jour, austère et silencieuse, est ornée de figures de proue et de maquettes de navires suspendues au plafond. Le capitaine mort repose dans une chapelle ardente, figé dans l’effroi silencieux de sa dernière lutte.
Le Dr Sievers s’approche, scrutant avec soin le cou du défunt. Les marques sont évidentes, mais leur signification échappe à l’esprit rationnel. Harding lui tend le journal de bord, et tous deux lisent les lignes gravées par le destin :
Deuxième jour : 13 juillet — Un marin est tombé malade d’une fièvre.
Cap : SSO. Vent : —
Troisième jour : 14 juillet — Le second parle étrangement. Il dit qu’il y a un passager inconnu sous le pont.
Cap : SE. Vent : NE. Force : 3,6.
Dixième jour : 22 juillet — Rats dans la cale. Danger de peste.
La compréhension frappe Sievers avec une violence soudaine. Sa main tremble alors qu’il désigne le journal, sa barbe s’agitant sous l’émotion. Il s’écrie :
Danger de peste ! C’est cela ! Danger de peste !
Puis sa voix monte, martelant l’ordre dans l’air chargé de peur :
Rentrez chez vous ! Fermez toutes vos portes et fenêtres !
Autour d’eux, la panique se répand. Les femmes portent leurs foulards aux lèvres, reculent, et la foule, submergée par l’angoisse, quitte la salle dans un tumulte de frayeurs.
La place, vide et silencieuse, n’offre que le vent qui fait frissonner les drapeaux et secoue les branches. Au centre, le grand tambour municipal repose sur son support, immobile avant l’appel. Puis, d’un mouvement précis, le tambour bat un roulement puissant, sec et métallique, qui résonne dans la ville endormie.
Une fenêtre s’ouvre. Une tête apparaît, celle d’une femme amaigrie, ses joues creuses, ses longs cheveux épars battus par le vent. La maladie a laissé ses marques sur son cou, preuve muette du fléau qui dévore la ville.
Le tambour sort un papier et lit d’une voix claire, qui porte malgré le vent et le silence :
Tous les citoyens sont informés que l’honorable magistrat de cette ville interdit le déplacement des suspects de peste vers les hôpitaux, afin d’empêcher la propagation du fléau dans les rues.
Lorsque le tambour se tait, il disparaît dans l’ombre. La place reste déserte, glaciale, et la peur, palpable, s’installe durablement dans les cœurs.
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ACTE V
Un homme sort précautionneusement d’une maison, referme la porte derrière lui et trace une croix blanche à la craie sur le battant. Lentement, il s’éloigne, sa silhouette se fondant dans l’ombre de la nuit.
La maison voisine, où une tête apparaît à une fenêtre haute, encore des vivants ici. L’homme poursuit sa sinistre besogne, frappant aux portes et marquant les maisons d’une croix funeste. Plus loin, un cercueil est transporté, porté par des hommes aux visages masqués de bandages blancs. Le signal est donné : le fléau a déjà commencé son passage.
Chez les Hutter, Une bougie tremblante jette des ombres sur le fauteuil et un livre ouvert sur la table. L’inscription, simple et menaçante : VAMPIRE. Ellen s’assoit près de la fenêtre, le volume sur ses genoux, luttant contre le frisson de répulsion qui la saisit à chaque ligne.
Hutter entre, haletant, presque hostile. D’un geste brusque, il arrache le livre des mains d’Ellen. Ses yeux trahissent l’angoisse et l’urgence. Ellen se tourne vers la fenêtre, désignant la maison abandonnée d’en face. Sa robe noire et son châle flottent dans le vent nocturne.
— Là ! s’écrie-t-elle, le corps tendu comme un arc, vibrant de frayeur et de détermination.
Hutter, immobile, observe, impuissant face à la révélation silencieuse de ce que sa femme a compris.
À travers le cadre de la fenêtre, l’ombre noire se dessine. Quatre carreaux rectangulaires enferment un visage cireux, souriant d’une manière bestiale. Les doigts d’Orlock s’agrippent au bois comme pour pénétrer dans la chambre, chaque détail de sa figure répandant un frisson glacé dans l’air nocturne.
