version raccourcie de Nosferatu le roman de Judex6 pour les pressés :

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Judex
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version raccourcie de Nosferatu le roman de Judex6 pour les pressés :

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ACTE I
Wismar, antique cité portuaire, s’étendait sous le soleil du matin comme une miniature d’or et de cuivre. Les toits, polis par les vents marins, renvoyaient des éclats chauds ; les places ombragées laissaient sur les pavés un miroitement de feuillages. L’air, chargé de sel et de bois humide, semblait figé dans une sereine respiration. Au port, le clapotis régulier de l’eau se mêlait aux cris des mouettes et au froissement des voiles, tandis qu’au loin, Lübeck s’illuminait, ses mâts dessinant dans l’azur un ballet immobile.
Dans ce décor où l’ombre et la lumière se répondaient, Thomas et Ellen Hutter vivaient dans une rue tranquille, bordée de façades colorées. Leur union, née de l’enfance et mûrie dans l’amitié, s’était transformée en attachement profond. Thomas, placé chez Knock grâce à l’insistance bienveillante de son beau-frère, subvenait avec application aux besoins du foyer. Ellen, d’un tempérament mélancolique depuis un lointain voyage, vivait sous la surveillance régulière du docteur Bulwer, lequel lui recommandait d’éviter les lectures superstitieuses qu’elle affectionnait.
Ce matin-là, les balcons de leur demeure, garnis de caisses en bois vert, répandaient un parfum de rosée. Un chaton bondissait dans la lumière, poursuivant la balle suspendue qu’Ellen agitait près de la fenêtre. Puis, le prenant contre elle, elle souriait, ses traits baignés d’or.
Dans la chambre, Thomas ajustait sa veste, examinait son reflet, observait le port depuis la fenêtre. Il prit un paquet de lettres, le pesa dans sa main, soupira d’impatience. Dans le jardin, il cueillit quelques œillets pour Ellen. À peine les fleurs eurent-elles quitté leur tige qu’un voile passa sur le visage de la jeune femme.
— Pourquoi les as-tu tuées… elles étaient si belles, murmura-t-elle.
— Pardonne-moi, répondit-il doucement. Elles viennent de loin… de jardins orientaux. Je voulais simplement t’en offrir la couleur.
Elle se laissa apaiser dans ses bras, mais une fragilité nouvelle émut le jeune homme.
Le déjeuner fut bref. Ellen le réprimanda avec douceur :
— Tu pars toujours sans finir ton repas…
— Herr Knock ne pardonne pas les retards, répondit Hutter, tentant de garder un ton léger.
Elle posa la main sur son bras :
— Les fleurs… ce sont des présages. Ne va pas travailler aujourd’hui.
Il hésita, troublé, mais s’efforça de sourire.
— Tu te laisses impressionner.
Il quitta la maison, salua les voisins, évita de justesse un chat qui traversait, et pressa l’allure. Dans la rue, il heurta par mégarde le professeur Bulwer, qui lança en riant :
— Vous courez bien vite, cher Thomas ! On arrive toujours à bon port, vous le savez.
Après une brève excuse, Hutter poursuivit sa route.
Au-dessus des toits, un grand corbeau fendait l’air, une enveloppe dans le bec. Arrivé à une petite agence immobilière, l’oiseau la laissa tomber dans la main qui s’avançait derrière un battant entrouvert. Ainsi commençait, pour Hutter, un chemin dont il ne soupçonnait pas l’issue.

Deux heures plus tard, le jeune employé entrait dans le bureau de Knock. L’endroit, austère, baignait dans une lumière blafarde filtrant à travers des stores poussiéreux. Le parquet grinçait ; l’odeur de cire et de vieux papiers semblait saturer l’air.
Derrière son pupitre, Knock, silhouette maigre et voûtée, scrutait la lettre reçue du corbeau. Des signes étranges y formaient une écriture presque hermétique. Le vieillard souriait d’un rictus aigu, comme s’il comprenait tout ce qui, pour un autre, serait resté obscur.
— Hutter, venez immédiatement.
L’employé s’avança. Knock lui tendit la lettre.
— J’ai une mission pour vous. Dites-moi d’abord : aimez-vous voyager ?
— J’aimerais… mais Ellen préférerait que je reste, répondit-il avec prudence.
— Dommage. L’occasion est rare, et essentielle pour notre maison.
Ses yeux, sombres, flamboyaient d’une excitation froide.
— Connaissez-vous le comte Orlok ?
— Non, jamais entendu.
Knock acquiesça, satisfait.
— C’est un homme singulier… un esprit affûté. Il désire acquérir une maison à Wismar. Une maison abandonnée, surtout.
— Quelle idée étrange…
— Le client est roi. Et c’est un roi capricieux. Il faut lui offrir ce qu’il demande.
Knock se tourna vers la fenêtre et fixa une demeure en ruines qui se dressait sur la rue d’en face.
— Celle-ci. Votre voisine.
— Mais elle est délabrée.
— Délabrée, oui, mais admirablement située. Et très avantageuse pour nous.
Hutter s’inclina. L’affaire était séduisante, la commission substantielle.
Knock poursuivit, un sourire presque dément aux lèvres :
— Le comte paiera de cinquante à soixante mille couronnes. Une belle récompense… Il ne vous faudra qu’un peu de sueur, un peu d’effort et sans doute un peu de sang pour parvenir jusqu’à lui
Knock ouvrit un atlas, traça la route.
— Voici la Transylvanie : montagnes, forêts, superstitions. Peu s’y aventurent. Mais le comte Orlok est homme puissant ; chez lui, vous serez accueilli.
Hutter accepta, non sans un frisson.
— Partez dès ce soir. Soyez à l’heure. Le comte n’aime pas les retards. Bon voyage au pays des brigands et des fantômes.
Lorsque le jeune homme eut quitté la pièce, Knock, seul, éclata d’un rire aigu. Les dés étaient jetés.

Ellen aperçut Thomas dans la rue et accourut.
— Je dois partir… une affaire urgente, dit-il.
Elle blêmit.
— Ne pars pas ! Quelque chose arrivera…
Comme elle tremblait, il fit appeler Bulwer. Le docteur déclara :
— Elle se remettra. Mieux vaut la laisser en de bonnes mains.
Hutter conduisit alors Ellen chez son beau-frère, Alan Harding, dont la demeure, entourée de vergers et d’un parc vaste, offrait repos et sécurité.
— Laisse-la ici, dit Harding. Elle sera bien entourée.
Anne, la sœur de Hutter, promit d’être attentive.
Ellen, en larmes, supplia encore Thomas de rester. En vain : le temps pressait. Il embrassa une dernière fois les siens et quitta la propriété au moment où un corbeau obscur s’envolait vers l’est.
Sur la hauteur, Knock observait la scène, pâle et souriant d’un sourire étrange.
— Tout est en place…
Hutter rejoignit la place principale où un cheval sellé l’attendait. Il monta en selle et prit la route.

Le voyage fut long et contrarié. Entre relais et diligences, sabot perdu, roue brisée, neige profonde, marécages brumeux, il avança pourtant sans faiblir. La fatigue pesait, mais la curiosité l’emportait.
À la tombée du soir, les Carpates surgirent, massives, bleutées.
La diligence s’arrêta devant une auberge. L’aubergiste, petit vieillard buriné, les accueillit :
— Bienvenue au col de Tihuța ! Il fait froid, entrez donc.
Hutter, s’asseyant, lança joyeusement :
— Vite, mon repas ! Je dois repartir pour le château du comte Orlok !
Un silence glacial s’abattit. Des Huzules, pétrifiés, posèrent leurs verres.
L’aubergiste s’avança lentement.
— Vous… avez dit quelque chose, jeune homme ?
— Non… rien, répondit Hutter, surpris de la soudaine tension.
— Vous avez prononcé quelque chose, jeune homme ?
— Non… rien…, répondit Hutter, décontenancé.
— Ici, certains noms ne se disent pas. Si vous allez chez cet individu, gardez cela pour vous.
— Vous semblez redouter cet homme. Vous a-t-il fait quelque tort ?
— À moi, non… mais ce nom n’est pas admis sous mon toit. Et si j’étais vous, je n’irais pas là-bas.
Il tendit alors une enveloppe au visiteur :
— Voici pour vous. On l’a trouvée dans le courrier du matin. Elle était accompagnée d’une plume noire… et les billets joints couvrent votre nuit à l’auberge.
Hutter reconnut sans peine l’écriture aux courbes archaïques, proche de celle que Knock lui avait montrée. Des « æ », des ligatures anciennes, quelques traits démodés s’y mêlaient.
La lettre disait :
« Mon ami,
Bienvenue dans les Carpates.
Passez ici la nuit sans vous soucier du paiement : nul invité ne doit être importuné en mon nom.
Je vous attends avec une grande impatience.
La diligence que vous reprendrez demain mettra un certain temps à parcourir la courte distance qui sépare l’auberge de mon château ; la neige et les escarpements rendent l’ascension difficile.
Je dépêcherai mon cocher à votre rencontre dès que votre véhicule sera visible du haut de mes remparts.
Puisse votre séjour vous être doux. Reposez-vous, nourrissez-vous bien ; j’attache du prix à ce que vous arriviez en parfaite condition dans mon domaine.
Votre ami,
O. »
La brume se levait derrière l’auberge, la nuit avançait. Dans les pâturages, les chevaux dressèrent soudain la tête, affolés, puis s’évanouirent dans l’ombre. Les Huzules, groupés devant les fenêtres, observaient l’obscurité.
— Le loup-garou rôde encore…, lança l’un d’eux.
— Ou un vampire…, ajouta un autre.
— Certains ne craignent ni ail, ni hostie, souffla un troisième.
— Ne plaisantez pas avec ces choses, intervint un dernier. Le patron déteste qu’on en parle.
La vieille servante retint Hutter qui s’apprêtait à sortir :
— Ne partez pas ce soir… les loups rôdent.
— Vous avez raison. Il vaut mieux dîner ici que finir au menu, répondit-il avec un rire forcé.
Dans le bois voisin, sous la neige épaisse, une silhouette animale observait l’auberge. Les corbeaux tournaient autour du bâtiment avant de disparaître.
Dans sa chambre blanchie à la chaux, Hutter ouvrit la fenêtre sur une nuit sans étoiles. Il tira de son bagage un livre trouvé dans la salle commune : Vampire. Le Nosfératu. Les fautes des hommes pleines de sang, disait l’ouvrage, engendraient une créature venue réclamer justice. Effrayé, il referma vivement le volume.
À l’aube, il le reprit, le referma encore et ouvrit la fenêtre : en bas, les palefreniers rassemblaient les chevaux. La vieille servante se glissa jusqu’à lui, passa furtivement le livre dans sa poche :
— Prenez garde. Vous ignorez dans quelle histoire vous entrez.
