Script exact de Nosfertu d'Henrik Galeen en version litteraire
Posté : lun. déc. 08, 2025 21:30 pm
le script en version litteraire sans les indications scéniques :
NOSFERATU LE VAMPIRE
Script de Henrik Galeen ajusté en littérature sans changements.
ACTE I
La petite ville de Wismar s’étendait, immobile sous l’éclat doux d’un soleil matinal, comme figée dans le temps. Les toits aigus luisaient, marqués par la patine des ans, et les places bordées d’arbres projetaient leurs ombres calmes sur les pavés. Du clocher d’une église, le regard embrassait la cité entière ; puis, la perspective glissait vers le port, où les eaux reflétaient la lumière du matin, ouvrant une vision sereine mais solennelle de Wismar et de ses quais silencieux.
À travers la fenêtre d’une humble demeure, de petits pots de fleurs ornaient les rebords peints de vert. Un chaton, tout frémissant de vie, bondissait dans le rayon de soleil, tentant d’atteindre une balle suspendue à un fil. À chaque mouvement, ses petites pattes effleuraient le bois verni, et la balle glissait, entraînant l’animal à l’intérieur de la chambre.
Ellen, assise près de la fenêtre, guidait le fil avec une grâce simple et malicieuse. Lorsqu’elle prit le chat dans ses bras, son visage s’éclaira d’une lumière douce et d’un sourire candide. Son peignoir flottait légèrement dans la brise, et ses yeux clairs, vastes et curieux, reflétaient le bonheur tranquille de ce matin d’été.
Dans la petite chambre mansardée, modeste mais soigneusement tenue, Hutter se tenait devant le miroir. Ses mains, légèrement moites, ajustaient la veste avec précaution, tandis qu’un sourire se dessinait sur son visage. Il tendit l’oreille un instant, jeta un coup d’œil par la fenêtre latérale, et, satisfait, termina sa toilette avant de se diriger vers la sortie.
Dans le jardin, sous le soleil clair, il s’agenouilla parmi les fleurs. Avec un couteau de jardinier, il coupa quelques œillets, formant un bouquet dont il observa les couleurs et le parfum avec un plaisir simple mais sincère.
Ellen, encore occupée à jouer avec le chaton, entendit Hutter monter les marches. Son visage s’éclaira d’un sourire enfantin, et elle se hâta vers la cuisine, où quelques ustensiles traînaient encore. Le petit déjeuner n’était pas prêt, et un léger trouble se peignait sur son front.
Hutter entra, riant, tenant derrière son dos le bouquet d’œillets qu’il avait cueillis dans le jardin. Il fit mine de réprimander sa femme d’un air théâtral, jetant un coup d’œil dans les casseroles vides, et secoua doucement la tête, faussement réprobateur.
— Ellen ! s’écria-t-il, et un sourire malicieux fendit son visage.
Elle bouda un instant, puis tenta de l’amadouer. Mais la montre à gousset de Hutter glissa entre ses doigts : il était tard, il devait partir pour ses affaires. Elle l’appela une nouvelle fois, et il s’arrêta, soupirant doucement.
— Il n’y a plus d’argent pour les courses, murmura-t-elle, la voix légèrement tremblante.
Hutter ouvrit sa bourse : vide. Un silence passa, lourd et fragile. Puis, avec un sourire triste et résolu, il tendit à Ellen la main et glissa quelques pièces dans le creux de sa paume. Leurs regards se croisèrent, pleins de complicité et de mélancolie. La séparation, même pour un court instant, était déjà lourde de sens.
Ellen prit un panier de pommes de terre, les éplucha avec soin, tandis que le chat jouait avec l’une d’elles, la faisant rouler sur le plancher. Hutter, avant de partir, lui tendit le bouquet d’œillets. La jeune femme, émue, caressa les fleurs et murmura :
— Pourquoi les as-tu tuées… les si belles fleurs ?
Hutter, interdit, baissa les yeux, puis s’excusa d’un baiser. La lumière du matin baignait la scène, douce et fragile, comme pour protéger un instant de bonheur fragile.
Dans une rue paisible bordée de jardins à Lauenburg, le professeur Bulwer marchait d’un pas régulier, sa canne frappant le sol avec une ponctualité douce, savourant la fraîcheur de la matinée. Soudain, un jeune homme accourt derrière lui : Hutter.
Bulwer le saisit par la manche et plongea son regard dans le sien, un sourire amusé aux lèvres :
— Pourquoi tant de hâte, mon jeune ami ? On atteint toujours son but, tôt ou tard.
Hutter, perplexe, répondit par un sourire, se hâtant vers son bureau. Bulwer, satisfait, reprit sa promenade, mesurée et paisible, dans la lumière matinale.
Le bureau, exigu et chargé de poussière, semblait renfermer les siècles. Une faible lumière filtrait à travers les petites vitres garnies de stores, jetant des rayons timides sur des fragments de meubles antiques, dont le vernis craquelé racontait une longue histoire de négligence.
Knock se tenait derrière un haut pupitre, l’ombre de sa silhouette maigre et voûtée s’allongeant sur les murs tapissés d’ombres inquiétantes. Ses cheveux gris, ses traits burinés et ridés, sa bouche tressaillant d’un tic nerveux, tout en lui trahissait une étrange tension. Et pourtant, dans ses yeux brûlait une flamme sombre, presque impérieuse.
Il lisait une lettre. Le papier, orné de vignettes grotesques, présentait en marge des signes mystérieux et illisibles. Pourtant, Knock, malgré leur étrangeté, semblait en comprendre le sens, et un sourire d’intelligence déformait ses lèvres hideuses. D’un geste sec, il referma la lettre et se tourna, ouvrant la porte avec la solennité d’un maître de cérémonie invisible.
Dans la pièce attenante, étroite et obscure, la lumière du soleil ne pénétrait guère. Hutter, penché sur ses dossiers, s’absorbait dans le travail, le front humide de concentration. Depuis la porte, la voix perçante de Knock le rappela à l’ordre. Un autre employé, plus passif, observait la scène en silence, témoin discret de ce qui s’annonçait.
Hutter suivit Knock dans le bureau principal. Celui-ci brandit la lettre d’un geste mystérieux, comme pour en révéler la magie.
