LVD a écrit : ↑mar. nov. 25, 2025 09:20 am
Judex a écrit : ↑mar. nov. 25, 2025 08:35 am
stye XIX eme... A chier, le genre qu'on veut plus
C'est pourtant totalement raccord avec l'histoire, vu qu'elle se deroule a ce moment-la!
C'est pas non plus comme si c'etait du Proust et ses phrases qui durent parfois une page...
Parfois je fais du Proust ! mais c'est vrai que j'ai tendance a repeter enormement, j'avais du corriger le texte deja pour enlever ce que je pouvais...
Le chapitre tois (acte II debut) et le IV sont trop avec des repetitions ad nauseam ! De plus j'ai detourne de nombreux passages de Dracula ...
Le probleme de Nosferatu vient de l'acte III ou les points de vue sont trop nombreux et ou on passe du coq a l'ane : entre les scenes avec knock, harding, sievers, bulwer, ellen, le navire demeter (dans le script, empusa au cinema, otto friedricks chez chelton) et hutter qui vont et viennent, il est compliqué a adapter...
En fait, on veut un livre court, simple, voocabulaire precis, bourre d'action et vite lu vite jeté.... Pourtant comme toi et moi, y a un public meme minuscule mais qui cherche de la bonne litterature ! voila la seconde version du chapitre que j'avais originellement ecrit :
Avant-propos
Cet ouvrage constitue mon premier roman.. J’ai veillé à lui accorder le plus grand soin, tant dans la construction que dans le travail de la langue.
Cette œuvre puise son origine dans le film muet Nosferatu, eine Symphonie des Grauens (1922), aujourd’hui entré dans le domaine public. Elle s’attache à respecter, dans ses lignes essentielles, le scénario de Henrik Galeen, tout en proposant une réinterprétation personnelle, assumée et littéraire.
Le style adopté s’inspire volontairement de la prose de la fin du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ. Ce parti pris peut surprendre le lecteur contemporain ; il répond toutefois à une exigence de cohérence avec l’époque évoquée et avec l’esprit de l’œuvre originelle. Lire un texte de cette nature implique d’accepter un rythme, une respiration et une densité propres à une tradition littéraire antérieure. Entre Dracula (1897) et Nosferatu (1922), la distance historique demeure, au fond, relativement courte.
Si Nosferatu procède à l’origine d’une adaptation non autorisée du roman de Bram Stoker, le présent livre ne se veut nullement une relecture de Dracula. Le film de Murnau a acquis, avec le temps, une identité autonome. Le vampire qui y apparaît ne relève plus du seul héritage stokerien : il obéit à une logique, une symbolique et une destinée qui lui sont propres.
Certaines phrases ou certains passages sont accompagnés d’un astérisque (*). Ce signe indique la présence d’un élément dissimulé : mystère, indice, code ou signification différée. Toutes les notes de bas de page n’en livrent pas nécessairement l’explication immédiate. Dans plusieurs cas, l’éclaircissement complet n’apparaît que dans un ensemble de notes finales, regroupées et commentées en fin de volume.
Le lecteur peut ainsi choisir sa méthode de lecture :
— progresser linéairement, en conservant ces éléments en mémoire ;
— ou consulter les notes finales dès l’apparition du signe, au risque de découvrir certaines informations avant que la narration ne les révèle d’elle-même.
Certains pourront s’étonner de l’ampleur de certains actes, notamment les deuxième et troisième. Ce développement répond à une nécessité dramatique : le vampire ici représenté ne relève pas du simple folklore. Il exige une approche progressive, afin que sa nature, ses modes d’action et sa présence véritable se dévoilent avec la gravité requise. Le film, en raison de ses choix visuels et narratifs, ne pouvait en montrer tous les ressorts, bien qu’ils figurent déjà, pour partie, dans le script d’Henrik Galeen — notamment les procédés liés aux cercueils et à la peste. Une traduction de ce script est jointe en fin d’ouvrage à titre de complément documentaire.