Ellen s’accroche à Hutter, respirant avec peine.
« C’est ainsi que je le vois… chaque soir ! »
Son visage penche en arrière, apaisé par la connaissance de l’horreur. Hutter, lui, reste tendu, le poing serré, le regard inquiet pour la sécurité d’Ellen. L’émotion les envahit, silencieuse mais palpable.
La nuit tombe et l’allumeur de réverbères descend la rue, allumant les lampes une à une. Sa silhouette disparaît dans l’ombre après avoir laissé un mince filet de lumière vacillante sur le pavé humide.
Anny est recroquevillée sur un canapé, tremblante, tandis que Harding tente de la calmer en tenant ses mains. Épuisée, elle s’effondre. Harding se redresse, ferme les yeux un instant et murmure :
« Je vais chercher le docteur Sievers !»
Il disparaît, laissant Anny seule. Ses yeux s’ouvrent sur l’ombre d’un mouvement au coin de la pièce. Une silhouette étrange grandit derrière le rideau de la fenêtre : d’abord une chauve-souris, puis une présence plus terrible encore… Nosferatu ?
Anny se plaque contre le mur, hurle, tire la sonnette, puis s’enfuit, le cœur battant et le souffle court.
Les domestiques accourent, alertés par la cloche. La nuit est profonde, et les pas résonnent dans les couloirs vides. Un serviteur dort, inconscient, ne percevant pas le vacarme, tournant dans son sommeil.
Anny, collée au mur, voit les servantes se précipiter, terrorisées. Elle leur montre la fenêtre :
— Là !
Les femmes s’agglutinent, affolées, comme un troupeau d’oies effarouchées, croyant sentir les griffes du vampire sur leurs bras. Les cris percent la nuit. La porte claque derrière elles. À bout de forces, Anny attrape une nappe pour couvrir sa tête et son cou, s’effondrant sur le sol, tremblante, incapable de bouger.
Chez elle, Ellen se tient immobile à la fenêtre, la lumière du jour effleurant son visage pâle. Ses yeux scrutent la rue, mais son esprit demeure ailleurs, absorbé par le chagrin et la misère qui s’étendent devant elle. Chaque instant semble peser sur ses épaules comme un plomb invisible.
La rue s’élève doucement, serpentant vers le haut du quartier. Une procession funèbre avance au loin, cercueil après cercueil porté par des survivants harassés. Près de la maison, un homme chancelle, appuyé sur sa canne, les traits tirés par l’épuisement. Il lève les mains vers le ciel, comme pour implorer la miséricorde d’un monde désormais indifférent à la souffrance.
Au bord de l’évanouissement, Ellen se détourne, incapable de supporter davantage la vision de la mort et du désespoir. Elle s’affaisse dans un fauteuil, la tête enfouie dans ses mains.
Le livre, ouvert sur ses genoux, attire son regard. Une page semble brûler ses yeux :
SEULE UNE FEMME CHASTE
QUI AFFRONTERA SANS PEUR
LE VAMPIRE
JUSQU’AU PREMIER CRI DU COQ
POURRA LE DÉTRUIRE
DANS LA LUMIÈRE DE L’AUBE.
Ellen lève lentement la tête, le regard vide mais éclairé d’une compréhension glaciale. Elle ferme les yeux, prête à affronter ce qui doit venir.
Harding, vieilli et brisé, sort sur le perron de sa résidence. Il ferme la porte et s’appuie contre le chambranle. La main tremblante trace une croix noire sur le bois, puis retombe. Ses yeux creux refusent de contempler le signe qu’il vient de tracer. Il s’éloigne, le visage fermé, perdu dans un désespoir silencieux.
Devant la demeure abandonnée, une troupe d’hommes faméliques s’assemble, leurs regards animés par un fanatisme inquiétant. Une femme échevelée les harangue, et les poings se lèvent, vibrants d’angoisse et de colère.