— Sa Grâce le comte Orlock, de Transylvanie, souhaite acquérir une belle maison dans notre petite ville, annonça Knock, résonnant avec solennité.
Le visage de Knock, démoniaque sous ses traits fins, les yeux grands ouverts, imposait le respect autant que la crainte.
— Vous pourriez gagner une jolie somme… Mais cela demandera des efforts… quelques gouttes de sueur… et peut-être un peu de sang, ajouta l’agent immobilier, faisant frissonner Hutter tout en allumant en lui un étrange désir d’aventure.
La joie et l’appréhension se disputaient sur le visage du jeune homme, mais bientôt l’excitation prit le dessus. Knock sortit d’un vieux placard un atlas couvert de poussière. Son doigt parcourut lentement la carte, marquant le trajet d’Angleterre jusqu’à la Transylvanie.
— La Transylvanie ? s’étonna Hutter, les yeux brillants d’émerveillement.
Knock ne répondit pas. Ses yeux se posèrent à nouveau sur la dernière page de la lettre, couverte des mêmes signes mystérieux, et il parut en saisir pleinement le sens.
— Il désire une belle maison… mais déserte, conclut-il, le ton grave.
Il resta un instant songeur, puis, comme frappé par une inspiration, se dirigea vers la fenêtre, claudicant légèrement, son esprit déjà en mouvement.
De la fenêtre, Hutter et Knock aperçurent la maison. La bâtisse, abandonnée depuis longtemps, présentait une façade délabrée et des fenêtres noires et creuses, comme les orbites d’un crâne de pierre. Aucune trace de vie ne troublait son silence. Les ombres dansaient sur les murs avec un étrange frisson, et la lumière du jour n’apportait qu’un contraste cruel avec la froideur du lieu.
Knock se retourna vers Hutter et, d’une voix grave et insistante, déclara :
— Cette maison… juste en face de la vôtre. Proposez-lui celle-là !
Hutter demeura un instant interdit, surpris par la familiarité de la suggestion. Puis, d’un signe, il acquiesça. Knock l’exhorta à ne point tarder, lui remit de l’argent et des papiers, et le poussa doucement mais fermement vers la porte. Le jeune homme se laissa aller à ses pensées, partagé entre l’angoisse et l’aventure qui l’attendait.
Dans l’ombre douce de sa maison, Ellen s’adossa à la fenêtre, le regard suspendu à la rue où Thomas Hutter apparaissait, lointain et pressé. À son signal joyeux, son visage s’éclaira d’un sourire sincère, et ses mains se levèrent comme pour retenir un rayon de soleil. Elle courut vers la porte, espérant l’englober dans une étreinte plus longtemps que l’instant ne le permettait.
Hutter franchit le seuil, le cœur battant, la joie et l’émotion mêlées dans ses yeux. Il la serra contre lui avec une force douce et contenue, lui annonçant la nouvelle qui devait bouleverser leurs vies :
— Je pars en voyage, bien loin d’ici… vers un pays de montagnes, où vivent encore les bandits… et les fantômes.
Le frisson qui parcourut Ellen fit passer une ombre sur son front. Elle aurait voulu l’arrêter, le retenir par ses mains fines et tremblantes, mais il ne l’écoutait pas. Déjà il s’activait à ses bagages, emporté par la certitude de son dessein. Le voile de la lumière du soir enveloppa la pièce.
Dans la mansarde étroite, Hutter s’affairait à ranger sa valise. Chaque pli de son linge semblait dicté par une discipline rigoureuse, chaque objet trouvé sa place exacte. Ellen apparut à l’encadrement de la porte, ses yeux humides de larmes et de peur.
— Ne pars pas ! J’ai peur pour toi ! supplia-t-elle, sa voix trahissant une inquiétude que l’on ne peut contenir.
Hutter écarte doucement ses craintes par un geste empreint de tendresse et de fermeté. Lorsqu’il referma la valise, il se leva, déterminé, et Ellen, comprenant qu’aucune parole ne pourrait changer son dessein, recula, résignée et tremblante. Il la serra une dernière fois dans ses bras, et tous deux ressentirent, dans ce contact, la force de l’attachement qui les unissait. Puis, sans un mot supplémentaire, il quitta la pièce, emportant avec lui le silence et la mélancolie.
Dans le parc du domaine Harding, Hutter, prêt pour le voyage, prit congé de son ami Harding et de sa sœur, Anny. Ellen, en pleurs, était soutenue par Anny, ses mains crispées sur le corsage de sa sœur comme pour retenir un souffle de vie.
Les deux hommes se serrèrent les mains, un geste lourd de signification. Hutter dit à Harding, la voix grave :
— Je te confie Ellen. Prends soin d’elle.
Harding, le regard ferme et sincère, promit de la protéger : elle pourrait demeurer dans ce lieu, jamais seule, entourée d’une vigilance fraternelle.
Hutter salua Anny, puis Ellen, et un dernier baiser d’adieu scella cette séparation douloureuse. Mais Ellen, comme frappée par un pressentiment sombre, murmura, à peine audible :
— Adieu… Il n’y a plus d’échappatoire.
Tous restèrent interdits. Hutter s’éloigna, traversant le parc d’un pas décidé, disparaissant dans les ombres des arbres. Ellen demeura, figée, le regard perdu dans le lointain, tandis que le crépuscule tombait doucement sur les allées.
Sur la place ensoleillée, quelques passants robustes vaquaient à leurs occupations, la fontaine au centre scintillant d’un éclat argenté. Un cheval sellé, attaché à la margelle, attendait silencieusement son cavalier. Hutter apparut, monta avec aisance, et jeta un dernier regard vers la ville qu’il laissait derrière lui. D’un coup de talon, il s’élança au galop, emporté par le souffle de l’aventure.
Dans les montagnes des Carpates, des masses rocheuses se dressaient, sauvages et découpées par la lumière rasante du jour déclinant. Le vent s’engouffrait dans les vallées, traçant sur les flancs escarpés des ombres mouvantes. Puis le soir s’installa, et la silhouette des montagnes se fondit dans le crépuscule.
Une grande diligence, tirée par quatre chevaux fringants, s’immobilisa dans la cour d’une auberge rustique. L’aubergiste, un petit vieillard d’allure juive, sortit précipitamment et salua la voiture avec un geste vif et respectueux.