Les troisième et quatrième actse comportent une dimension ludique et interprétative : certains éléments prennent sens par échos, reprises et correspondances. Détails, répétitions, notations brèves — rien n’y est entièrement décoratif. L’espace, le temps, le désordre apparent, ainsi que les pouvoirs d’Orlok, participent d’une construction d’ensemble qui se révèle progressivement.
Vous trouverez également une partie de mes documents de travail dans les bonus : une fin alternative heureuse pour l’histoire. Puis, mes premières idées sur le thème, totalement différentes mais trop révolutionnaires.
Ce livre a été écrit malgré des difficultés physiques persistantes. J’espère néanmoins qu’il offrira au lecteur une œuvre exigeante, capable de nourrir la réflexion autant que l’imaginaire, mêlant aventure, noirceur, surprise et parfois une forme d’absurde qui n’est pas étranger à notre propre monde.
J’ai investi dans ces pages ce que je pouvais donner de plus sincère. Puissent-elles trouver un écho chez ceux qui les liront.
Delphin Bournot
dit Judex6
Prologue
1838. Quelque part, dans une forteresse médiévale, le destin était en marche. Un homme, dont seule l’ombre silencieuse demeurait visible, avait dans sa ligne de mire une ville qu’il souhaitait dominer, invisible. Il avait tout prévu et ses pions étaient déjà placés. On lui avait dit que le moment était venu. Il ne pouvait plus attendre. Il ne lui manquait qu’une seule chose, et bientôt, bientôt, il ne serait plus enfermé dans cet endroit désert où tout le monde le connaissait. Il profiterait de sa stratégie pour se glisser sans être vu, comme un fantôme.
Quelqu’un lui apporterait cette chose. Il le savait : un homme venu de sa cible lui fournirait le moyen d’ajouter une nouvelle victoire à son tableau de chasse. Et cet homme-là sonnerait l’heure de la conquête finale. Pour l’instant, ni cet homme, ni la ville choisie pour la glorieuse personne qu’il était ne savaient le danger mortel qui les guettait.
Il savoura l’idée : un chasseur invisible parmi des gens trop occupés entre eux pour le voir, car sa dangerosité venait du fait que personne ne croyait, ni ne croirait, en son existence. Il ricana sournoisement. Il prit l’enveloppe qu’il avait dans sa poche. Il héla un de ses corbeaux et lui dit :
— Emmène cette lettre à une certaine adresse… Tu sais où…
Acte 1 : La proposition et le voyage en Transylvanie.
Quelques jours après les événements rapportés dans le prologue, le 10 mars 1838, Wismar, petite ville portuaire et ancienne, s’étirait sous le soleil du matin. Ses toits luisaient comme du cuivre poli, et les places bordées d’arbres laissaient danser sur les pavés des silhouettes filigranes. L’air, tiède et chargé de bois humide et de sel, semblait suspendu dans la quiétude de la cité. Le clapotis régulier de l’eau contre les quais accompagnait le cri des mouettes et le froissement des voiles dans le vent. Du port, on apercevait au loin Lübeck, baignée de lumière, ses mâts oscillant au rythme des vagues.
Étrangers et habitants se mêlaient dans l’anonymat le plus total, leurs pas résonnant sur les pavés, leurs voix se fondant dans le murmure constant de la ville. Une charrette grinçante traversait la place, tirée par un cheval aux naseaux fumants, tandis qu’un enfant poursuivait un ballon égaré, riant aux éclats. Ici, ombre et lumière s’entremêlaient, se cherchaient et se répondaient, comme si la ville elle-même respirait entre les clartés du jour et les prémices d’inquiétude qui rôdaient derrière chaque façade.