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La diligence ne put repartir avant la mi-journée : il fallut changer les roues endommagées par la neige. L’aubergiste fouilla longtemps avant de retrouver des pièces de rechange. Les hommes dégageaient des plumes de corbeaux enfoncées partout dans le bois des moyeux. Enfin, l’attelage fut prêt.
— Attendez ! cria l’aubergiste. Il manque un passager !
Par la fenêtre de l’étage, Hutter faisait signe qu’on l’attende. Il surgit, valise à la main. La diligence partit dans un nuage de poussière. Le soleil déclinait, drapant les Carpates d’une teinte rouge sombre. Les arbres projetaient des ombres immenses.
— Plus vite ! lança Hutter au cocher. Je dois arriver avant la nuit !
La neige qui reprenait ralentissait l’allure. Autour de lui, l’agent immobilier découvrait un paysage irréel : marécages noyés de brume, forêts primitives, rochers tranchants baignant dans une lumière d’or déclinant.
La route se rétrécissait, comme si les collines se refermaient derrière eux. Le cocher, après un regard inquiet vers les hauteurs, fouetta soudain les chevaux, ignorant les dangers de la pente. Les bêtes renâclaient : elles semblaient reconnaître les lieux. Une odeur de terre froide, métallique, flottait. Les corbeaux seuls persistaient dans cet air déserté.
Deux femmes se tenaient au bord du chemin, immobiles. Le véhicule filait si vite que leurs silhouettes tremblantes paraissaient irréelles. Plus loin, une vieille femme, à genoux devant une madone, leva les bras, implorante, comme pour détourner la diligence de son destin. Lorsqu’ils la dépassèrent, elle sembla se dissoudre dans la poussière et la lumière.
Arrivé à un carrefour sombre, le cocher arrêta les chevaux :
— Le soir tombe. Je ne vais pas plus loin. Attendez la correspondance.
— Mais on m’avait assuré…, protesta Hutter.
— Je ne franchirai pas ce chemin. Pas même pour de l’or.
Thomas descendit. Les Carpates, dressées devant lui, semblaient s’animer de bruissements étranges. Il s’engagea sur le sentier de gauche, franchit un petit pont… et les fantômes vinrent à sa rencontre.
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De l’autre côté du pont, le silence devint dense, presque palpable. Une brume basse serpentait à ses pieds. Des lueurs pâles s’éteignaient entre les arbres. Sur son promontoire, le château d’Orlok se dressait, silhouette resserrée, aiguë, semblant défier la montagne et les siècles.
Une rafale descendit de la crête. Les branches craquèrent. Quelque chose glissa entre les ombres.
Puis, à l’orée d’un tournant, un fiacre ténébreux surgit. Deux chevaux noirs, haletant des nuées blanches, le tiraient sans un bruit. La voiture, lustrée d’un noir profond, semblait absorber la lumière. Les roues glissaient plus qu’elles ne roulaient, comme sur une surface invisible.
Devant Hutter, l’attelage s’immobilisa.
— Êtes-vous envoyé par le comte ? demanda-t-il.
Aucune réponse. Le cocher, visage dissimulé sans doute pour échapper au froid, leva son fouet. Hutter monta. Le fiacre repartit aussitôt dans un silence d’au-delà.
La forêt se densifiait, chaque tronc paraissant se refermer derrière eux. La lune révélait parfois des marques gravées sur les pierres.
— Sommes-nous loin du château ? tenta Hutter.
Nulle réaction.
— M’entendez-vous ?
Silence absolu.
Un corbeau les observait depuis un arbre tordu, comme un guetteur.
Le fiacre franchit un pont de pierre jeté au-dessus d’un gouffre, puis glissa sous une arche obscure et pénétra dans la cour du château, où la lune baignait les murs d’une lueur livide. Hutter descendit, chancelant. En un instant, la voiture disparut comme absorbée par la nuit.
Une feuille morte traversa la cour, son froissement résonnant étrangement. Devant lui, la grille sembla respirer.
Elle s’ouvrit d’elle-même.
Au fond du corridor, un homme immobile, une chandelle à la main, attendait. Son visage était pâle comme la chaux des murs.
Hutter franchit le seuil.
Derrière lui, la porte se referma.
Fin de l’Acte I
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ACTE ii
Au centre du grand hall, le châtelain se tenait, une chandelle longue et blafarde à la main. Les murs baignaient dans une pénombre totale, et, dans cette obscurité saturée, Hutter avançait avec lenteur. Face à lui se dressait une silhouette immobile : pâle, spectrale, aux yeux caves et à la bouche mince. Était-ce réellement le maître du château ?
Le visage de l’homme se contracta en une politesse presque douloureuse, découvrant de fines dents pointues, semblables à celles d’un rat. Ils se firent face. Rien de servile dans le geste avec lequel Orlok saisit le bagage de son invité.
— Je suis le comte Orlok. Les serviteurs dorment… Il est presque minuit. Entrez, et laissez ici quelque portion de la joie que vous apportez.
Les doigts crispés du voyageur se relâchèrent. Le vieux seigneur leva la chandelle et s’avança, invitant en silence son hôte à le suivre.
Ils passèrent devant une longue rangée d’ombres qui semblaient danser d’elles-mêmes, tandis que des corbeaux, qui hantaient le grand hall désert, observaient les deux hommes avec une attention muette.
Ils longèrent ensuite un couloir bordé de portraits anciens. Sur l’un d’eux, un aïeul du comte, figé depuis des siècles, semblait suivre leurs pas.
— Ces portraits, monsieur le comte…
— Oui, fit Orlok sans se retourner.
— J’ai l’impression qu’ils… me fixent.
— Le voyage vous a fatigué, monsieur Hutter. Reposez-vous. Mais prenez garde où vous marchez : ce château est vieux, chargé de secrets. Il ne fait pas bon s’égarer ou s’endormir n’importe où.
Hutter hocha la tête, bailla légèrement.
Quelques chauves-souris frôlèrent les murs. Leurs ombres planaient, indépendantes de leurs mouvements, se glissant devant la chandelle vacillante. On eût dit que les silhouettes projetées obéissaient à une autre volonté que celle des bêtes.
Certaines portions du couloir étaient rafistolées par des planches moisies qui craquaient sous leurs pas.
À un moment, l’agent immobilier tressaillit : durant toute la traversée, il n’avait pas vu une seule fois l’ombre du comte se projeter. Il se persuada d’une hallucination due à l’épuisement.
Ses mains devinrent moites. Des portes fermées semblaient gémir lorsque le vent pénétrait par des fenêtres brisées et que la neige s’engouffrait brièvement dans les couloirs.
Une chauve-souris frôla sa nuque ; il sursauta.
Des regards indistincts, jaunes et sombres, semblaient filtrer des ténèbres après la galerie des portraits.
Le maître des lieux avançait sans se retourner, un léger sourire aux lèvres, mais ses yeux se détournaient parfois, comme pour sonder l’attitude de son invité.
Une immense porte battit d’elle-même devant eux. Hutter, trop las, préféra ignorer l’événement.
Ils pénétrèrent dans une vaste salle à manger imprégnée de décrépitude : une table massive, une cheminée flanquée de deux armures silencieuses, une large fissure courant sur le mur, peut-être une lance oubliée. Le silence des siècles pesait.
Un grand foyer brûlait, jetant au plafond des ombres animées.
Hutter croyait percevoir encore l’absence d’ombre du comte. Il frissonna, puis tenta d’attribuer cela à son imagination.
— Avez-vous un projet particulier pour la maison ? demanda-t-il.
— J’ai… quelques projets. Les papiers, je vous prie.
L’homme saisit les plans et la lettre de Knock. Ses doigts décharnés pinçaient le papier comme des serres.
Sur la grande table, des mets étaient apparus : volailles, légumes, vin de Cordoue. Hutter eut l’impression que ce repas n’existait pas quelques instants auparavant. Trop fatigué pour s’interroger, il prit place et remarqua que le comte ne touchait à rien.
— Vous ne mangez pas ?
Orlok esquissa un sourire.
— J’ai dîné. Je ne bois jamais… de vin. Mais mangez, buvez. Cela fait circuler le sang. C’est ce qui vous fait vivre.
La remarque troubla Hutter. Les flammes le réchauffaient, et pourtant une anxiété sourde le gagnait.
— Vous aussi, vous aimez la chaleur ? Elle fluidifie le sang, surtout en hiver.
Encore cette insistance. Le jeune homme sentit le malaise s’accroître, résolu toutefois à ne pas paraître discourtois.
Un portrait monumental semblait le suivre du regard. Corbeaux et chauves-souris tournoyaient de plus en plus nombreux, comme attirés par une force obscure.
— Vous contemplez mon ancêtre, dit Orlok. Nous sommes une vieille lignée guerrière. Parfois, il me parle la nuit… Moi, je ne vis que dans la misère.
Le comte posa les papiers et entreprit de narrer ses histoires familiales : combats, sièges, alliances avec les voïvodes contre les Turcs.
La voix gutturale du vieillard devint étrangement captivante, presque hypnotique. Hutter oublia ses frayeurs.

Orlok, d’un terrifiant sourire, demanda à nouveau :
— Mangez, monsieur Hutter. Il vous faut du sang neuf pour travailler, puis pour vous reposer.
La formule fit tressaillir l’agent immobilier.
Minuit sonna. Dans un coin, un squelette mécanique abattit sa faux sur un timbre. L’ombre de la silhouette s’allongea brutalement. Les rafales de neige redoublèrent dehors. Hutter crut que le vent ricanait.
Sa main trembla ; il se coupa le doigt avec son couteau. Une goutte de sang perla.
Orlok bondit avec une vivacité surhumaine.
— Vous vous êtes coupé… votre précieux sang… Laissez…
Il s’approcha, voulut porter sa bouche à la blessure. Hutter recula, terrifié. Le comte se redressa lentement, retrouvant sa contenance.
— Restons éveillés. Le jour est loin. Le jour, je dors… d’un sommeil profond.
Hutter glissa dans un fauteuil, accablé. Il s’endormit aussitôt.
________________________________________
À l’aube, il se réveilla. La pièce semblait banale. Il porta la main à son cou : deux marques rouges qui le démangeaient. Il sortit un petit miroir : deux piqûres.
— Des moustiques, murmura-t-il.
Un nouveau repas l’attendait. Il déjeuna puis sortit. La neige avait disparu, inexplicablement. Un campement de tziganes se trouvait à proximité ; il leur fit porter une lettre à Ellen. Le cavalier chargé du message s’enfuit aussitôt, sans un mot.
Toute la journée, il ne trouva aucun serviteur. Presque toutes les pièces étaient verrouillées. Il jugea que cela répondait à des ordres.