Hutter fut le premier à descendre et observa attentivement les environs. Les autres passagers émergèrent lentement : des Huzules à la longue chevelure noire, vêtus d’habits semblables, presque spectres marchant dans le silence de la nuit naissante. Tous pénétrèrent dans l’auberge sans un mot. L’aubergiste fit signe à Hutter d’approcher, tandis que les chevaux étaient dételés, et que l’obscurité s’épaississait sur la cour.
La vaste salle de l’auberge exhalait une odeur âcre de fumée et de bois brûlé, dominée par le grand poêle de faïence dont les carreaux patinés reflétaient une lumière crue et oscillante. Les voyageurs, silhouettes sombres et muettes, se tenaient au fond, immobiles comme des statues dans un tableau de remords ancien.
Hutter, dernier arrivé, franchit le seuil avec prudence, observa les visages et, soudain, laissait éclater sa bonne humeur. Il frappa sur la table de son poing léger mais déterminé, et d’une voix claire déclara :
— Vite, mon repas ! Il faut que je parte pour le château du comte Orlock !
La vieille servante recula, horrifiée, les yeux agrandis par la terreur. Les passagers, figés, le fixèrent avec un mélange de défi et d’effroi. L’aubergiste bossu, au comptoir, dressa l’oreille, inquiet de ce tumulte imprévu.
Hutter, légèrement embarrassé par l’effet produit, haussa les épaules et, saisissant son verre, le vida d’un trait, comme pour avaler le reste de sa crainte et la transformer en courage.
Une pente herbeuse descendait en douceur vers la vallée. La brume, épaisse et froide, s’élevait lentement dans la nuit noire, glissant entre les troncs et les rochers. Les chevaux, attelés ou au pâturage, relevèrent brusquement la tête, oreilles dressées, les naseaux vibrants. Un frisson de panique les traversa, et ils s’élancèrent dans le brouillard, galopant comme des ombres fugitives, tandis que la nuit semblait se refermer derrière eux.
Dans la salle, les passagers, vus de dos, se pressaient près d’une fenêtre, scrutant l’obscurité avec une inquiétude palpable. La vieille servante, hésitante, avançait lentement, les mains tremblantes, et se signa, murmurant une prière silencieuse.
Hutter, seul, s’approcha, intrigué et quelque peu inquiet, et chercha à comprendre la cause de ce trouble. La servante, penchée, lui souffla à l’oreille avec une voix feutrée et pressante :
— Vous ne devez pas partir ce soir… Les loups rôdent. Restez ici pour la nuit.
Hutter comprit la gravité de ces paroles et, d’un signe, accepta de demeurer dans la sécurité précaire de l’auberge, tandis que dehors résonnaient les bruits effrayants d’hyènes et le galop désordonné des chevaux affolés.
La petite chambre blanchie à la chaux, aux angles aigus et sévères, paraissait silencieuse et froide. La servante entra, tenant une chandelle dont la flamme tremblante projetait des ombres dansantes sur les murs. Sans un mot, elle la posa sur la table et sortit, le visage empreint d’inquiétude et de prudence.
Hutter, seul, s’avança vers la fenêtre. L’ouvrit et la nuit sans étoiles s’étendit devant lui, vaste et profonde. Le vent du soir soulevait quelques feuilles mortes, et un frisson parcourut son échine tandis qu’il sondait l’obscurité lointaine, pressentant que la Transylvanie l’attendait avec ses mystères.
Dans la grande salle, les passagers restaient figés, pétrifiés par l’inquiétude et le silence pesant. Soudain, des hurlements déchirants jaillirent de l’obscurité extérieure : les loups, affamés et sauvages, marquaient la nuit de leur cri terrifiant. Tous se signèrent, mains crispées sur la poitrine, les yeux écarquillés par une terreur instinctive et muette, comme si l’air lui-même était devenu porteur de malheur.
Dans la petite chambre, Hutter ferma la fenêtre, chassant l’air froid de la nuit. Le sommeil l’avait abandonné. Il marchait lentement de long en large, ses pensées oscillant entre curiosité et inquiétude. Bientôt, son regard tomba sur une étagère. D’un geste hésitant, il en tira un volume, l’ouvrit à la lumière vacillante de la chandelle et s’assit sur le bord du lit.
Sur la couverture, des lettres sombres et nettes :
VAMPIRE
Hutter tourna la page.
— LE NOSFERATU
Le texte s’étalait en caractères sévères :
Des péchés sanglants des hommes naîtra une créature venue réclamer vengeance, une malédiction que les pères lèguent à leurs enfants et aux enfants de leurs enfants. Quiconque désire le sang sans raison tombe sous son pouvoir — le pouvoir du vampire, le Nosferatu.
Un paragraphe suivant précisait :
Il ne tire sa force que de la terre natale où il a grandi.
Hutter secoua la tête, perplexe et légèrement inquiet. Après un bâillement, il éteignit la chandelle et, malgré les frissons qui lui parcouraient l’échine, sombra dans un sommeil agité.
Le soleil filtrait par la fenêtre et inonda la chambre d’une lumière douce et claire. Hutter s’éveilla, encore engourdi, et aperçut le livre ouvert sur le lit. Il le lut à nouveau, fronça les sourcils avec mépris et le rejeta dans un coin, comme pour chasser ses songes obscurs. Enfin, il ouvrit la fenêtre, respira profondément l’air pur du matin et laissa le vent emporter les inquiétudes de la nuit.
Dans la clairière ensoleillée, les palefreniers rassemblaient les chevaux au son des fouets et des cris. Les montures hennissaient et frappaient le sol de leurs sabots, tandis que la lumière éclatante révélait les gestes précis des hommes et les reflets soyeux de la robe des animaux.
Hutter s’installa près de l’eau, le visage détendu. Il se lava avec soin et laissait s’écouler la fatigue du voyage dans chaque geste. Son sourire revenait, sincère, comme un souffle de joie qui effaçait les ombres de la nuit précédente.
La vieille servante, fidèle et matinale, jetait du grain aux poules et aux moineaux. Le soleil réchauffait la cour et les pierres luisantes, dessinant sur le sol des ombres nettes et mouvantes. L’instant était paisible, presque ordinaire, mais le vent et la lumière semblaient déjà annoncer l’aventure à venir.