En ce temps-là, Thomas et Ellen Hutter vivaient à Wismar, dans une rue calme, bordée de maisons aux façades colorées et aux fenêtres fleuries. Mariage d’enfance et d’amitié, leur union s’était transformée en amour sincère. Ils s’étaient connus à l’école et ne s’étaient jamais vraiment quittés. Hutter, désormais employé chez Knock, avait été quelque peu « poussé » vers ce poste par son beau-frère, soucieux de voir le jeune homme s’installer dans le monde des affaires, tandis qu’Ellen profitait de la protection et du confort d’une maison où l’aisance contrastait avec la simplicité de son époux.
Malgré une certaine mélancolie qu’Ellen éprouvait parfois, la vie du couple demeurait harmonieuse. Il n’y avait jamais de querelles, jamais de mots durs. Hutter, toujours attentif, veillait à ce qu’Ellen suive les prescriptions du docteur Bulwer, qui la surveillait depuis que son état nerveux s’était manifesté à la suite d’un voyage dans les Carpates. L’empêcher de lire n’était pas simple. Sa curiosité pour les romans et les ouvrages de superstition était vive, et elle trouvait toujours le moyen de s’immerger dans ces histoires, malgré les conseils de Bulwer.
Ce jour-là, sur les balcons de leur demeure, s’épanouissaient des caisses de bois vert où se mêlaient fleurs et feuillages, encore humides de la rosée matinale. Un chaton bondissait dans le soleil, poursuivant une balle suspendue à un fil que tirait Ellen, assise sur le rebord de la fenêtre. Elle le prenait ensuite dans ses bras, les traits baignés de lumière, les yeux pétillants de malice, tandis qu’un rayon de soleil faisait briller ses cheveux comme de la soie d’or.
Thomas Hutter, devant le miroir de sa chambre, ajustait sa veste avec soin, resserrait son col, jetait un œil par la fenêtre pour observer le port et les passants, puis souriait, satisfait de lui-même. Il prit un petit paquet de lettres posées sur le bureau, le pesa dans ses mains et soupira d’une manière qui trahissait à la fois impatience et excitation. Dans le jardin, il cueillit quelques œillets et les disposa en bouquet, observant les insectes butiner autour des fleurs encore écloses. Ellen, surprise, ria doucement, mais un voile de tristesse traversa son visage au contact des tiges tranchées.
— Pourquoi les as-tu tuées, ces si belles fleurs ? murmura-t-elle, la voix teintée d’émotion.
— Pardon, répondit Hutter en l’embrassant sur le front. Mais tu sais, je les ai fait venir de loin… de quelques pays lointains… On m’a dit qu’elles venaient de quelques jardins d’un calife d’Anatolie.
Elle comprit qu’il voulait la rassurer et se jeta à nouveau dans ses bras. Ils s’étreignirent longuement. Il ne l’avait jamais vue ainsi, si bouleversée. Le jeune homme en était inquiet, mais essaya de ne pas le lui montrer.
Ellen lui prépara son petit-déjeuner : café fumant, bacon croustillant et œufs au plat. Thomas avala rapidement son repas, mais prit soin de déposer la tasse sur le rebord de la fenêtre, observant un passant qui saluait timidement.
— Tu sais que ce n’est pas sain de manger si vite et si peu… Tu pars toujours sans finir ton petit-déjeuner, dit-elle, fronçant légèrement les sourcils.
— Je sais, chérie, répondit Hutter avec un sourire. Comme d’habitude, je finirai par être en retard, et Monsieur Knock n’apprécie guère les retards.
— Je pense que tu ne devrais pas y aller aujourd’hui… murmura-t-elle, posant sa main sur son bras. Les fleurs sont un présage.
Son mari la regarda, intrigué. Un léger frisson parcourut sa colonne vertébrale, mais il secoua la tête avec légèreté.
— Tu te fais des idées, répliqua-t-il, souriant pour la rassurer.
Il ouvrit la porte, s’inclina légèrement vers elle et descendit la rue, ajustant ses pas au rythme des pavés, saluant quelques voisins qui s’affairaient déjà à leurs tâches matinales. Un chat se faufila devant lui, et il dut s’arrêter pour le laisser passer, une main sur le cœur, amusé par cette vie paisible qu’il allait bientôt quitter.