Dans la cour, un petit parc abandonné l’attira : ronces, herbes hautes, ciel noirci. De nombreuses pierres tombales portaient la même épitaphe : « Fidèle serviteur qui donna son sang pour Orlok. Qu’il soit chéri à jamais. »
Lugubre, mais étrangement apaisant. Il s’assit, observa les rares oiseaux.
Le soir tomba. Les ombres reprirent vie.
Alors qu’il se rasait, une main se posa sur son épaule ; il sursauta.
Dans le miroir, le comte n’avait pas de reflet.
Orlok lui arracha le miroir et le jeta au dehors.
— Excusez cet emportement… Cet objet n’est pas de mise chez nous. Il reflète les vanités humaines. Nos coutumes diffèrent des vôtres.
Hutter se tut.
— Quand vous aurez fini, rejoignez-moi dans la salle à manger. Nous devons achever notre travail.
Dans la salle, les corbeaux et chauves-souris avaient repris leur danse. Les flammes modelaient des ombres inquiétantes.
Orlok étudiait les plans. Toujours aucune ombre ne se projetait de sa silhouette.
— Monsieur le comte, je n’ai vu aucun serviteur…
— Ils sont occupés… ailleurs.
— Mais où ?
— Ailleurs.
— Les pièces sont toutes fermées…
— Pour votre sécurité. Ce château est ancien, rempli de secrets. Ne vous éloignez pas des lieux que je vous indique.
Hutter sentit revenir la moiteur dans ses mains.
— Vous possédez au moins une bibliothèque ?
— Bien sûr. Vous y aurez accès à votre convenance.
Il se leva de table et invita son hôte à le suivre. Dans une pièce attenante, se trouvait une vaste bibliothèque contenant plusieurs milliers de volumes. C’était, de tout le château, l’endroit le plus paisible : aucune ombre suspecte, aucun animal, seulement des meubles fatigués gémissant sous le poids des livres et une poussière ancienne recouvrant tout.
Beaucoup d’ouvrages étaient des manuels, notamment des méthodes pour apprendre l’allemand ou l’anglais.
— Je suis heureux de vous conduire ici, dit Orlok. Vous l’ignorez sans doute, mais je vis à l’écart du monde et n’ai jamais parlé que le roumain. Je ne connais pas un mot d’allemand…
— Pourtant vous l’employez fort correctement, monsieur le comte.
— Je ne l’ai appris que dans les livres… Ils sont mes seuls compagnons de solitude.
— Vous avez vos serviteurs, remarqua Hutter.
Le comte sembla troublé.
— Oui… mais, même en hiver, ils dorment lorsque je me lève. Je leur laisse des instructions écrites, qu’ils exécutent sans poser de questions. Et comment le pourraient-ils ? Je suis seul, monsieur Hutter… désespérément seul. J’envie les contrées chaudes, grouillantes de vie, de sang chaud… peut-être y pourrais-je vaincre cette solitude. Je ne la supporte plus en ce lieu perdu…
Pour la première fois, l’agent immobilier crut voir poindre des larmes au bord des yeux du vieil aristocrate. Il comprenait mieux que quiconque le poids corrosif de l’isolement.
— À Wismar, dit-il, vous trouverez des amis. Beaucoup d’amis.
Un sourire brusque, presque cruel, s’épanouit sur les lèvres du comte.
— J’y compte bien.
Ils regagnèrent la salle à manger lorsque la voix d’Orlok, derrière lui, souffla :
— Tout ce qu’il me faut, c’est un changement… du sang neuf.
À table, le comte reprit, d’un ton redevenu sec :
— Vous pourrez désormais circuler librement entre votre chambre, la bibliothèque et la salle à manger. N’entrez surtout pas dans les pièces fermées à clé. Quant à mes serviteurs, ne les importunez pas : ils n’hésiteraient pas à se plaindre, et mieux vaut les laisser travailler en paix.
Hutter avoua que ces lieux, prétendument confortables, lui inspiraient plutôt malaise et oppression. Il avait pourtant constaté qu’il pouvait sortir du château s’il le souhaitait. Pourquoi alors n’avait-on mis à sa disposition que trois pièces et un couloir ? Cette restriction lui paraissait inexplicable.
Orlok, revenu près des plans de la maison qu’il souhaitait acquérir, déclara :
— Pendant que j’étudie tout cela, mettez-vous à table et mangez comme il vous plaira.
— Merci, répondit Hutter.
— Votre sang n’en sera que plus vigoureux.
Cette insistance morbide fit retomber le jeune homme dans un profond malaise. Ces références répétées au sang l’effrayaient. Si c’était une plaisanterie, elle devenait sinistre. Mais le vieil homme ne plaisantait pas.
Hutter déglutit. Il se sentit observé par le portrait au mur, dont les yeux semblaient suivre le moindre de ses gestes.
— Avez-vous écrit à votre femme ou à votre employeur ? demanda soudain Orlok.
— À ma femme, Ellen.
— Vous écrirez aussi, ce soir, à votre employeur, et vous lui annoncerez que vous demeurerez ici au moins un mois… à votre grande satisfaction.
— Un mois ? s’écria Hutter.
— Vous avez bien entendu. Voici papier et plume. Écrivez. Je n’admettrai aucun refus.
La main du comte, glacée comme celle d’un cadavre, frôla la sienne. Hutter blêmit, s’installa au bout de la table et écrivit la lettre exigée. Orlok la lui prit, la lut attentivement, puis la garda près de lui.
— Je la posterai cette nuit. Je ne confie jamais cela à mes serviteurs : ils ne savent pas lire.
Le repas était arrivé sans qu’Hutter sût par qui. Il se força à manger. Dehors, des loups hurlaient. Un sourire étrange s’étira sur le visage du comte.
— Écoutez les enfants de la nuit… Leur mélodie est si douce, vous ne trouvez pas ?
— Je la trouve plutôt effrayante, répondit Hutter.
— Vous êtes citadin. Vous ignorez tout de l’instinct du chasseur.
Derrière une colonne, trois silhouettes féminines, pâles et élancées, glissèrent silencieusement. Leurs yeux brillaient d’une faim inquiétante. Orlok leur lança un regard bref : elles s’effacèrent aussitôt dans l’ombre. Hutter n’avait rien vu, mais l’air semblait plus froid.
Lorsque le jeune homme se pencha sur les documents, un portrait miniature d’Ellen tomba de son sac. Orlok le ramassa. Ses yeux s’écarquillèrent.
— Votre femme ? Quel cou… remarquable.
Hutter tendit la main. L’aristocrate se redressa, raide comme une statue.
— J’achète la maison. Celle en face de la vôtre. Elle me plaît, et vos voisins aussi…
Il signa le contrat. La plume crissa comme un instrument de torture. Soudain, Hutter chancela : les meubles ondulaient, des corbeaux semblaient jaillir, les tentures vibraient comme animées d’un souffle propre. Orlok souriait, ravi du trouble qu’il provoquait.
— Nous serons voisins, bientôt, dit-il. J’ai hâte d’être à Wismar… J’irai vous rendre visite, vous et… madame Hutter.
Hutter essaya de protester. Le comte le coupa sèchement :
— Vous resterez un mois. Votre présence m’est nécessaire. Vous apportez la chaleur de votre jeunesse.
— Mais ma femme…
— Elle vous manque, je le comprends. Elle a un si beau cou…
— Que voulez-vous dire ?
— Ce cou magnifique… ce sang si jeune…
Hutter blêmit. L’aristocrate le fixa d’un regard noir, hypnotique.
— Vous êtes fatigué, monsieur Hutter. Très fatigué. Allez vous coucher.
Le jeune homme obéit mécaniquement. Orlok, sourire démoniaque, suivit sa sortie du regard.
Un corbeau noir s’envola du château, emportant deux lettres vers Wismar.
Dans sa chambre, Hutter trouva le Livre des Vampires, glissé en cachette par la servante. Il s’en effraya, puis l’ouvrit. Chapitre II – La nuit est l’élément du vampire… Les phrases lui glacèrent le sang. Il pensa aux griffes, aux dents, aux allusions au cou.
Il s’approcha de la porte : aucun verrou. De loin, Orlok, immobile dans la salle à manger, le fixait. Il plaça une chaise contre la porte.
À Wismar, Ellen, en proie à une vision, aperçut par la fenêtre une chauve-souris aux yeux rouges. Elle se sentit observée à travers la bête, par une présence hideuse. Elle se précipita sur le balcon, criant :
— Thomas ! Il est là ! Il te veut du mal !
Harding la rattrapa. Le docteur Sievers fut mandé. Après examen, il conclut à une simple congestion. Satisfait, il repartit, sans imaginer les conséquences de son erreur.
Au château, Nosfératu s’avança vers Hutter endormi et planta ses crocs dans sa gorge. Mais il s’interrompit brusquement, comme distrait par un appel lointain. Sa victime ne l’intéressait déjà plus : Wismar l’attendait. Ellen l’attendait. Il se dissipa comme une ombre dispersée par le vent.
Hutter s’effondra, exsangue. Au matin, il tenta de fuir, mais une herse lui barrait la sortie. Il erra dans les couloirs : toutes les portes étaient fermées, sauf une. Un escalier conduisait à une crypte où reposaient quatre cercueils.
Il ouvrit le plus grand. Orlok y gisait, les yeux ouverts, un sourire cruel aux lèvres. Hutter comprit l’horrible vérité : un vampire. Les serviteurs n’existaient plus ; ils reposaient dans les tombes du parc. L’inscription qu’il avait lue prenait tout son sens.
Il se réfugia dans sa chambre. Par la fenêtre, il vit surgir un chariot noir tiré par deux chevaux fantomatiques, chargé de cercueils. Orlok apparut, empilant les boîtes, disparaissant et réapparaissant à une vitesse surnaturelle. Puis il s’allongea dans l’une d’elles. Le chariot quitta le château.
Hutter appela au secours vers le camp tzigane au loin. On lui répondit en riant :
— Nous servons le maître. Il ne nous touche pas. Toi, tu ne sortiras que lorsque tu ne pourras plus lui nuire…
Hutter fabriqua une corde avec des tentures et s’accrocha à la fenêtre. Les trois femmes vampiriques tentèrent de remonter vers lui, ricanant :
— Tu es à nous, maintenant ! Orlok nous l’a promis !
Il se laissa tomber juste avant qu’elles ne l’atteignent. Il courut à travers la forêt, échappant de justesse à leurs recherches. Enfin, il atteignit une ferme, obtint un cheval et repartit à vive allure, relais après relais, vers Wismar.
Le matin suivant, deux hommes conduisaient une barque chargée de dix cercueils noirs.
— Direction Varna, dit l’un.
La nef funeste glissait sans bruit sur l’eau obscure.