L’agitation du matin régnait sur la cour : les chevaux étaient attelés, les passagers montaient dans la diligence. Comparés à la veille, leurs visages se distinguaient enfin, et les enfants du village curieux se pressaient autour, riant et criant. L’aubergiste, inquiet, retint le cocher : un passager manquait à l’appel.
Hutter apparut à la fenêtre, à demi vêtu, et fit signe qu’il descendait. Il surgit par la porte, valise en main, et grimpa sur le siège avant, saluant d’un geste vif les enfants et la vieille servante. Celle-ci, les mains jointes, murmura :
— Que Dieu protège les voyageurs et les garde des esprits malins.
Hutter éclata de rire, bruyant et sincère, tandis que la diligence s’ébranlait lentement, emportant avec elle la promesse des montagnes lointaines.
Sur les chemins escarpés des Carpates, la diligence avançait lentement, secouée par la pente et les pierres. Le paysage était sauvage et grandiose, baigné par la lumière rasante du soleil couchant. Les montagnes semblaient immobiles et éternelles, comme des sentinelles silencieuses, tandis que Hutter contemplait la vallée qui s’éloignait peu à peu derrière lui.
Hutter, impatient et nerveux, pressait le cocher de son parapluie, le regard fixé sur la route qui s’étirait devant eux.
— Plus vite !
Le soleil descendait lentement derrière les crêtes, jetant des ombres longues et étranges sur le chemin rocailleux. Au bord du précipice, deux vieilles femmes, immobiles, observaient le vide. Leur ressemblance frappante, presque grotesque, leur immobilité fantomatique, donnait à Hutter un frisson glacé.
A un carrefour, une madone sculptée, solitaire sur son socle, projetait son ombre sur la chaussée. À genoux, une vieille femme priait avec ferveur. Le carrosse approchait péniblement, secoué par les pierres du chemin.
Elle se redressa, alarmée, voulut alerter Hutter, mais celui-ci descendit d’un pas décidé. Les passagers gesticulèrent pour le retenir, tenter de l’empêcher de choisir la route de gauche. Il leur fit un signe d’adieu, ferme et résolu, et s’engagea sur le chemin interdit, passant devant la madone comme pour défier la protection des saints.
Au loin, à travers les rochers déchiquetés, se dessinait le château fantastique du comte Orlock. Ses tours noires semblaient toucher le ciel du soir, baignant les montagnes d’une lumière étrange et orangée. La route abrupte, escarpée et sinueuse, s’élevait vers l’édifice comme une flèche vers l’inconnu.
Quelque chose surgit brusquement, à une vitesse surnaturelle — était-ce une voiture, un spectre ? — et disparut derrière une butte avant que Hutter ne puisse distinguer sa nature.
Le cocher, pâle de terreur, fouetta ses chevaux avec énergie. La vieille femme avait disparu, comme engloutie par la brume ou la forêt. Hutter observa la diligence s’éloigner, laissant derrière elle le calme trompeur des Carpates. Seul désormais, il inspira profondément et s’engagea sur le chemin de gauche, déterminé malgré l’effroi latent qui lui nouait l’estomac.
La forêt primitive projetait de longues ombres, noires et épaisses, où le moindre mouvement semblait prendre une dimension surnaturelle. Hutter avançait avec prudence, chaque craquement de branche résonnant comme un avertissement.
Soudain, une voiture noire surgit, silencieuse, comme tirée par des forces invisibles. Aucun rouage, aucun froissement de roue ne trahissait sa présence. Deux chevaux noirs, ou bien des créatures fantastiques drapées de noir, soufflaient des nuées blanches de leurs naseaux.
Le cocher, drapé de noir lui aussi, le visage pâle et figé, leva son fouet dans un geste qui était à la fois invitation et ordre. Hutter, glacé, hésita. Mais des yeux fixes, immuables, le dominaient : pas à pas, comme s’il était guidé par des fils invisibles, il s’avança et monta dans la voiture. À peine installé, celle-ci fit demi-tour et disparut à toute allure, emportant Hutter dans l’ombre de la nuit.
La forêt s’étendait comme un royaume silencieux, où chaque arbre semblait retenir son souffle. Les branches tortueuses formaient des arcs inquiétants, et le sol, tapissé de feuilles mortes, étouffait le moindre bruit. Perché sur une branche haute, un corbeau noir, immobile et attentif, observait la route sinueuse avec un œil perçant et moqueur.
Soudain, une voiture surgit, fendant la pénombre avec la rapidité d’un spectre. Hutter y était cramponné, le visage livide, ses doigts crispés sur le bois glacé. Le corbeau, comme s’il savourait la scène, le suivait du regard, son œil brillant d’une ironie silencieuse.
La route se fit plus étroite, serpentant le long d’un gouffre vertigineux. Un vieux saule tordu s’inclinait sur le pont de pierre, ses branches noueuses et squelettiques semblant scruter le passage des voyageurs. La voiture passa à nouveau, silencieuse comme un souffle, et l’arbre paraissait presque sourire, son écorce se tordant en une grimace grotesque, comme pour saluer l’intrusion humaine dans son royaume.
Sous l’arche obscure de la forteresse, la voiture glissa dans la cour baignée par le clair de lune. Elle s’arrêta devant le porche monumental. Hutter, affaibli et presque évanoui, descendit avec effort, ses jambes tremblantes. La voiture, comme animée par une volonté propre, fit un tour sur elle-même avant de disparaître dans l’ombre.
Seul maintenant, Hutter se tenait devant le portail colossal et clos. Lentement, avec un bruit solennel et effrayant, les deux battants s’ouvrirent. Dans le corridor, tout au fond, un homme se tenait immobile, une chandelle à la main. Son visage, d’une blancheur spectrale, se détachait dans l’obscurité, immuable et silencieux.
Hutter hésita, un frisson glacé parcourant sa colonne vertébrale. Il voulait reculer, mais déjà le seuil était franchi. D’un pas tremblant mais déterminé, il gravit les marches, franchit l’entrée et s’avança dans l’inconnu. Derrière lui, le portail se referma dans un claquement retentissant, isolant Hutter dans le mystère de la forteresse.
Au centre du vaste hall, un être se tenait immobile, une chandelle frêle et vacillante serrée entre ses doigts osseux. L’ombre des murs s’étendait telle une mer obscure, et c’est de cette profondeur que surgit Hutter, le visage tendu par la peur et l’émerveillement.