La rue, encore calme sous la lumière du matin, laissait apparaître quelques passants : voisins, amis, ou un marchand de passage dont les visites ponctuelles à la maison de la belle-famille, riches armateurs, rappelaient l’importance sociale et commerciale de Wismar. Sur le chemin, pressé, l’époux de la jeune Ellen bouscula un petit homme d’âge mûr qui martelait le sol à l’aide de sa canne. Malgré la luminosité réfléchie par les pavés, il reconnut le professeur Bulwer, qui se mit à plaisanter :
— Vous courez bien vite, mon cher Thomas ! Vous connaissez le dicton, pas vrai ? On arrive toujours à bon port !
Hutter le salua, s’excusa de sa rudesse, sourit poliment et, lui montrant l’heure :
— Je suis désolé, professeur Bulwer ! Je vais être en retard chez monsieur Knock. Et il reprit sa course, emporté par un mélange d’excitation et de nervosité, tandis que l’écho de ses pas résonnait dans la rue pavée.
Une silhouette furtive glissait au-dessus des toits, ses ailes noircies se découpant sur le ciel matinal. Dans son bec, une enveloppe soigneusement roulée, comme un présage silencieux, se dirigeait droit vers une bâtisse à l’autre bout de la rue, une simple agence immobilière, ignorant les passants et les rumeurs du matin. La fenêtre s’ouvrit soudain, et une main agile saisit l’enveloppe que le corbeau déposait avec une précision presque inhumaine… C’est là que tout allait commencer pour Hutter.
Deux heures plus tard, dans un bureau étroit où la poussière semblait peser sur chaque meuble, une lumière blafarde filtrait à travers les stores tirés. Le parquet grinçait sous les pas, et l’air était chargé d’une odeur âcre de cire, de papier ancien et de bois fatigué. Chaque recoin du lieu semblait murmurer les souvenirs de transactions passées, d’affaires conclues avec un mélange de ruse et de froideur.
Derrière un pupitre massif, le directeur, Knock, demeurait immobile, la silhouette maigre et voûtée dans ses vêtements noirs trop serrés, les mains longues et fines posées sur le bois, comme pour en sonder les secrets. Ses yeux noirs, profonds, ne quittaient pas le document qu’il venait d’ouvrir, une lettre ornée de figures étranges et de signes incompréhensibles pour tout autre que lui. Pourtant, le vieil homme semblait comprendre chaque tracé, et un sourire aigu, presque cruel, étira ses lèvres.
Voici, pour les curieux, le contenu de cette étrange missive :
⚛⨂⧪ ⧗⧖⨀ ⧓⧔⚛ ⧤⧥⧦
⧜⧝⚷ ⧧⧨⧩ ⨀⨁⨂ ⧗⧖⨀
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Cette lettre était arrivée juste avant que Thomas Hutter n’arrive au bureau. Cela faisait deux heures que Knock la lisait et la relisait, un air réjoui…
— Hutter, venez ici immédiatement ! lança-t-il, sa voix tranchante résonnant dans la pièce comme un avertissement.
Son employé s’exécuta, déposant ses dossiers avec un mélange de curiosité et de respect. Il laissa là l’autre employé qui s’acquittait de la besogne à sa place. Le directeur de l’agence lui tendit la lettre, ses doigts osseux semblant peser chaque mot avant même qu’il le prononçât.
Hutter prit la lettre mais ne comprit rien à l’étrange écriture. Quelle langue pouvait bien s’écrire de cette manière étrange, voire saugrenue.
— J’ai une mission à vous confier… murmura-t-il, laissant l’opacité de son sourire glisser sur Hutter.
— Pour moi ? balbutia Hutter, surpris et légèrement flatté.
— Avant tout, j’ai besoin de savoir si vous êtes un homme qui aime voyager.
— J’aimerais, mais Ellen… Elle préférerait que je reste à Wismar, admit Thomas Hutter, hésitant, partagé entre le devoir conjugal et l’excitation d’un possible voyage.