Fin de l’acte II
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Judex
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Re: version raccourcie de Nosferatu le roman de Judex6 pour les pressés :

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ACTE III
Quelques jours plus tard, les journaux à sensations titraient en grandes lettres :
PESTE
De la Transylvanie aux ports de la mer Noire, étrange épidémie… Victimes portant au cou des marques incompréhensibles… Dardanelles fermées… Extension jugée improbable vers l’Europe de l’Ouest…
Ce frémissement de panique échappa pourtant aux marins de l’Empusa, partis bien avant que les autorités ne mettent la région sous étroite surveillance. À vrai dire, il était plus que probable que leur bâtiment n’eût même pas été répertorié parmi les navires désormais tenus en quarantaine de Varna à Constantinople.
L’Empusa était un solide navire marchand, l’un de ces grands transporteurs de la côte bulgare qui, de Varna à Wismar, convoyaient soieries, textiles, objets ouvragés et pierreries. Vaisseau fringant, il filait avec agilité sous le ciel bleu azur ; ses voiles blanches gonflées de vent tranchaient sur le calme des flots. La senteur du bois ciré, mêlée à l’âcreté saline de la mer, composait une atmosphère limpide, presque sereine.
Le bâtiment était commandé par le capitaine Bergen, marin expérimenté, attentif, scrupuleux, dont la réputation de fiabilité n’était plus à faire. Connaissant la route comme sa poche, prévoyant les pièges de la mer et tenant tête aux tempêtes, il arrivait toujours à bon port, marchandise intacte.
Cette fois, la cargaison destinée à Wismar comportait un lot particulier, soigneusement étiqueté « terreau fertilisant pour jardins ». Les contrôleurs de Varna, soupçonnant une dissimulation d’armes, avaient fouillé chaque caisse. Le souvenir de leurs mines déconfites, lorsqu’ils n’avaient découvert qu’une terre noirâtre, fit encore sourire Bergen. Il se figura même l’inspecteur en chef ravaler toute espérance de promotion.
Il fallait admettre que, si le contenu n’avait rien d’étrange, le contenant, lui, prêtait à confusion :
— On dirait des cercueils, observa le second, Hans Salman.
Et il avait raison : ces dix boîtes oblongues, luisantes d’ébonite, évoquaient davantage des sarcophages que de vulgaires contenants d’engrais. Bergen, d’humeur ironique, jugea plaisant de songer que cette incongruité avait fait perdre tout crédit aux douaniers.
— Capitaine, murmura Hans, ce n’est pas bon signe…
— Allons, Hans. Notre métier n’est pas de philosopher sur la marchandise, mais de la conduire au terminus.
— Des sarcophages à bord… C’est comme une femme… Ça attire le malheur…
— Superstitions, mon ami, rien de plus. Nous sommes toujours arrivés à bon port, et, quand bien même la chance tournerait, la cargaison, elle, irait à destination. Tu as ma parole… ou je ne me nomme plus Bergen.
— Et ces corbeaux sur les mâts, capitaine ? Regardez-les…
— Des oiseaux, rien d’autre.
Ainsi débuta la traversée : un navire irréprochable, une cargaison singulière, et l’ombre portée de boîtes funèbres renvoyant d’inquiétants éclats sous la lumière diurne.
________________________________________
À Belnitza, première halte, tout allait bien. Quelques matelots, lourdement ivres, prétendirent avoir vu, lors de l’escale, une forme sombre monter et descendre de la cale, accompagnée de rats. Tous l’attribuèrent tantôt au capitaine, tantôt au second, sans y réfléchir davantage. L’ombre, selon eux, laissait derrière elle des relents d’alcool… et parfois même déposait des bouteilles.
La voix, la silhouette, la nature même de cette apparition alimentaient les rumeurs. Aucun ne devinait qu’au sein d’un cercueil noir reposait un prédateur nocturne avide, qui ne sortait que pour se nourrir et brouiller les pistes. Orlok était à bord. Il se délectait de la confusion provoquée par ses manœuvres : une plaisanterie macabre sous couvert de « terreaux de jardinage ».
Le capitaine, persuadé qu’un homme quittait secrètement le navire à chaque escale, ordonna une enquête. Personne ne manquait à l’appel. Les ivrognes jurant avoir vu quelque chose furent écartés d’un revers fataliste. Bergen, soupçonneux, se mit en tête de surveiller la consommation d’alcool. Mais, à Bourgas comme à Constantinople, le phénomène se répéta : des bouteilles apparaissaient mystérieusement, des marins prétendaient les recevoir d’une silhouette obscure, et la réserve de vin accusait des manques malgré la vigilance accrue.
Rapidement, Bergen reporta ses soupçons sur Hans, gêné par ses superstitions et son inquiétude obsessionnelle. Sans preuve, mais las, il retint les clés de la cambuse. Il crut ainsi mettre fin à ce « jeu ».
L’incident se produisit pourtant une quatrième fois, à Adalia. Exaspéré, le capitaine fouilla minutieusement. Quelques bouteilles isolées furent retrouvées près des caisses d’engrais. Il en conclut qu’il avait enfin intercepté la filière clandestine. Il se trompait.
Dans son cercueil, Orlok en tirait la même conclusion : trop près d’être découvert, mieux valait cesser cette diversion. Le vampire jugea que la plaisanterie était allée assez loin.
________________________________________
La traversée retrouva son calme alcoolique, mais non sa tranquillité. Un soir d’orage, alors que les corbeaux demeuraient juchés sur les mâts comme des sentinelles mauvaises, Hans surgit dans la cabine :
— Capitaine ! Friedrich Wantz est malade ! Très malade…
Bergen, convaincu d’avoir affaire à une comédie destinée à esquiver le travail, descendit sous l’entrepont. Il trouva Friedrich, vingt ans à peine, livide, maigri jusqu’à la peau, incapable d’articuler un seul mot. Deux jours plus tôt, il chantait en manœuvrant les cordages.
La main du malade se leva avec lenteur, désignant faiblement les cercueils.
Après avoir tenté en vain de le remettre debout, le capitaine admit la gravité du cas. Il fit apporter du rhum, qu’il administra par petites gorgées, puis laissa l’homme se reposer.
Dans l’obscurité, Orlok glissa hors de son coffre et acheva de le vider de son sang, exactement au même endroit de la gorge.
Au matin, non seulement Friedrich était au seuil de l’agonie, mais Hermann Schultz gémissait à son tour, atteint des mêmes symptômes.
Du fond de son cercueil, Orlok réfléchit. S’en prendre aux hommes un à un ralentissait son dessein. Il lui fallait du sang, beaucoup, et vite. Mieux valait incapaciter la majorité de l’équipage d’un seul élan : moins de témoins, moins de risques.
Il invoqua alors un phénomène surnaturel destiné à masquer le soleil : une brume noire, aussi épaisse qu’une encre, dans laquelle nul ne distinguerait quoi que ce fût.
La Méditerranée devint un enfer. Le vent restait favorable ; seul point positif. Mais cette brume de jais plongeait le navire dans un jour éternellement nocturne. On ne voyait pas à deux pas. Les hommes glissaient, trébuchaient, disparaissaient presque dans la masse sombre. Les corbeaux, eux, riaient.
Au matin : quinze nouveaux malades, exsangues, muets, incapables de se lever. Il ne restait presque plus d’hommes valides.
Bergen crut défaillir.
— Nous allons à Marseille, dit-il. Le port le plus proche. Il faut un médecin.
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Le praticien de l’autorité portuaire, rondouillard et réputé, monta à bord. Après examen, il annonça :
— Scorbut.
— Impossible, protesta Bergen. Nous avons des agrumes en quantité et de la nourriture fraîche à chaque escale.
Le médecin, dubitatif, examina les réserves : tout était en ordre. Il entreprit alors une nouvelle série d’auscultations, puis revint, perplexe :
— Ce n’est pas le scorbut. Je n’ai aucun diagnostic. Ils sont pâles, anémiques, comme affamés… mais ils ont tout ce qu’il faut.
Rien n’y fit. L’énigme dépassait ses compétences. Pressé par ses obligations universitaires, il prit congé.
Rien ne justifiant une mise en quarantaine, l’Empusa fut autorisé à reprendre la mer.
Orlok, tapi dans la soute, souriait. Entre l’incongruité de ses cercueils déguisés, l’impossibilité des médecins à concevoir l’hypothèse surnaturelle, et la crédulité rationnelle des hommes, il avançait vers son objectif, invisible et indécelable.
Le navire longeait toujours les côtes espagnoles. Il fallut admettre l’évidence : le blanc des linceuls, tranchant sur l’obscure placidité des flots, devenait un poids supplémentaire sur la conscience du capitaine.
On se résolut alors à solliciter un second médecin, en priant de ne plus tomber sur un incompétent.
Le capitaine fut consterné : le nouveau praticien, dès son arrivée, lui parut pire que le précédent — un fou authentique, à en juger par ses certitudes absurdes.
L’Empusa venait d’accoster à Barcelone. Hans avait reçu l’ordre de trouver un véritable médecin, non celui du port, afin d’éviter une nouvelle mésaventure semblable à celle de Marseille. Le second s’y employa, sans toutefois révéler la nature exacte de l’étrange mal qui décimait l’équipage.
Il revint persuadé d’avoir déniché l’oiseau rare. Le capitaine se détrompa aussitôt à la vue des dix survivants, tous moribonds : respiration pénible, yeux vitreux, pâleur de cadavres encore tièdes. Le silence pesait lourd lorsque le médecin suivit le capitaine et Hans vers le quartier de l’équipage.
Le praticien prit un air résolu, se drapa dans une suffisance professorale et déclara :
— Insolation mortelle, empêchant l’alimentation et conduisant à une faiblesse fatale…
— Mais enfin, docteur, répliqua Hans, nous les nourrissons ! On les aide parfois de force. Ils semblent aller mieux quelques heures, puis rechutent !
— Ils s’alimentent, dites-vous ?
— Oui. Votre confrère de Marseille disait déjà qu’ils ne mangeaient pas et qu’ils avaient le scorbut.
— Pas du tout ! Mon confrère s’est ridiculement trompé.
— Nous le savons, soupira Bergen. Mais ils sont à l’ombre, et l’air n’est pas suffocant au point de les réduire à cet état…
Le médecin huma vaguement l’atmosphère.
— Il y a chez vous une fraîcheur humide… et une odeur de terre… Très curieux.
— Nous transportons de l’engrais horticole, répondit Bergen, contrarié. Rien de plus. Et je vous en prie, cessez de revenir sur l’alimentation.
Le médecin désigna du menton les caisses oblongues alignées à l’écart, dans la pénombre.
— Vos hommes les regardent étrangement… Je comprends : ils imaginent des cercueils. Sous ce climat, avec leur faiblesse, cela crée un choc psychique les menant à un « suicide mental ».
Cette fois, Bergen éclata.