« On l’a vu ! »
« Il s’est enfui de la maison ! »
« Il a étranglé le gardien ! »
Deux vieilles femmes, assises au bord d’un puits, contemplent la rue. La mort ne leur fait plus peur ; chaque jour est désormais un sursis. Elles se penchent l’une vers l’autre, chuchotant d’une voix tremblante.
« Dans la maison abandonnée… »
« C’est là qu’il se cache. »
« Il l’a étranglé. Le vampire ! »
Plus loin, des gens affolés courent, criant dans tous les sens. Les deux vieilles se retournent, gesticulent avec colère, brandissant leurs poings osseux. Harding passe derrière elles, et un rire amer et moqueur s’échappe de ses lèvres. Il s’éloigne, observant la panique qui s’étend comme un feu.
La foule converge de toutes parts, se rassemblant en une masse compacte. À un coin de rue, un homme montre quelque chose du doigt. Les spectateurs précipitent leurs pas vers lui, levant les yeux et agitant les bras. Des pierres s’envolent, et le chaos s’installe, palpable dans le fracas et les cris qui montent vers le ciel.
Accroupie sur le pignon d’une demeure solitaire, une silhouette se découpe sur le ciel sombre. Le vent chasse les feuilles mortes, et l’ombre semble guetter chaque mouvement en contrebas.
Le personnage se tient là, les yeux étincelants d’un rictus cruel. Il tire la langue avec provocation. Une pierre siffle à ses côtés. D’un bond brusque, il se redresse et disparaît parmi les tuiles, glissant comme une ombre insaisissable.
Assise dans un fauteuil ancien, Ellen brode un coussin selon l’art du temps passé. Les lettres se dessinent avec soin :
JE T’AIME
Lentement, elle pose son ouvrage, lasse, et se perd dans une rêverie silencieuse. Puis, d’un geste résolu, elle rallume sa lampe et reprend sa tâche, déterminée à achever son ouvrage malgré l’épuisement de l’esprit et du corps.
La rue est vide et silencieuse. Knock saute d’un mur et s’éloigne, rapide et furtif. Au loin, des hommes apparaissent ; ils l’ont aperçu ! Leurs cris percent l’air et la poursuite s’engage dans l’obscurité naissante.
Le ciel s’étend, immense et indifférent. Au loin, des silhouettes courent dans les champs au-delà de Wismar. Leurs silhouettes sont découpées sur l’horizon. Knock mène la course, ses poursuivants s’efforçant de combler l’écart, mais encore loin derrière.
La brume s’étire, le crépuscule enveloppe les épis qui se balancent dans un souffle humide. Soudain, une tête surgit entre les blés, suivie d’un dos osseux. Lentement, la tête pivote : Knock.
La lumière décline davantage. Les hommes approchent et s’arrêtent, perdant momentanément la trace de leur proie. Puis un cri éclate :
UN HOMME : « Là ! »
Tous se retournent et reprennent la chasse, d’un mouvement concerté, emportés par une frénésie de colère et de peur.
Au loin, une forme recourbée, des cheveux épars. Knock avance, apparemment sourd et aveugle à la présence de ses poursuivants. Les hommes s’élancent, brandissant bâtons et poings.
Un épouvantail se dresse dans le champ : un manteau noir pendu à un bâton, des lambeaux de paille flottant dans le vent. Les hommes s’en prennent à lui, furieux, avant de s’interrompre, fascinés :
« Là ! Regardez ! »
À cent pas, une tête apparaît, puis une silhouette humaine : Knock ! La poursuite reprend dans le crépuscule des blés.
La nuit s’étend. À une fenêtre de sa maison abandonnée, Nosferatu se tient immobile, silhouette effrayante et silencieuse. Ses yeux brillent comme des braises dans l’ombre.
Chez elle, Ellen s’éveille doucement, redressant le corps, tendue à l’écoute d’une voix invisible qui l’appelle. Elle se lève et avance lentement, guidée par un fil imperceptible.
Hutter dort dans un fauteuil, épuisé. Ellen s’approche de la fenêtre, s’agrippe au rebord et laisse ses yeux s’illuminer. Elle a vu.