NOSFERATU LE VAMPIRE
Script de Henrik Galeen ajusté en littérature sans changements.
ACTE I
La petite ville de Wismar s’étendait, immobile sous l’éclat doux d’un soleil matinal, comme figée dans le temps. Les toits aigus luisaient, marqués par la patine des ans, et les places bordées d’arbres projetaient leurs ombres calmes sur les pavés. Du clocher d’une église, le regard embrassait la cité entière ; puis, la perspective glissait vers le port, où les eaux reflétaient la lumière du matin, ouvrant une vision sereine mais solennelle de Wismar et de ses quais silencieux.
À travers la fenêtre d’une humble demeure, de petits pots de fleurs ornaient les rebords peints de vert. Un chaton, tout frémissant de vie, bondissait dans le rayon de soleil, tentant d’atteindre une balle suspendue à un fil. À chaque mouvement, ses petites pattes effleuraient le bois verni, et la balle glissait, entraînant l’animal à l’intérieur de la chambre.
Ellen, assise près de la fenêtre, guidait le fil avec une grâce simple et malicieuse. Lorsqu’elle prit le chat dans ses bras, son visage s’éclaira d’une lumière douce et d’un sourire candide. Son peignoir flottait légèrement dans la brise, et ses yeux clairs, vastes et curieux, reflétaient le bonheur tranquille de ce matin d’été.
Dans la petite chambre mansardée, modeste mais soigneusement tenue, Hutter se tenait devant le miroir. Ses mains, légèrement moites, ajustaient la veste avec précaution, tandis qu’un sourire se dessinait sur son visage. Il tendit l’oreille un instant, jeta un coup d’œil par la fenêtre latérale, et, satisfait, termina sa toilette avant de se diriger vers la sortie.
Dans le jardin, sous le soleil clair, il s’agenouilla parmi les fleurs. Avec un couteau de jardinier, il coupa quelques œillets, formant un bouquet dont il observa les couleurs et le parfum avec un plaisir simple mais sincère.
Ellen, encore occupée à jouer avec le chaton, entendit Hutter monter les marches. Son visage s’éclaira d’un sourire enfantin, et elle se hâta vers la cuisine, où quelques ustensiles traînaient encore. Le petit déjeuner n’était pas prêt, et un léger trouble se peignait sur son front.
Hutter entra, riant, tenant derrière son dos le bouquet d’œillets qu’il avait cueillis dans le jardin. Il fit mine de réprimander sa femme d’un air théâtral, jetant un coup d’œil dans les casseroles vides, et secoua doucement la tête, faussement réprobateur.
— Ellen ! s’écria-t-il, et un sourire malicieux fendit son visage.
Elle bouda un instant, puis tenta de l’amadouer. Mais la montre à gousset de Hutter glissa entre ses doigts : il était tard, il devait partir pour ses affaires. Elle l’appela une nouvelle fois, et il s’arrêta, soupirant doucement.
— Il n’y a plus d’argent pour les courses, murmura-t-elle, la voix légèrement tremblante.
Hutter ouvrit sa bourse : vide. Un silence passa, lourd et fragile. Puis, avec un sourire triste et résolu, il tendit à Ellen la main et glissa quelques pièces dans le creux de sa paume. Leurs regards se croisèrent, pleins de complicité et de mélancolie. La séparation, même pour un court instant, était déjà lourde de sens.
Ellen prit un panier de pommes de terre, les éplucha avec soin, tandis que le chat jouait avec l’une d’elles, la faisant rouler sur le plancher. Hutter, avant de partir, lui tendit le bouquet d’œillets. La jeune femme, émue, caressa les fleurs et murmura :
— Pourquoi les as-tu tuées… les si belles fleurs ?
Hutter, interdit, baissa les yeux, puis s’excusa d’un baiser. La lumière du matin baignait la scène, douce et fragile, comme pour protéger un instant de bonheur fragile.
Dans une rue paisible bordée de jardins à Lauenburg, le professeur Bulwer marchait d’un pas régulier, sa canne frappant le sol avec une ponctualité douce, savourant la fraîcheur de la matinée. Soudain, un jeune homme accourt derrière lui : Hutter.
Bulwer le saisit par la manche et plongea son regard dans le sien, un sourire amusé aux lèvres :
— Pourquoi tant de hâte, mon jeune ami ? On atteint toujours son but, tôt ou tard.
Hutter, perplexe, répondit par un sourire, se hâtant vers son bureau. Bulwer, satisfait, reprit sa promenade, mesurée et paisible, dans la lumière matinale.
Le bureau, exigu et chargé de poussière, semblait renfermer les siècles. Une faible lumière filtrait à travers les petites vitres garnies de stores, jetant des rayons timides sur des fragments de meubles antiques, dont le vernis craquelé racontait une longue histoire de négligence.
Knock se tenait derrière un haut pupitre, l’ombre de sa silhouette maigre et voûtée s’allongeant sur les murs tapissés d’ombres inquiétantes. Ses cheveux gris, ses traits burinés et ridés, sa bouche tressaillant d’un tic nerveux, tout en lui trahissait une étrange tension. Et pourtant, dans ses yeux brûlait une flamme sombre, presque impérieuse.
Il lisait une lettre. Le papier, orné de vignettes grotesques, présentait en marge des signes mystérieux et illisibles. Pourtant, Knock, malgré leur étrangeté, semblait en comprendre le sens, et un sourire d’intelligence déformait ses lèvres hideuses. D’un geste sec, il referma la lettre et se tourna, ouvrant la porte avec la solennité d’un maître de cérémonie invisible.
Dans la pièce attenante, étroite et obscure, la lumière du soleil ne pénétrait guère. Hutter, penché sur ses dossiers, s’absorbait dans le travail, le front humide de concentration. Depuis la porte, la voix perçante de Knock le rappela à l’ordre. Un autre employé, plus passif, observait la scène en silence, témoin discret de ce qui s’annonçait.
Hutter suivit Knock dans le bureau principal. Celui-ci brandit la lettre d’un geste mystérieux, comme pour en révéler la magie.
— Sa Grâce le comte Orlock, de Transylvanie, souhaite acquérir une belle maison dans notre petite ville, annonça Knock, résonnant avec solennité.