— Suicide mental ? J’ai vu des suicides, docteur : au couteau, à l’épée, au pistolet, ou du haut d’un promontoire. Mais votre suicide mental, qu’est-ce que c’est que cette ineptie ?
Le fou persista. Il prétendit que, persuadés de mourir, les hommes se laissaient mourir par pure suggestion. Puis, satisfait de son « diagnostic », il annonça qu’il devait se rendre chez lui pour savourer un poulet rôti.
— Et je vous avais dit de ne plus parler de nourriture ! hurla Bergen. Descendez, et allez vous suicider mentalement ailleurs !
Le « docteur » se retira, vexé, sifflotant d’autosatisfaction.
Hans murmura :
— Celui-là bat des records. Mes voisins organisent des dîners entre gens comme lui : il gagnerait la médaille.
Le capitaine s’effondra, accablé.
— Je ne peux rien faire… Ils meurent tous… Et on ne trouve que des imbéciles et des déments…
Hans contempla son capitaine, miné par la culpabilité, la fatigue et une dépression nerveuse qui prenait le dessus. Les corbeaux guettaient depuis les haubans, présages muets du drame.
Le voyage reprit, sombre, gris, monotone, avec un vent inexplicablement favorable qui semblait pousser l’Empusa sans l’aide de quiconque.
Chaque matin, une brève cérémonie funèbre et un linceul confié à la mer. Bientôt, il ne resta que six hommes valides.
Bergen refusa d’abandonner. Il mènerait la cargaison de terre à Wismar, coûte que coûte, même s’il devait mourir en chemin.
Il fit cap sur Valence, résolu à trouver enfin un médecin digne de ce nom.
Le praticien qu’il ramena semblait sérieux, grave, compétent. Il examina les malades : pas de fièvre, pouls faibles, réflexes altérés. Il nota des piqûres au cou. Et, comme les précédents, il remarqua les caisses.
— Vos hommes ont peur, conclut-il. Une peur atroce. De quelqu’un… ou de quelque chose à bord.
— De quoi ? demanda Bergen.
Le médecin observa le capitaine, puis Hans, puis les caisses.
— Qu’y a-t-il là-dedans ?
— De la terre, comme vous voyez.
— Des engrais dans des cercueils ? Allons donc. C’est de la contrebande. Vos hommes le savent. Vous les empoisonnez ou vous les intimidez jusqu’à la mort.
Bergen, furieux, ouvrit une caisse pour prouver la présence de terre. Le médecin, en fouillant, se blessa légèrement : deux coupures fines.
Il les examina, déduit qu’il venait de découvrir la « preuve » d’un meurtre, et accusa aussitôt les deux officiers. Puis il courut prévenir la police portuaire.
Bergen le rattrapa, le frappa, le ligota. Il ne pouvait finir en prison sur de tels mensonges.
On décida de lui remettre un canot une fois au large.
Mais, lorsque les hommes vinrent le détacher… il était mort. Mort devant les caisses qu’il accusait.
Le vampire, tapi dans son cercueil, avait tout entendu. Il ne pouvait laisser un témoin compromettre la sécurité de sa traversée, ni risquer la confiscation de sa terre natale profanée.
Bergen et Hans, stupéfaits, commencèrent à s’entre-accuser. Le doute, la paranoïa et l’épuisement les minaient. L’un suspectait l’autre d’avoir assassiné le médecin en secret. Le pont n’était plus qu’une scène de méfiance et de folie sourde.
Les morts se succédaient. La tempête vint couronner le tout : vents hurleurs, brume épaisse, éclairs fendant un matin ténébreux.
Il ne resta bientôt plus que les deux « vieux briscards ».
Ils confièrent à l’océan le dernier linceul. Puis ils se scrutèrent, chacun persuadé que l’autre était le meurtrier.
Dans les hauteurs, les corbeaux observaient, repus du spectacle.
Orlok, à travers leurs yeux, suivait la scène avec une malice glaciale. Tout se déroulait selon son plan. Confusion, rationnel dévoyé, nerfs brisés : il avait joué de tout.
Un éclair de lucidité saisit Hans.
Les caisses, l’ombre entrevue, les bouteilles retrouvées, les corbeaux, les cercueils, le médecin mort… Tout se recomposa dans son esprit, mais de travers. Il imagina un contrebandier d’alcool, un criminel caché dans une caisse, tuant les marins pour préserver son secret.
Convaincu d’avoir enfin compris, il saisit une hache et se rua vers la cale.
Bergen, croyant que Hans venait l’abattre, recula instinctivement. Mais Hans descendit droit aux caisses.
Il les fracassa une à une. La terre jaillissait. Des rats noirs surgissaient, le mordant jusqu’au sang.
Il hurla, mais continua, certain de traquer un assassin de chair et d’os.
Puis le dernier cercueil s’ouvrit de lui-même.
Une silhouette cadavérique se dressa. Un vieillard décharné, aux doigts crochus, aux dents de rat.
Hans, d’un seul coup, comprit et perdit la raison : ses cheveux blanchirent, son visage se ridait déjà.
Il prit la fuite, grimpa sur le pont, dépassa le capitaine interloqué, se jeta par-dessus bord sans un mot.
Plus tard, un cadavre fut repêché près de Whitby.
Bergen, resté seul, son esprit détraqué, réinterpréta tout à contresens :
Hans était fou depuis le début, c’était évident. Les superstitions, les boissons distribuées, les clés du cellier, les armes imaginaires…
Le capitaine remonta l’histoire entière, persuadé d’avoir enfin percé la vérité : son second était responsable de tout.
Il consigna d’abord ses pensées dans le journal de bord et, ayant remarqué les rats à bord, en signala la présence et un possible danger de peste auquel il ne croyait plus non plus… Ces nuisibles trônaient en nombre sur le pont depuis la mort de Hans, leur agitation morbide accentuant l’atmosphère sinistre. Bergen incrimina le second, mais laissa la place — grâce à la présence de ces rongeurs, désormais notés par le chef — à l’hypothèse d’un mal radical exterminant les pauvres bougres qu’il avait commandés. Il ignorait que le second n’avait rien fait et que tout se retournait contre lui : il n’était plus qu’ultime victime et bouc émissaire d’un vampire cauchemardesque, dissimulé à bord et se jouant d’eux.
Sentant la folie l’assaillir, sa dépression nerveuse s’intensifiant, Bergen prit la décision ultime : il devait assurer que le navire parvînt à Wismar, que sa mort fût ou non le tribut à payer, car le comte Orlok, maître de la contrebande, devait recevoir sa marchandise intacte. Il prit une solide corde, l’attacha fermement autour de lui et sur la barre, enserrant ses mains dans le nœud, prêt à devenir le martyr de sa propre obsession.
Le vent redoubla, les nuages noirs s’amoncelèrent, tandis que la brume, plus épaisse que jamais, engloutissait tout. Provenant de l’entrepont, un crissement de plancher fit vibrer ses oreilles. Tout le monde semblait déjà au fond de la mer.
Puis le monstre surgit, réel et tangible, bien que spectral dans ses contours, plus horrible encore que l’apparition que Hans avait connue. Ses griffes et ses dents étincelaient dans l’ombre. Bergen comprit l’ampleur du surnaturel, l’inexpliqué, le cauchemar vivant de ses contes d’enfance… Orlok avançait, inexorable.
Terrifié mais conscient, il articula :
— Pourquoi… des engrais… pour jardinage… ?
Orlok, aristocrate cruel, savoura la question :
— Oh, cela ? Un jeu de mots. Vous pensiez livrer des terreaux pour nourrir des jardins. Vous ne vous êtes pas trompé. Vous étiez l’engrais, et moi… le jardin à nourrir.
Bergen, malgré ses bras liés, fouilla sa veste et brandit l’instrument sacré confié par sa mère pour protéger son âme. Le monstre le prit entre ses mains, sourit, et le fracas du monde sembla s’interrompre.
Quelques secondes plus tard, un cri déchirant résonna dans l’air sépulcral. Les vagues et la tempête composèrent une musique céleste, inquiétante, portant les âmes des matelots disparus vers le repos éternel. Bergen, toujours attaché à la barre, sentit sa vie s’éteindre, rejoignant ses hommes dans le silence glacé de la mort.
Orlok, satisfait, ordonna une tempête encore plus violente. La nuit devint noire comme l’abîme, la brume s’évanouit, et les corbeaux quittèrent le mât, volant droit vers Wismar. L’Empusa, vaisseau de la mort, continua sa route, désormais sous le contrôle absolu du vampire, chaque détail conforme à ses désirs. Les rats, témoins silencieux et complices de l’horreur, grouillaient sur le pont, messagers du chaos et de la peste, tandis que la mer engloutissait l’ultime souffle de Bergen.

Fin de l’Acte III
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Judex
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Re: version raccourcie de Nosferatu le roman de Judex6 pour les pressés :

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ACTE IV
Au même moment où l’Empusa fendait la mer du Nord avec une vélocité qui semblait défier la nature, un vieil homme massif, moustachu, vêtu à la manière d’un marin, prit place sur un banc public de Wismar. Dans ses mains, la gazette locale ; le papier jauni contrastait étrangement avec l’éclat d’un soleil froid.
L’homme parcourut les titres du jour. Deux articles, en particulier, attirèrent son attention par leur ton alarmiste. Pour en saisir toute la teneur, il faut remonter deux semaines en arrière et reproduire ici l’un des textes publiés alors dans ce même journal.
________________________________________
Gazette de Wismar, 29 mars 1838
Scandale et folie d’un notable.
Le conseiller municipal Knock arrêté !
La veille au soir, la police fut appelée pour un individu hystérique qui courait dans les rues en proclamant :
— Le Maître va venir ! Il apportera la vraie vie ! Le Maître ! Vous entendez ?
Les agents appréhendèrent l’homme après une lutte étonnamment difficile. Notre reporter reconnut alors, stupéfait, monsieur Knock, directeur de la plus prospère agence immobilière de la cité et membre du conseil municipal.
À l’interrogatoire du commissaire Kurtez, le vieillard répétait, exalté, qu’un « Maître » surhumain allait arriver, qu’il avait connu jadis, qu’il commandait « aux bêtes et à la vie elle-même », et qu’il promettait immortalité à ceux qui croyaient en lui. À la fouille, on trouva sur lui une enveloppe noire dont le sceau était brisé, et, particularité étrange, une plume de corbeau.
La lettre, couverte de signes illisibles et de chiffres sans cohérence, fut aussitôt déclarée par la police comme un « code sectaire ». Le commissaire conclut que Knock s’était probablement lui-même conditionné avec des idées délirantes et qu’il avait inventé un « Maître » imaginaire. L’homme, en proie à un trouble manifeste, fut envoyé à l’asile du docteur Sievers.
Le second article parlait des cours du professeur Bulwer qui s’étaient avérés un flot absurde de superstition. Le médecin aurait dit, désignant une plante carnivore :
- Come un vampire n’est-ce pas ?