Knock inclina la tête, le regard sombre, mais sans menace ouverte. Ses vêtements crépusculaires semblaient flotter soudainement autour de lui alors qu’ils paraissaient trop serrés auparavant, comme s’ils étaient doués d’une vie propre. Le commis, qui avait l’habitude de travailler chez son patron, avait déjà vu cela se produire lorsque Knock sentait la bonne affaire.
— C’est dommage… Pourtant, cette opportunité ne se présente qu’une fois. Pour notre maison, c’est capital.
L’employé sentit son cœur battre plus vite. L’idée de partir l’inquiétait autant qu’elle l’attirait. Le sombre vieillard, impassible, posa ses yeux bruns sur lui et murmura :
— Connaissez-vous le comte Orlok ?
— Jamais entendu parler, répondit Hutter.
Knock hocha lentement la tête, comme satisfait qu’il en fût ainsi. Il regardait attentivement son employé.
— Tant mieux… Vous n’avez donc aucun préjugé. Je le connais bien. Il est un véritable maître à penser pour moi… Il s’agit d’un homme singulier, doté d’un esprit rare. Certains diraient qu’il est… exigeant, mais c’est un homme de goût et de principes.
Hutter frissonna, une vague de curiosité mêlée d’inquiétude le traversant.
— C’est de lui que vient cette lettre ?
— Oui… Sa Grâce, le comte Orlok, de Transylvanie, désire acquérir une maison à Wismar. Il m’a dit vouloir une maison assez spacieuse et assez belle, mais… il veut absolument qu’elle soit abandonnée, s’amusa à dire le vieil homme.
— Quelle drôle d’idée, fit remarquer Hutter.
— Il fait ce qu’il lui plaît, là n’est pas la question ! Le client est roi, ne l’oubliez jamais. La question est… quelle maison vais-je bien pouvoir lui proposer ? rétorqua Knock, qui se réjouissait un peu de la situation, mais semblait courroucé d’entendre dire du mal du comte Orlok.
Réfléchissant, le patron de Hutter passa en boitant légèrement devant la fenêtre et observa l’horizon, comme inquiet, ne sachant guère quelle demeure proposer. Son regard se fixa sur une bâtisse située sur la rue d’en face, par-delà le long canal bordé d’arbres. Ses yeux bruns semblaient scruter chaque détail de la façade décrépie, comme s’il mesurait la valeur de chaque pierre.
Thomas leva les yeux et, stupéfait, découvrit la demeure en ruines en face de chez lui. La bâtisse, vieille et décrépie, semblait encore plus étrange sous la lumière tamisée du bureau.
— Celle-ci… Vous savez… Celle que vous avez juste devant chez vous… Elle fera l’affaire, conclut le vieil agent immobilier.
— Mais elle est en ruines, rétorqua Hutter.
— Oui, mais idéalement située… Un bon terrain, un ensemble près des commerces du centre-ville, idéal à la revente si l’on sait s’y prendre avec la maison… Vous voyez, je ne l’ai pas choisie au hasard, dit en souriant étrangement le vieux. Si jamais il veut quand même l’habiter pour passer ses vieux jours, ce n’est pas grave, mon garçon : il a déjà, comme qui dirait, un pied dans la tombe.
— Vous avez raison, admit le jeune homme. Mais pourquoi ne viendrait-il pas signer une fois venu ici ?
— Un aristocrate ne vient jamais signer : il demande souvent un intermédiaire. Vous comprenez l’importance de la chose ?
L’idée de s’y rendre et de conclure l’affaire lui paraissait à la fois excitante et lourde de responsabilité.
— Le comte a dit qu’il donnerait de cinquante à soixante mille couronnes pour pouvoir habiter ici… Vous pourriez obtenir une belle commission… Quelques efforts, un peu de sueur… et peut-être un sacrifice de prudence, ajouta Knock, laissant planer une aura de mystère.