Nosferatu se tient immobile à la fenêtre, silhouette noire contre la pâleur du ciel. Lentement, il lève les bras, comme pour une prière silencieuse, et ses doigts effleurent l’air froid de la nuit.
Ellen chancelle près de sa vitre. Sa terreur est telle qu’elle lutte contre elle-même, hésitant à ouvrir les volets. Deux fois ses mains se lèvent, deux fois elles retombent. Puis, d’un sursaut, elle se redresse et ouvre la fenêtre toute grande, laissant entrer le vent et la nuit.
À la fenêtre, Nosferatu s’écarte lentement, tourne le dos et disparaît dans l’ombre, ne laissant derrière lui qu’un frisson glacé.
Ellen tremble, figée entre peur et attente. Son regard scrute l’obscurité au dehors, chaque ombre semblant prendre forme et vie.
Les lourdes portes closes de la demeure s’ouvrent soudain d’elles-mêmes. Nosferatu apparaît alors, silhouette d’ombre, immobile et menaçante.
Ellen se cache le visage entre ses mains, saisie par une terreur paralysante. Devant la fenêtre, elle tente d’appeler au secours, mais aucun son ne franchit ses lèvres. Elle chancelle, s’avance vers Hutter, indécise, puis le secoue pour le réveiller.
Hutter s’éveille en sursaut. Il la prend dans ses bras, la portant jusqu’au sofa. Ses mains levées comme en prière, Ellen le supplie :
« Bulwer… Va chercher le docteur Bulwer ! »
Elle l’implore de partir. Il prend ses mains dans les siennes, l’embrasse sur le front, puis se précipite hors de la pièce.
Un sentier bordé de fleurs se découpe dans la nuit. Hutter surgit, en chemise et pantalon, sans chapeau ni veste, courant avec l’urgence et la détermination d’un homme porté par le désespoir.
Ellen regarde dans la direction où Hutter a disparu, les yeux grands ouverts, le souffle suspendu. Lentement, elle s’avance vers la fenêtre, comme attirée par un fil invisible.
Nosferatu franchit le cadre de la maison, avançant dans un silence surnaturel. Bientôt, il disparaît dans l’obscurité et la demeure paraît plus vide, plus déserte que jamais.
La rue est déserte. Nosferatu s’avance, s’arrête, lève la tête, prêt à bondir. Puis il entre dans le silence de la maison, chaque pas résonnant dans la nuit.
Ellen se retourne brusquement, tremblante, pressentant l’horreur imminente. Nosferatu s’avance lentement, tendu comme une bête de proie. Chaque pas de la créature rapproche la mort de son cœur. Sa main s’avance, cherchant son souffle, tandis qu’elle recule, impuissante, mais déterminée à survivre à l’inévitable.
Le laboratoire du DR Bulwer, transformé en salon de nuit, bruisse de vie silencieuse. Bassins à poissons, cages d’oiseaux et d’animaux, télescope près de la fenêtre, globes et fioles scintillant sous la lueur d’une lampe tremblante, composent un décor d’étrange curiosité.
Bulwer dort, enveloppé dans sa robe de chambre et son bonnet de nuit, un fauteuil enfonçant ses épaules fatiguées. Hutter fait irruption, le secoue avec urgence, le suppliant de le suivre. Bulwer ouvre les yeux, surpris, puis se lève et s’habille à la hâte, prêt à se lancer dans la nuit tourmentée.
Une foule s’amasse dans la nuit, la rumeur circulant rapidement : Knock a été capturé. D’autres curieux accourent de toutes parts, leur agitation illuminant la place obscure de murmures et de gestes nerveux.
Sievers surgit, haletant, accompagné d’un porteur de nouvelles urgentes. D’une autre porte, Knock est amené, tremblant et pris de panique. Il recule, tente de fuir, mais la terreur muette le cloue au sol. Ses yeux révèlent une peur sans nom, et la scène suspend son souffle dans l’attente d’un sort inexorable.
Ellen dort encore, mais une présence l’observe : la forme noire du vampire, ses doigts froids agrippant ses bras. Ses yeux s’écarquillent d’effroi. Puis, un son indistinct semble parvenir jusqu’à elle… un signal, un espoir ténu dans l’obscurité.