Et d’une créature marine translucide :
- On dirait un fantôme.
Devant les plaintes portées contre lui par ses étudiants, le conseil d’administration de la faculté, ne supportant pas l’irrationnalité du professeur, le congédia aussitôt.
Interrogé par notre confrère sur son renvoi, le docteur Bulwer lui aurait répondu :
- Quelle bande d’imbéciles…
L’homme sur le banc en resta perplexe.
Il continua sa lecture.
Il ignorait, comme tout le monde, que l’ombre du vampire planait déjà sur la ville et que, ayant reçu une lettre du monstre annonçant son arrivée, Knock était tombé sous l’influence psychique du monstre comme il était destiné à le devenir depuis sa rencontre avec lui et qu’il faisait parti d’un plan visant à instaurer le chaos dans la ville afin qu’Orlok y demeura invisible lors de sa venue.
Le Professeur Bulwer, lui, avait été renvoyé parce qu’iil admetteiat la présence d’entités pourtant existantes dans la nature… ce qui n’avait rien de surnaturel puisque des chauve-souris vampires exitent bien !
________________________________________
Le journal du mois suivant reprenait l’affaire, avec un ton plus grave encore.
Gazette de Wismar, 30 avril 1838
Le docteur Sievers rend son rapport :
Un fanatisme zoophage mis au jour.
L’honorable docteur Sievers annonça que Knock appartenait à « une secte mystique dangereuse », dont le cérémonial aurait inclus la consommation d’insectes « pour prolonger la vie ». La lettre reçue par Knock, pourtant parfaitement lisible dans son étrangeté, fut déclarée d’un « illettrisme absolu » car aucun déchiffrement rationnel n’y parvenait.
Comme toujours dans cette ville où l’autorité refuse tout ce qui excède son cadre d’explication, il fut décidé que Knock avait écrit lui-même sa propre lettre dans un état second, s’inventant un Maître imaginaire. Les plumes trouvées sur lui furent attribuées à une « pratique superstitieuse répugnante ».
Le médecin assura que l’asile était parfaitement sûr : un seul gardien, portant les clés à son cou comme un gri-gri, suffisait à maintenir l’ordre.
Ce que le journal ni le vieil homme ne se doutaient était que le gardien des cellules avait autrefois, comme Knock, croisé la route d’Orlok et que, hypnotisé, il obéissait psychiquement à son maitre qui lui donnait ses instructions de loin. L’homme était prêt à mourir pour le vampire et c’était ce qu’il était destiné à faire, d’ailleurs. Lui aussi avait reçu le matin de l’arrestation de l’agent immobilier une lettre du monstre, accompagné d’une plume de corbeau, qui fut son signal de mise en trance réceptif.
Gazette de Wismar, 2 mai 1838
Knock suspecté de meurtre.
Une jeune femme, inquiète de la disparition de son mari parti en Transylvanie pour une affaire immobilière, avait été autorisée à visiter Knock. Sous les yeux de son beau-frère Harding et du gardien, elle lui fit face :
- Herr Knock. Mon mari m’a envoyé une lettre qui date d’avant celle que vous m’avez donnée avant votre arrestation. Comment se fait-il que datée du lendemain, je l’ai reçue 15 jours plus tôt ? Où avez-vous envoyé mon mari et qu’est-il devenu ?
Le vieillard délirant lui dit :
- Ce courrier que vous venez de recevoir est venu par voie normale…. Moi, un corbeau m’a apporté le mien… Votre mari ne reviendra pas… Le Maître viendra avant… Il vient pour vous
La malheureuse sortit en pleurs.
La municipalité conclut que Knock avait ourdi un homicide passionnel, qu’il manipulait des complices invisibles, et que les plumes noires retrouvées « signaient une appartenance sectaire ».
Le vieil homme fronça les sourcils.
Pour lui, Knock était un pauvre dérangé, mais la ville entière semblait frappée d’une cécité obstinée. Il reprit sa promenade sous la pluie battante.
En longeant les abords de Wismar, il aperçut un campement de tziganes récemment arrivé. Leur teint sombre, leur attitude recueillie, et, surtout, l’enveloppe noire tenue par l’un d’eux lui inspirèrent une désagréable méfiance. Des plumes de corbeaux jonchaient le sol.
Le lecteur du camp s’exprimait dans une langue étrangère ; ses compagnons, attentifs, acquiesçaient comme à un message attendu. Un passant expliqua au vieil homme que le maire Sievers les avait invités pour chanter à un mariage. Quant à eux, ils affirmaient chercher « un havre de paix éternelle ». Rien ne semblait normal, mais la ville ne s’en offusquait pas.
Gazette de Wismar, 3 mai 1838
Vague de suicides inexpliqués.
Depuis la veille, plusieurs habitants s’étaient tranché la gorge ou pendus, sans aucune raison apparente. Tous avaient laissé des indices probants :
— poignards encore tenus en main ;
— chaises renversées ;
— et surtout… plumes de corbeau autour des corps.
Le maire Sievers expliqua immédiatement que ces morts appartenaient « à la secte zoophile de Knock », et que, n’ayant pu supporter « la perte de leur chef », ils s’étaient donnés la mort.
Ce que la gazette et son vieux lecteur ignoraient c’était que qu’aucune preuve de secte n’existait.
Et les plumes noires — laissées sciemment — n’étaient pas celles d’une secte. Mais aucune autorité n’envisageait cette possibilité : les tziganes essayaient de répandre la terreur dans la ville afin qu’une fois arrivé, leur maître devint invisible au milieu du chaos qui y régnerait.

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Gazette de Wismar, 4 mai 1838
Retour miraculeux de Thomas Hutter.
Hutter, déclaré mort, reparut hagard, exténué, incapable d’articuler un mot. On décida qu’il avait été séquestré par Knock et nourri par « des complices anonymes » dans quelque cachette. La municipalité révisa les charges contre le vieil homme en conséquence.
La pluie battait toujours les toits.
Des vautours envahissaient la ville comme attirés par une charogne immense.
Le lecteur du journal frissonnait quand il acheta l’exemplaire du jour suivant :
Gazette de Wismar, 5 mai 1838
Évasion de l’asile.
Knock en fuite.
Dans la nuit, le seul et unique gardien de l’asile avait été retrouvé étranglé. Les clés avaient disparu. Knock, selon le maire, avait accompli l’exploit « en passant les mains entre les barreaux » et en se faufilant hors du bâtiment sous la tempête.
La version officielle, monotone, catégorique, implacablement rationnelle, accusait encore Knock d’être un assassin calculateur, un chef de secte, un monstre manipulateur. Les plumes noires retrouvées près du corps — laissées comme une signature évidente — furent aussitôt attribuées à « une obsession morbide du suspect ».
Aucun journaliste, aucun médecin, aucun policier ne voulut admettre l’autre hypothèse :
que Knock n’était pas maître de ces signes,
qu'il ne les comprenait même pas,
et que d’autres — tapis dans l’ombre, passés inaperçus — exécutaient les ordres d’un Maître bien réel.
Comme il faisait encore jour, le vieil homme tomba sur un second feuillet, portant la mention « Édition spéciale ».
« Wismar, 5 mai 1838 — Édition spéciale
Catastrophe maritime. Navire fantôme au port. Menace de peste. »
Un voilier avait été retrouvé échoué contre la rive jouxtant le cimetière. L’étrave brisée, le bâtiment gisant sur son flanc, ne livrait aucune présence humaine.
Alertés, l’armateur Harding, le maire — médecin en chef de notre cité — et le docteur Bulwer, dont les opinions superstitieuses sont hélas notoires depuis l’affaire de la Faculté, furent dépêchés sur place.
À bord, la stupeur fut immédiate.
Le capitaine était mort, solidement ligoté à la barre, un crucifix crispé entre les doigts. Aucun autre membre d’équipage ne fut retrouvé.
La cale, quant à elle, n’abritait que de la terre et les débris de caisses oblongues étiquetées « engrais pour jardins ».
Le docteur Sievers examina le cadavre sans parvenir à déterminer la cause exacte du décès.
Le docteur Bulwer, après une inspection brève, eut un rictus inquiet, mais ne formula aucune conclusion.
Dans la cabine du capitaine, Harding découvrit le journal de bord. On y lisait des allégations confuses : un « fou assassin », dissimulé parmi l’équipage ; le second accusé de meurtres ; des preuves contradictoires, incohérentes.
Le maire et le commissaire Kurtzman en déduisirent que le capitaine, atteint de folie homicide, avait massacré son équipage avant d’imaginer un prétendu complot. Dans un regain de lucidité, estimèrent-ils, il se serait attaché à la barre afin de conduire le navire jusqu’à Wismar pour livrer son âme à Dieu avant de mourir.
Cette hypothèse fut renforcée par la découverte, consignée dans le journal, de rats à bord. On en conclut aussitôt qu’ils étaient porteurs de peste.
Les autorités supposèrent que les marins, affamés, avaient consommé ces animaux malades, provoquant délire, morts subites et suicides.
Cette interprétation, jointe à la célèbre prophétie de l’évadé Knock — « Le Maître arrive » — fit naître la rumeur d’une secte dirigée par le capitaine lui-même, lequel aurait entraîné l’équipage dans une folie collective.
Parmi les curieux, un premier témoin affirma avoir vu des rats quitter le cimetière et se répandre en ville.
Un second prétendit avoir aperçu une ombre portant une boîte semblable à un cercueil, traversant Wismar sous la tempête, pour disparaître dans une demeure abandonnée.
On écarta cette dernière déclaration, attribuée à l’intempérance ; mais la première confirma les inquiétudes municipales.
Le maire décréta alors l’alerte générale :
« Danger de peste. Que chacun se calfeutre chez soi. Quarantaine immédiate. »
Le docteur Bulwer tenta de tempérer la décision, évoquant sur le capitaine des traces cervicales évoquant de légères piqûres ou morsures.
Le maire, l’interrompant vivement, y vit au contraire la preuve que les rats, grimpant sur le mourant, l’avaient infecté.
De mauvaise grâce, Bulwer dut s’incliner ; une enquête pour défaillance professionnelle fut envisagée à son encontre.
Avis au public : les habitants de Wismar sont invités à demeurer enfermés jusqu’à nouvel ordre.
Pendant ce temps, la pénombre avançait plus vite que de coutume autour de la maison abandonnée où le vieil homme s’était retiré. Un ciel lourd s’abattit sur la ville, et la pluie redoubla.
Peu après, le crieur municipal parcourut les rues, tambour battant, lisant l’ordre de quarantaine.
La cité tout entière entra dans une agitation sourde.
La peur, déjà, gagnait les foyers.
Au matin, un corps fut découvert à proximité d’un exemplaire de cette même « édition spéciale » : celui du vieil homme. Deux points violacés marquaient son cou.