Le visage de Knock, démoniaque sous ses traits fins, les yeux grands ouverts, imposait le respect autant que la crainte.
— Vous pourriez gagner une jolie somme… Mais cela demandera des efforts… quelques gouttes de sueur… et peut-être un peu de sang, ajouta l’agent immobilier, faisant frissonner Hutter tout en allumant en lui un étrange désir d’aventure.
La joie et l’appréhension se disputaient sur le visage du jeune homme, mais bientôt l’excitation prit le dessus. Knock sortit d’un vieux placard un atlas couvert de poussière. Son doigt parcourut lentement la carte, marquant le trajet d’Angleterre jusqu’à la Transylvanie.
— La Transylvanie ? s’étonna Hutter, les yeux brillants d’émerveillement.
Knock ne répondit pas. Ses yeux se posèrent à nouveau sur la dernière page de la lettre, couverte des mêmes signes mystérieux, et il parut en saisir pleinement le sens.
— Il désire une belle maison… mais déserte, conclut-il, le ton grave.
Il resta un instant songeur, puis, comme frappé par une inspiration, se dirigea vers la fenêtre, claudicant légèrement, son esprit déjà en mouvement.
De la fenêtre, Hutter et Knock aperçurent la maison. La bâtisse, abandonnée depuis longtemps, présentait une façade délabrée et des fenêtres noires et creuses, comme les orbites d’un crâne de pierre. Aucune trace de vie ne troublait son silence. Les ombres dansaient sur les murs avec un étrange frisson, et la lumière du jour n’apportait qu’un contraste cruel avec la froideur du lieu.
Knock se retourna vers Hutter et, d’une voix grave et insistante, déclara :
— Cette maison… juste en face de la vôtre. Proposez-lui celle-là !
Hutter demeura un instant interdit, surpris par la familiarité de la suggestion. Puis, d’un signe, il acquiesça. Knock l’exhorta à ne point tarder, lui remit de l’argent et des papiers, et le poussa doucement mais fermement vers la porte. Le jeune homme se laissa aller à ses pensées, partagé entre l’angoisse et l’aventure qui l’attendait.
Dans l’ombre douce de sa maison, Ellen s’adossa à la fenêtre, le regard suspendu à la rue où Thomas Hutter apparaissait, lointain et pressé. À son signal joyeux, son visage s’éclaira d’un sourire sincère, et ses mains se levèrent comme pour retenir un rayon de soleil. Elle courut vers la porte, espérant l’englober dans une étreinte plus longtemps que l’instant ne le permettait.
Hutter franchit le seuil, le cœur battant, la joie et l’émotion mêlées dans ses yeux. Il la serra contre lui avec une force douce et contenue, lui annonçant la nouvelle qui devait bouleverser leurs vies :
— Je pars en voyage, bien loin d’ici… vers un pays de montagnes, où vivent encore les bandits… et les fantômes.
Le frisson qui parcourut Ellen fit passer une ombre sur son front. Elle aurait voulu l’arrêter, le retenir par ses mains fines et tremblantes, mais il ne l’écoutait pas. Déjà il s’activait à ses bagages, emporté par la certitude de son dessein. Le voile de la lumière du soir enveloppa la pièce.
Dans la mansarde étroite, Hutter s’affairait à ranger sa valise. Chaque pli de son linge semblait dicté par une discipline rigoureuse, chaque objet trouvé sa place exacte. Ellen apparut à l’encadrement de la porte, ses yeux humides de larmes et de peur.
— Ne pars pas ! J’ai peur pour toi ! supplia-t-elle, sa voix trahissant une inquiétude que l’on ne peut contenir.
Hutter écarte doucement ses craintes par un geste empreint de tendresse et de fermeté. Lorsqu’il referma la valise, il se leva, déterminé, et Ellen, comprenant qu’aucune parole ne pourrait changer son dessein, recula, résignée et tremblante. Il la serra une dernière fois dans ses bras, et tous deux ressentirent, dans ce contact, la force de l’attachement qui les unissait. Puis, sans un mot supplémentaire, il quitta la pièce, emportant avec lui le silence et la mélancolie.
Dans le parc du domaine Harding, Hutter, prêt pour le voyage, prit congé de son ami Harding et de sa sœur, Anny. Ellen, en pleurs, était soutenue par Anny, ses mains crispées sur le corsage de sa sœur comme pour retenir un souffle de vie.
Les deux hommes se serrèrent les mains, un geste lourd de signification. Hutter dit à Harding, la voix grave :
— Je te confie Ellen. Prends soin d’elle.
Harding, le regard ferme et sincère, promit de la protéger : elle pourrait demeurer dans ce lieu, jamais seule, entourée d’une vigilance fraternelle.
Hutter salua Anny, puis Ellen, et un dernier baiser d’adieu scella cette séparation douloureuse. Mais Ellen, comme frappée par un pressentiment sombre, murmura, à peine audible :
— Adieu… Il n’y a plus d’échappatoire.
Tous restèrent interdits. Hutter s’éloigna, traversant le parc d’un pas décidé, disparaissant dans les ombres des arbres. Ellen demeura, figée, le regard perdu dans le lointain, tandis que le crépuscule tombait doucement sur les allées.
Sur la place ensoleillée, quelques passants robustes vaquaient à leurs occupations, la fontaine au centre scintillant d’un éclat argenté. Un cheval sellé, attaché à la margelle, attendait silencieusement son cavalier. Hutter apparut, monta avec aisance, et jeta un dernier regard vers la ville qu’il laissait derrière lui. D’un coup de talon, il s’élança au galop, emporté par le souffle de l’aventure.
Dans les montagnes des Carpates, des masses rocheuses se dressaient, sauvages et découpées par la lumière rasante du jour déclinant. Le vent s’engouffrait dans les vallées, traçant sur les flancs escarpés des ombres mouvantes. Puis le soir s’installa, et la silhouette des montagnes se fondit dans le crépuscule.
Une grande diligence, tirée par quatre chevaux fringants, s’immobilisa dans la cour d’une auberge rustique. L’aubergiste, un petit vieillard d’allure juive, sortit précipitamment et salua la voiture avec un geste vif et respectueux.