Un coq surgit sur une barrière, gonfle son cou, bat des ailes, et annonce l’aurore.
A l’asile d’aliénés, Knock, retenu par deux hommes, lutte avec frénésie, hurlant :
« Le Maître ! Le Maître ! »
Son corps se débat, affolé, comme consumé par l’obsession de l’ombre qui le hante.
Dans la chambre d’Ellen, Nosferatu relève la tête, ivre de plaisir et d’une force surnaturelle. Les yeux d’Ellen s’emplissent d’une peur sacrée, mais elle sait qu’il faut le retenir, qu’il ne doit pas s’échapper avant l’aube. Elle passe ses bras autour de lui, tenant ferme. La créature, privée de mouvement, se penche sur elle, impuissante à résister à la puissance de sa volonté humaine.
Le soleil se lève enfin sur la ville, inondant les rues de lumière claire.
Un rayon de soleil glisse sur le mur au-dessus du lit d’Ellen. Ses yeux s’éclairent d’espoir ; la lumière du jour est arrivée. Elle tend la main, avance lentement, laissant le rayon caresser son visage.
Les longues ombres du matin s’étirent sur les pavés. La rue est d’abord vide. Puis Hutter et Bulwer apparaissent, pressant le pas, tournant à l’angle d’une rue avec la détermination de ceux qui savent ce qui doit être accompli.
Le lit est baigné de soleil. Ellen, le regard brûlant d’attente, lève les yeux vers Nosferatu. La créature tressaille d’un frisson bestial. Ses yeux cherchent partout, son corps chancelle, puis il s’agenouille. La lumière le touche et il se défait lentement, comme de la cendre tombant sur le sol. Le mal est enfin consumé par le jour.
La lumière du matin s’infiltre entre les barreaux d’une cellule d’aliéné, traçant des rayons froids sur les murs humides. Knock, enfermé dans sa camisole, demeure immobile, ses lèvres murmurant d’une voix rauque et presque éteinte :
« Le Maître… le Maître… est mort. »
Sa tête s’affaisse sur sa poitrine, et le silence de la cellule semble absorber le souffle de sa terreur.
Chez Hutter, Nosferatu, à genoux, soutient son corps d’une main, tandis que l’autre se tend vers le soleil éclatant. La lumière, implacable, consume ses membres : doigts, bras, torse se dissolvent, se désagrègent dans l’éclat pur. Ellen, debout, les mains levées dans un geste de triomphe et de délivrance, s’écrie avec une voix qui traverse la pièce :
« Hutter ! »
Le mal est défait, annihilé par la puissance du jour.
La porte s’ouvre sur le seuil. Hutter et Bulwer, pressés par l’urgence et l’inquiétude, accourent. Leurs pas résonnent sur les pavés humides. Ils franchissent le seuil de la maison, portés par l’espérance et l’angoisse.
Ellen est étendue sur le lit, fragile, les doigts tendus vers Hutter. Il s’agenouille près d’elle, prend sa main dans la sienne ; elle serre faiblement, puis la laisse retomber. Sa tête s’incline, immobile, comme endormie dans le repos ultime.
Bulwer demeure debout, près de la fenêtre, les mains croisées derrière le dos. Son regard se perd dans le ciel clair, observant la lumière matinale qui a consumé l’ombre.
Plan supplémentaire du film : Il ne reste plus en Transylvanie que les ruines du château du comte Orlok, comme si la mort de son possesseur avait provoqué la destruction de sa forteresse et que la vie de la demeure lui était reliée…
TITRE FINAL: FIN
- Monsieur Vilak
- Grand Goldorak

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Re: Script exact de Nosfertu d'Henrik Galeen en version litteraire
oui, j'avais le script et j'ai tout gardé sous forme plus lisible en effacçant seulement les noms de lieux de tournage, les plans ou fondus au noir voir eouverture au noir (quasi pas celui la) et les metres de bobine a utiliser... Je pensais que vu le document qui a meme des scenes coupees, ça interessrai du monde !