Le verdict officiel ne tarda pas : première victime de la peste.
Dans les demeures, on se mit à prier.
La ville entière sentait se refermer sur elle l’ombre d’une menace encore inexplicable.
Les heures graves, disait-on, venaient de commencer.
Fin de l’Acte IV
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Judex
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Acte V
Le ciel était bas et chargé sur Wismar, une pluie persistante enveloppant la ville dans un voile de grisaille et de silence oppressant. La peste régnait partout, mais, contrairement aux rumeurs, il n’y avait jamais eu de secte ; Knock n’avait été qu’un paravent pour les meurtres d’Orlok, ceux-ci attribués à la maladie pour tromper tous les regards. Les enterrements se succédaient, les croix apparaissaient sur les portes, et la peur atteignait son paroxysme. Qui était sain ? Qui portait la contamination ? Les habitants fuyaient, s’isolaient, se suicidaient ; tout le tissu social se désagrégeait.
Les notables s’insultaient, se déchiraient, mourant soudainement, victimes du fléau ou, plus souvent, des manipulations invisibles du vampire. L’appareil judiciaire, les institutions économiques et politiques s’effondraient. Dans ce chaos urbain, les rats, les corbeaux et les chauves-souris, instruments d’Orlok, assistaient silencieusement à l’anarchie.
Au milieu de cette débâcle, personne ne prêtait plus attention au fou qui errait dans les ruines crépusculaires. Pourtant, c’est dans la maison des Hutter que se joua un moment décisif. Hutter, indemne après quinze jours de convalescence, se confia à Ellen et supplia le docteur Bulwer de croire à son récit.
— Ce n’est pas la peine de me supplier, répondit Bulwer. Votre comte est un vampire authentique. Et, d’après mes observations sur l’Empusa et le carnet de bord, je comprends maintenant l’ampleur du pouvoir d’Orlok. Il est à la fois savant, stratège et démoniaque.
— Ses tactiques ? demanda Hutter.
— Le journal, mi-vrai mi-grotesque, ne révèle rien explicitement. Mais je peux déduire qu’il connaît Knock depuis quarante ans et a manipulé les habitants, la ville et ses institutions pour que tout se déroule selon sa volonté. Il contrôle ses complices, les hypnotise si nécessaire, et orchestre le chaos sans jamais se montrer directement. Il se contente de laisser la psychose collective s’installer.
Hutter comprit que Knock n’était jamais qu’un pion, et que la véritable stratégie venait du vampire. Les suicides, les meurtres, la peste apportée par les rats : tout était planifié pour créer la peur, l’anarchie et la mort, tout en laissant croire à une épidémie ou à une secte. Même les journalistes, hypnotisés, furent programmés à disparaître ou à se tuer, signant involontairement les forfaits d’Orlok.
— Et ici ? demanda Hutter.
— Même principe : une lettre, un geste, suffisent à désorganiser une société gangrenée. Il lui faut simplement attendre et observer. Les corbeaux et rats trahissent ses signes à sa place. La pluie, les brumes, la tempête : il contrôle également les éléments à sa guise.
Bulwer mit en garde Hutter : Orlok est intelligent, impitoyable, et presque invincible. Seul le soleil peut le blesser. Tous les autres artifices (crucifix, pieux, eau bénite) ne l’affectent pas. Les victimes peuvent devenir ses semblables, mais il n’a pas besoin d’augmenter le chaos : il se nourrit de celui qu’il provoque déjà.
Après leur entretien, Bulwer brandit le livre des vampires. À travers un interstice de la maison abandonnée en face, une ombre inquiète et frissonnante semblait observer le paracelsien et le précieux volume.
Hutter appela Ellen, qui vint discuter quelques instants avec le médecin avant de partir.
— Vous êtes la seule, finit par dire Bulwer, à qui je peux confier quelque chose. Vous avez toujours votre exemplaire du livre que je vous avais interdit de lire ?
— Oui, répondit Ellen.
— Lisez-le… Je suis désolé, mais vous êtes une âme au cœur pur, sensible, une sainte presque… Vous êtes la seule qui puissiez nous sauver et savoir quoi faire en lisant le livre. Il est… instructif. Si vous avez besoin de moi, vous savez ce que vous devez faire…
Le médecin s’éloigna, laissant à Ellen la lourde responsabilité de ce savoir.
Bulwer ignorait que, caché dans la pénombre de sa maison en ruines, Orlok observait les Hutter et avait décidé d’isoler Ellen afin de la soumettre à sa volonté plus facilement.
Ayant vu, le médecin, Orlok s’empressa de confier son élimination à Knock, bien décidé à continuer de servir le « maitre ».
Le lendemain matin, la Gazette de Wismar titrait :
« 22 mai 1838 : Un meurtre horrible chez un paracelsien gâteux… »
Un homme âgé avait été assassiné et égorgé impitoyablement devant la maison du docteur Bulwer, déjà célèbre pour ses nombreux dérapages sur le surnaturel. L’homme, frère jumeau du bon docteur, lui rendait visite lorsque des témoins déclarèrent avoir aperçu un fou abominable, ressemblant étrangement au maniaque zoophile recherché, jamais retrouvé depuis son évasion. L’agresseur aurait signé son forfait en laissant une plume de corbeau sur la dépouille.
Le docteur Bulwer comprit qu’il était la véritable cible de Knock, même si le crime semblait, en apparence, dû au hasard : le fou s’attaquant à toute personne sur son chemin.
Nous rappelons que l’aliéné est dangereux ! Il est coupable de meurtres, séquestrations, tortures, enlèvements et membre d’une redoutable secte zoophile désormais quasiment décimée par de nombreux suicides et par la peste…
L’état paranoïaque du docteur Bulwer, suggérant que quelqu’un lui en voulait au point d’attenter à sa vie, méritait toute attention. Cependant, le maire, débordé par les événements, étant seul survivant du conseil municipal, ne put vérifier la folie ou la raison du médecin, aujourd’hui interdit d’exercice.
Ce jour-là, Hutter invita sa sœur Ellen et son beau-frère à déjeuner. Le temps était sombre et pluvieux, et ils durent allumer des chandelles en plein midi. Malgré la quarantaine partiellement ignorée par certains, le repas se déroula dans une atmosphère de gaieté forcée. Une étrange lueur spectrale semblait émaner de la maison abandonnée en face. Harding crut l’apercevoir, mais n’y prêta plus attention, certain que la peste ne toucherait pas son foyer.
________________________________________
Le même jour, la Gazette relatait également :
« 23 mai 1838, Abominable découverte chez les Harding : la secte zoophage refait surface !»
Sollicité par sa femme Anne pour appeler son médecin de famille, le riche armateur Harding découvrit avec le maire psychiatre Sievers un carnage sans précédent : vingt serviteurs, hommes et femmes de tout âge, gisaient morts dans la maison, certains avec les veines ouvertes et des marques sur le cou pour la jeune femme retrouvée à côté d’eux.
La police, alertée par le mari, demanda l’examen des corps par le maire et médecin légiste. Une foule de curieux s’agglutina dans le parc, franchissant les mesures élémentaires de protection contre l’épidémie. Le constat fut effroyable : la femme et les serviteurs appartenaient secrètement à la secte zoophile, presque entièrement décimée par des suicides ou la peste foudroyante, provoquant éclatement des veines, surtout la carotide. Le processus de mutation exacte resta inexpliqué.
Certains spectateurs crurent que Knock lui-même était l’assassin, imaginant une mise en scène macabre pour profiter de la maladie et du chaos, et éliminer les membres compromettants de sa prétendue organisation. La foule organisait une battue, rejointe par Harding, déterminée à mettre fin aux agissements de la secte.
Nous vous rappelons que l’aliéné Knock est dangereux et homicide… Ne l’approchez pas seuls !
Nota Bene : Thomas Hutter, frère de la défunte et employé de Knock, ne faisait vraisemblablement pas partie de la secte mais en était une victime. Il existait des suspicions selon lesquelles Knock et sa sœur auraient orchestré une conspiration contre lui pour s’emparer de sa femme (témoignages retranscrits dans la Gazette du 2 mai 1838).
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Hutter et Ellen furent dévastés par la mort de leurs proches. Elle montra à son mari la maison abandonnée en face, luisant dans les ténèbres. Derrière une vitre brisée, une ombre s’évertuait à les observer, deux lueurs spectrales semblant les fixer :
— Il est là… Il nous surveille comme s’il m’épiait. Il veut que je l’accepte, que je le laisse venir à moi…
— Mais non… Il veut détruire la ville, c’est son intention première ! tenta de rassurer Hutter.
— Je ne suis pas sûre d’apprécier l’ironie d’être son but secondaire… sanglota Ellen.
Hutter la serra contre lui. En face, l’ombre semblait se frotter les mains :
— Bientôt… Ce sera bientôt la fin… dit-elle, ravie.
________________________________________
Le 25 mars 1838, la Gazette titrait :
« Plus que 500 survivants de la grande peste à Wismar ! »
Fin de la menace de la secte zoophile avec la mort du fou évadé !
Le journal relatait que le fou, agissant pour le capitaine de l’Empusa, avait déclenché la destruction de la ville : infiltration du conseil municipal, meurtres, kidnappings, séquestrations, tortures, effondrement des institutions et même introduction de rats porteurs de peste.
La battue permit finalement de localiser Knock, qui fut caillassé, battu et dépecé par la population. Le maire et les autorités étant décédés la veille, la reconnaissance des habitants fut symbolique : médailles et clés d’or pour les braves ayant survécu et mis fin à sa terreur.
Dans une interview, le maire confirma :
— Knock, le dernier membre vivant de la secte, est hors d’état de nuire. Sa stratégie diabolique a pourtant réussi : la ville est détruite, le système écroulé, l’économie en ruines… Mais si nous arrivons à juguler la peste, nous pourrons rebâtir.
Seuls trois membres de la Gazette survécurent, mais disparurent le lendemain, emportés par l’épidémie. Sur les toits, les corbeaux riaient, et de Wismar, il ne restait que des miettes avant de la jeter au vent.

Fin de l’Acte V
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Judex
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ACTE FINAL
Sous un ciel sombre et pluvieux, Ellen, depuis sa chambre, observait les enterrements qui se succédaient sans répit.
Des processions interminables.
Un seul prêtre, exténué, accompagnait dix à vingt cercueils par heure, parfois davantage.
Elle frissonna d’horreur, puis tourna les yeux vers la maison abandonnée en face. Sa chambre donnait sur la salle à manger, et la ruine décrépite de l’autre côté du canal semblait la scruter avec insistance, presque avec anxiété.