Hutter fut le premier à descendre et observa attentivement les environs. Les autres passagers émergèrent lentement : des Huzules à la longue chevelure noire, vêtus d’habits semblables, presque spectres marchant dans le silence de la nuit naissante. Tous pénétrèrent dans l’auberge sans un mot. L’aubergiste fit signe à Hutter d’approcher, tandis que les chevaux étaient dételés, et que l’obscurité s’épaississait sur la cour.
La vaste salle de l’auberge exhalait une odeur âcre de fumée et de bois brûlé, dominée par le grand poêle de faïence dont les carreaux patinés reflétaient une lumière crue et oscillante. Les voyageurs, silhouettes sombres et muettes, se tenaient au fond, immobiles comme des statues dans un tableau de remords ancien.
Hutter, dernier arrivé, franchit le seuil avec prudence, observa les visages et, soudain, laissait éclater sa bonne humeur. Il frappa sur la table de son poing léger mais déterminé, et d’une voix claire déclara :
— Vite, mon repas ! Il faut que je parte pour le château du comte Orlock !
La vieille servante recula, horrifiée, les yeux agrandis par la terreur. Les passagers, figés, le fixèrent avec un mélange de défi et d’effroi. L’aubergiste bossu, au comptoir, dressa l’oreille, inquiet de ce tumulte imprévu.
Hutter, légèrement embarrassé par l’effet produit, haussa les épaules et, saisissant son verre, le vida d’un trait, comme pour avaler le reste de sa crainte et la transformer en courage.
Une pente herbeuse descendait en douceur vers la vallée. La brume, épaisse et froide, s’élevait lentement dans la nuit noire, glissant entre les troncs et les rochers. Les chevaux, attelés ou au pâturage, relevèrent brusquement la tête, oreilles dressées, les naseaux vibrants. Un frisson de panique les traversa, et ils s’élancèrent dans le brouillard, galopant comme des ombres fugitives, tandis que la nuit semblait se refermer derrière eux.
Dans la salle, les passagers, vus de dos, se pressaient près d’une fenêtre, scrutant l’obscurité avec une inquiétude palpable. La vieille servante, hésitante, avançait lentement, les mains tremblantes, et se signa, murmurant une prière silencieuse.
Hutter, seul, s’approcha, intrigué et quelque peu inquiet, et chercha à comprendre la cause de ce trouble. La servante, penchée, lui souffla à l’oreille avec une voix feutrée et pressante :
— Vous ne devez pas partir ce soir… Les loups rôdent. Restez ici pour la nuit.
Hutter comprit la gravité de ces paroles et, d’un signe, accepta de demeurer dans la sécurité précaire de l’auberge, tandis que dehors résonnaient les bruits effrayants d’hyènes et le galop désordonné des chevaux affolés.
La petite chambre blanchie à la chaux, aux angles aigus et sévères, paraissait silencieuse et froide. La servante entra, tenant une chandelle dont la flamme tremblante projetait des ombres dansantes sur les murs. Sans un mot, elle la posa sur la table et sortit, le visage empreint d’inquiétude et de prudence.
Hutter, seul, s’avança vers la fenêtre. L’ouvrit et la nuit sans étoiles s’étendit devant lui, vaste et profonde. Le vent du soir soulevait quelques feuilles mortes, et un frisson parcourut son échine tandis qu’il sondait l’obscurité lointaine, pressentant que la Transylvanie l’attendait avec ses mystères.
Dans la grande salle, les passagers restaient figés, pétrifiés par l’inquiétude et le silence pesant. Soudain, des hurlements déchirants jaillirent de l’obscurité extérieure : les loups, affamés et sauvages, marquaient la nuit de leur cri terrifiant. Tous se signèrent, mains crispées sur la poitrine, les yeux écarquillés par une terreur instinctive et muette, comme si l’air lui-même était devenu porteur de malheur.
Dans la petite chambre, Hutter ferma la fenêtre, chassant l’air froid de la nuit. Le sommeil l’avait abandonné. Il marchait lentement de long en large, ses pensées oscillant entre curiosité et inquiétude. Bientôt, son regard tomba sur une étagère. D’un geste hésitant, il en tira un volume, l’ouvrit à la lumière vacillante de la chandelle et s’assit sur le bord du lit.
Sur la couverture, des lettres sombres et nettes :
VAMPIRE
Hutter tourna la page.
— LE NOSFERATU
Le texte s’étalait en caractères sévères :
Des péchés sanglants des hommes naîtra une créature venue réclamer vengeance, une malédiction que les pères lèguent à leurs enfants et aux enfants de leurs enfants. Quiconque désire le sang sans raison tombe sous son pouvoir — le pouvoir du vampire, le Nosferatu.
Un paragraphe suivant précisait :
Il ne tire sa force que de la terre natale où il a grandi.
Hutter secoua la tête, perplexe et légèrement inquiet. Après un bâillement, il éteignit la chandelle et, malgré les frissons qui lui parcouraient l’échine, sombra dans un sommeil agité.
Le soleil filtrait par la fenêtre et inonda la chambre d’une lumière douce et claire. Hutter s’éveilla, encore engourdi, et aperçut le livre ouvert sur le lit. Il le lut à nouveau, fronça les sourcils avec mépris et le rejeta dans un coin, comme pour chasser ses songes obscurs. Enfin, il ouvrit la fenêtre, respira profondément l’air pur du matin et laissa le vent emporter les inquiétudes de la nuit.
Dans la clairière ensoleillée, les palefreniers rassemblaient les chevaux au son des fouets et des cris. Les montures hennissaient et frappaient le sol de leurs sabots, tandis que la lumière éclatante révélait les gestes précis des hommes et les reflets soyeux de la robe des animaux.
Hutter s’installa près de l’eau, le visage détendu. Il se lava avec soin et laissait s’écouler la fatigue du voyage dans chaque geste. Son sourire revenait, sincère, comme un souffle de joie qui effaçait les ombres de la nuit précédente.
La vieille servante, fidèle et matinale, jetait du grain aux poules et aux moineaux. Le soleil réchauffait la cour et les pierres luisantes, dessinant sur le sol des ombres nettes et mouvantes. L’instant était paisible, presque ordinaire, mais le vent et la lumière semblaient déjà annoncer l’aventure à venir.