Trois maisons plus loin, un homme traça une croix blanche sur une porte. Il passa ensuite à la suivante. Près de la maison, un autre homme, épuisé, avançait avec une canne, levant parfois les mains au ciel dans un geste de désespoir. Les survivants de la cité ne devaient plus se compter que sur les doigts de quelques mains. Si elle ne tentait rien, les derniers habitants n’auraient plus que quelques jours à vivre.
On était le 2 juin 1838.
Le maire Sievers n’exerçait plus. Il n’avait pas été démis de ses fonctions, tant il demeurait apprécié, et il ne s’était pas enfui. On l’avait retrouvé mort d’une balle dans la tête, un livre à côté de lui : Les Illusions perdues. Manifestement, elles l’étaient tout à fait à ses yeux.
Ellen avait appris la nouvelle par Bulwer, venu voir Hutter, qui parvenait enfin à se lever et marcher. Il s’était installé dans un petit fauteuil de la salle à manger et somnolait. Elle décida de le laisser se reposer : il avait traversé l’enfer dans la demeure de cet être de cauchemar qui les harcelait, se repaissait de la peur qu’il semait et jouissait du chaos provoqué.
Les corbeaux sinistres et l’ombre qui l’épiaient chaque fois qu’elle revenait de ses excursions — de jour sous les nuages noirs permanents, ou de nuit — hantaient désormais son esprit. Elle ne voulait pas savoir ce que la créature accomplissait entre ses repas, ses manigances, ses meurtres ou les autres actes impies qu’elle soupçonnait.
Elle n’en pouvait plus de vivre dans l’angoisse. Il fallait en finir avec ce monstre qui manipulait le temps même lorsqu’il dormait dans son « terreau de jardinage », comme il l’avait nommé en les embarquant sur l’Empusa. Le soleil, seul capable de l’exterminer et d’endiguer le fléau, ne réapparaissait jamais qu’au gré de sa volonté. Et lorsque, par jeu, il concédait quelques minutes d’éclaircie, le temps se dérangeait aussitôt après. Orlok Nosferatu distribuait des espoirs trompeurs pour savourer l’incompréhension et la terreur ; pluie, vent, nuages, tempêtes, orages, brumes : tout alimentait son pouvoir. Le cauchemar était permanent.
Ellen se savait désormais isolée dans une ville presque détruite, dont les survivants se comptaient à peine. Même leurs proches n’avaient pas été épargnés. Harding avait été retrouvé pendu, laissant une lettre affirmant qu’il partait pour un monde meilleur, ayant tout perdu : famille, commerce, argent, et jusqu’à son honneur — bien qu’innocenté dans les « agissements » de son épouse. Elle avait entendu de rares personnes le dire, quand, sortie dans le jardin, elle saisit à travers le bois de l’enclos ces mots prononcés dans la rue. Hutter et elle n’avaient plus de famille à Wismar, plus d’amis, sinon un seul.
Il y avait aussi la famine qui grandissait : sans commerce, plus de victuailles, et la possibilité que l’esprit dément de la maison en ruine contamine l’eau des puits, la rendant impropre et dangereuse. Il ne restait que Bulwer, réfugié chez lui, ne sortant presque plus sauf pour s’occuper du rétablissement final de Thomas, mais avec une inquiétude profonde en passant devant la maison abandonnée.
Elle détourna le regard de la maison et des processions. Leur contemplation prolongée la laissait au bord de l’évanouissement. Elle se rendit à son placard, en sortit une petite boîte dans laquelle elle avait rangé, des mois plus tôt, ses livres de superstitions. Elle trouva celui que Bulwer lui avait demandé de relire : Le Livre des Vampires, ancien, doré. Lumineuse, presque transfigurée, elle s’installa sur un fauteuil, posa l’ouvrage sur ses genoux et en tourna les pages qu’elle considérait désormais comme salvatrices.
Elle trouva enfin le chapitre consacré aux Nosferatu, race de vampires à laquelle Orlok appartenait : des humains nés du démon Bélial, devenant à leur mort des créatures redoutables, presque dépourvues de faiblesses. L’épouse de Hutter découvrit alors ce qu’elle cherchait : le talon d’Achille de leur adversaire.
Elle lut silencieusement :
SEULE UNE FEMME CHASTE
QUI AFFRONTERA SANS PEUR
LE VAMPIRE
JUSQU’AU PREMIER CRI DU COQ
POURRA LE DÉTRUIRE
DANS LA LUMIÈRE DE L’AUBE.
Ellen releva lentement la tête. Son regard, vide et illuminé, fixait un point invisible. Elle comprit. Déterminée, elle ferma les yeux. Elle avait l’apparence d’une sainte.
Ellen releva lentement la tête. Son regard, vide et illuminé, fixait un point invisible. Elle comprit. Déterminée, elle ferma les yeux, l’apparence d’une sainte enveloppant sa silhouette. La nuit était plus noire que jamais, mais à Wismar, plus aucune différence n’était perceptible entre jour et nuit.
Le curé, épuisé par les innombrables enterrements de la journée, s’assit enfin sur un banc. Les enfants survivants pleuraient, la famine frappait, et les morts s’accumulaient à un rythme infernal. Dans la paix de l’église illuminée d’objets sacrés, il remarqua une ombre dans le confessionnal et s’avança : un pénitent venait chercher pardon.
— Oui, mon fils ? demanda-t-il.
— Pardonnez-moi, mon père… J’ai abusé de mes talents d’artiste… c’est mon péché mignon…
— Il n’y a point là matière à confession ni à pardon : ce don que Dieu vous a donné n’est pas un péché.
L’homme expliqua qu’il utilisait ses talents pour divertir et soulager les âmes, mais qu’il désirait désormais obtenir l’absolution, après un mois de représentations. Le prêtre écouta, perplexe, jusqu’à ce que l’homme révèle la vérité : une peste inventée, une secte zoophage… tout n’était qu’un plan machiavélique orchestré par un esprit invisible, le Maître. L’ombre surgit alors du confessionnal, et une voix s’éleva :
— Après vous, il me restera une personne à voir… Elle doit m’accueillir pour que son destin s’accomplisse.
Le prêtre vit surgir un monstre hideux, incarnation de l’enfer, et sentit sa vie s’éteindre sous la morsure de ses dents. Le spectre traversa l’église, plongeant tout dans les ténèbres, avant de signer son crime d’une plume de corbeau et de regagner la maison abandonnée pour observer sa dernière proie : Ellen.
Ellen, consciente du danger, se préparait. Depuis le jour de son cauchemar, elle partageait un lien psychique avec le vampire. Elle revit ses somnambulismes, ses courses sous la tempête, les visions de son mari en danger. Elle savait que seule sa pureté pouvait sauver les survivants.
Elle réveilla Thomas Hutter :
— Vite, mon chéri… je me sens mal… va chercher le docteur Bulwer.
Hutter courut, laissant Ellen seule face à sa destinée. Guidée par une force invisible, elle ouvrit sa fenêtre et fit le signe attendu. Orlok, le vampire, apparut enfin. Son regard s’attarda sur elle, et, pour la première fois, il ressentit une émotion : reconnaissance. Ellen feignit le sommeil, tremblante mais résolue, tandis que le monstre pénétrait dans la chambre.
Les tziganes de Transylvanie, pions d’Orlok, occupaient désormais le pont entre la maison abandonnée et celle des Hutter, prêts à empêcher toute intrusion. Les corps des « suicidés » avaient été orchestrés par le vampire, laissant derrière lui un chaos maîtrisé. Bulwer et Hutter, prudents, se camouflèrent derrière la maison, laissant Ellen accomplir son sacrifice.
Orlok savourait son triomphe : il buvait le sang chaud de celle qu’il désirait, ivre de plaisir et de puissance. La nuit s’était figée autour de lui, les ombres et la ville suspendues à son caprice.
Le temps reprit son cours normal. Les objets de la maison, les meubles, la rue, tout redevint ordinaire. Le jeu de tremblements et de perceptions faussées s’était enfin arrêté. Le vampire, tout à sa satisfaction et son plaisir, semblait avoir oublié ses pouvoirs et même le temps.
Ellen priait silencieusement pour que tout ne se termine pas encore, pour que le monstre ne retrouve pas ses facultés avant qu’elle ne l’ait distrait. Elle le serra plus fort dans ses bras. Orlok, ivre de bonheur et perdu dans cette nouvelle expérience, ne remarqua pas le soleil levant.
Le premier rayon illumina la chambre. Dehors, un coq s’éveilla, annonçant l’aube. Ellen, émerveillée, sentit le soulagement l’envahir tandis que le vampire tressaillit, aveuglé par la lumière. Il tenta de reprendre le contrôle, mais l’astre du jour le privait de presque tous ses pouvoirs.
Les tziganes, libérés de son emprise, se retrouvèrent confus : pourquoi étaient-ils là ? Armés, perdus dans une ville étrangère, ils suivirent simplement le conseil du sage : rentrer chez eux. Leur départ scella la fin de l’influence d’Orlok sur ses derniers pions.
Bulwer et Hutter, après de nombreux détours, atteignirent enfin la demeure. Orlok, consumé par le soleil et incapable de résister, chancela, disparaissant progressivement. Le vampire, stratège et destructeur, fut vaincu par l’amour et la détermination d’Ellen. Dans un dernier souffle, il murmura, reconnaissant sa défaite :
— Il manque… la signature… de l’artiste !
Ellen, transportée de joie, vit son mari et Bulwer entrer. Elle l’accueillit, les bras ouverts :
— Hutter…
Puis elle s’effondra, inerte mais empreinte d’une aura de sainteté. Hutter hurla de désespoir.
Bulwer, avec une froide résolution, avait enfoncé un pieu dans son cœur pour s’assurer qu’Orlok ne renaîtrait jamais.
Hurlant de désespoir, Hutter attira les habitants de Wismar, qui, voyant l’horreur, virent le médecin tenter de s’expliquer.
Ils le tuèrent net.
Les rues de Wismar retrouvèrent bientôt leur calme, le soleil brillait, et la ville, bien que réduite à trois cents survivants, célébra la fin de l’épidémie et du mal.
Mais Hutter ne resta pas le même. Le corps qu’il avait habité, transformé par l’épreuve, portait désormais la mémoire et l’essence de la sainte victoire d’Ellen. Le mari et la femme, liés à jamais par cet acte héroïque, avaient sauvé la ville… mais au prix de leur innocence et de leur ancien monde.
Hutter, devenu autre chose qu’Hutter, monta sur un cheval, prêt à affronter un futur incertain. Sur le bois de l’écriteau de Wismar, une plume de corbeau, imprégnée de sang, il avait laissé un message :
« Les habitants de Wismar ont été les acteurs d’une symphonie magistrale, orchestrée par le plus grand artiste stratégique et compositeur au monde : le comte Orlok. Le titre du spectacle : Nosferatu, une symphonie de l’horreur. «
Toujours, il fallait la signature de l’artiste.
Et ainsi s’acheva le dernier acte de la tragédie…
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