L’agitation du matin régnait sur la cour : les chevaux étaient attelés, les passagers montaient dans la diligence. Comparés à la veille, leurs visages se distinguaient enfin, et les enfants du village curieux se pressaient autour, riant et criant. L’aubergiste, inquiet, retint le cocher : un passager manquait à l’appel.
Hutter apparut à la fenêtre, à demi vêtu, et fit signe qu’il descendait. Il surgit par la porte, valise en main, et grimpa sur le siège avant, saluant d’un geste vif les enfants et la vieille servante. Celle-ci, les mains jointes, murmura :
— Que Dieu protège les voyageurs et les garde des esprits malins.
Hutter éclata de rire, bruyant et sincère, tandis que la diligence s’ébranlait lentement, emportant avec elle la promesse des montagnes lointaines.
Sur les chemins escarpés des Carpates, la diligence avançait lentement, secouée par la pente et les pierres. Le paysage était sauvage et grandiose, baigné par la lumière rasante du soleil couchant. Les montagnes semblaient immobiles et éternelles, comme des sentinelles silencieuses, tandis que Hutter contemplait la vallée qui s’éloignait peu à peu derrière lui.
Hutter, impatient et nerveux, pressait le cocher de son parapluie, le regard fixé sur la route qui s’étirait devant eux.
— Plus vite !
Le soleil descendait lentement derrière les crêtes, jetant des ombres longues et étranges sur le chemin rocailleux. Au bord du précipice, deux vieilles femmes, immobiles, observaient le vide. Leur ressemblance frappante, presque grotesque, leur immobilité fantomatique, donnait à Hutter un frisson glacé.
A un carrefour, une madone sculptée, solitaire sur son socle, projetait son ombre sur la chaussée. À genoux, une vieille femme priait avec ferveur. Le carrosse approchait péniblement, secoué par les pierres du chemin.
Elle se redressa, alarmée, voulut alerter Hutter, mais celui-ci descendit d’un pas décidé. Les passagers gesticulèrent pour le retenir, tenter de l’empêcher de choisir la route de gauche. Il leur fit un signe d’adieu, ferme et résolu, et s’engagea sur le chemin interdit, passant devant la madone comme pour défier la protection des saints.
Au loin, à travers les rochers déchiquetés, se dessinait le château fantastique du comte Orlock. Ses tours noires semblaient toucher le ciel du soir, baignant les montagnes d’une lumière étrange et orangée. La route abrupte, escarpée et sinueuse, s’élevait vers l’édifice comme une flèche vers l’inconnu.
Quelque chose surgit brusquement, à une vitesse surnaturelle — était-ce une voiture, un spectre ? — et disparut derrière une butte avant que Hutter ne puisse distinguer sa nature.
Le cocher, pâle de terreur, fouetta ses chevaux avec énergie. La vieille femme avait disparu, comme engloutie par la brume ou la forêt. Hutter observa la diligence s’éloigner, laissant derrière elle le calme trompeur des Carpates. Seul désormais, il inspira profondément et s’engagea sur le chemin de gauche, déterminé malgré l’effroi latent qui lui nouait l’estomac.
La forêt primitive projetait de longues ombres, noires et épaisses, où le moindre mouvement semblait prendre une dimension surnaturelle. Hutter avançait avec prudence, chaque craquement de branche résonnant comme un avertissement.
Soudain, une voiture noire surgit, silencieuse, comme tirée par des forces invisibles. Aucun rouage, aucun froissement de roue ne trahissait sa présence. Deux chevaux noirs, ou bien des créatures fantastiques drapées de noir, soufflaient des nuées blanches de leurs naseaux.
Le cocher, drapé de noir lui aussi, le visage pâle et figé, leva son fouet dans un geste qui était à la fois invitation et ordre. Hutter, glacé, hésita. Mais des yeux fixes, immuables, le dominaient : pas à pas, comme s’il était guidé par des fils invisibles, il s’avança et monta dans la voiture. À peine installé, celle-ci fit demi-tour et disparut à toute allure, emportant Hutter dans l’ombre de la nuit.
La forêt s’étendait comme un royaume silencieux, où chaque arbre semblait retenir son souffle. Les branches tortueuses formaient des arcs inquiétants, et le sol, tapissé de feuilles mortes, étouffait le moindre bruit. Perché sur une branche haute, un corbeau noir, immobile et attentif, observait la route sinueuse avec un œil perçant et moqueur.
Soudain, une voiture surgit, fendant la pénombre avec la rapidité d’un spectre. Hutter y était cramponné, le visage livide, ses doigts crispés sur le bois glacé. Le corbeau, comme s’il savourait la scène, le suivait du regard, son œil brillant d’une ironie silencieuse.
La route se fit plus étroite, serpentant le long d’un gouffre vertigineux. Un vieux saule tordu s’inclinait sur le pont de pierre, ses branches noueuses et squelettiques semblant scruter le passage des voyageurs. La voiture passa à nouveau, silencieuse comme un souffle, et l’arbre paraissait presque sourire, son écorce se tordant en une grimace grotesque, comme pour saluer l’intrusion humaine dans son royaume.
Sous l’arche obscure de la forteresse, la voiture glissa dans la cour baignée par le clair de lune. Elle s’arrêta devant le porche monumental. Hutter, affaibli et presque évanoui, descendit avec effort, ses jambes tremblantes. La voiture, comme animée par une volonté propre, fit un tour sur elle-même avant de disparaître dans l’ombre.
Seul maintenant, Hutter se tenait devant le portail colossal et clos. Lentement, avec un bruit solennel et effrayant, les deux battants s’ouvrirent. Dans le corridor, tout au fond, un homme se tenait immobile, une chandelle à la main. Son visage, d’une blancheur spectrale, se détachait dans l’obscurité, immuable et silencieux.
Hutter hésita, un frisson glacé parcourant sa colonne vertébrale. Il voulait reculer, mais déjà le seuil était franchi. D’un pas tremblant mais déterminé, il gravit les marches, franchit l’entrée et s’avança dans l’inconnu. Derrière lui, le portail se referma dans un claquement retentissant, isolant Hutter dans le mystère de la forteresse.
Au centre du vaste hall, un être se tenait immobile, une chandelle frêle et vacillante serrée entre ses doigts osseux. L’ombre des murs s’étendait telle une mer obscure, et c’est de cette profondeur que surgit Hutter, le visage tendu par la peur et l’émerveillement.