Thomas Hutter sentit un frisson. Le mélange d’opportunité et de danger, de curiosité et de peur, le rendait presque ivre. Knock ouvrit alors un atlas jauni et traça du doigt le chemin jusqu’en Transylvanie.
— Voici votre route… À travers les montagnes et les forêts que peu d’hommes ont parcourues. Vous découvrirez une terre à peine connue des voyageurs, peuplée de paysans superstitieux et de bêtes sauvages. Mais une fois arrivé, vous serez entre les mains d’un homme respecté, dont le nom ouvre toutes les portes… ou presque, il existe toujours des jaloux et des mal-pensants. Ne les écoutez surtout pas… Le comte Orlok est puissant : il a beaucoup d’ennemis mais aussi beaucoup de gens qui l’écoutent à travers la planète. C’est, je peux le dire, un maître du monde, mais, hélas, trop peu méconnu… Ces gens qui gouvernent vraiment notre terre ne peuvent le faire efficacement que depuis les ombres…
Le jeune commis acquiesça, la gorge serrée, fasciné par la carte et par la description mystérieuse de Knock. L’excitation de l’aventure et la promesse d’une commission se mêlaient à la crainte de l’inconnu.
— Allez-y de nuit. Le jour, il voyage en son royaume. Le comte n’apprécierait pas de vous voir arriver alors qu’il est absent. Mais rassurez-vous, il n’est pas homme à se mettre en colère pour si peu : il ne vous mordra pas. Soyez à l’heure, et restez vigilant.
Hutter, le souffle coupé, accepta. Le fin renard, satisfait, se recula dans l’ombre du bureau, un sourire énigmatique aux lèvres, fixant le jeune commis de ses yeux noirs, comme si tout cela n’était qu’un jeu dont lui seul connaissait les règles.
Knock lui remit les plans de la maison. Il les avait fait établir il y a de cela longtemps en prévision d’un acheteur potentiel.
Cependant, il glissa dans une enveloppe scellée un document que Hutter ne put voir mais qui lui semblait être un acte de vente destiné au client. Mais quand le vieil homme l’avait-il rédigé ? Il ne le savait pas très bien. Son esprit était embrouillé par la joie de servir l’agence et aussi, il pourrait, s’il faisait fortune comme prévu, offrir une demeure plus spacieuse à Ellen. Elle le méritait : rien n’était de trop quand il s’agissait d’elle.
— Ne l’ouvrez pas ! Elle doit parvenir comme cela au client ! Déclara Knock en lui remettant l’enveloppe noire, accompagnée d’une plume de corbeau. Et donnez-lui aussi la plume, il comprendra…
— Mais…
— Pas de questions indiscrètes, Hutter, c’est important ! Je vous envie, vous savez : il est fort dommage que ma vieillesse m’empêche d’y aller moi-même… Mais vous aurez la joie de connaître votre nouveau voisin : vous lui plairez et il vous plaira à vous aussi, j’en suis certain… Vous aurez un noble pour ami… Madame Hutter sera enchantée de faire la connaissance d’un homme si prestigieux… Il sera un compagnon idéal pour les soirées, pour dîner avec vous… Je suis certain que vous lui plairez tous deux sur le coup…
Il se dirigea vers son coffre et remit un sac d’argent au jeune homme :
— Pour vos frais…
Et il mena Hutter vers la porte en lui disant :
— Partez ce soir… et surtout, soyez prudent… Bon voyage… au pays des brigands et des fantômes.
À peine Hutter eut-il franchi le seuil que Knock, satisfait de sa manipulation et de l’effet de la lettre, se mit à ricaner, une lueur de démence dans ses yeux. Tout était joué. Il avait employé le ton juste et le destin était en marche.
Ellen, à la fenêtre, aperçut son mari dans la rue et lui fit signe, le visage illuminé par le soleil. Elle courut à la porte, le souffle court, le cœur battant.
— Je dois partir, vers un pays de montagnes… où se joue une affaire urgente, murmura-t-il, emporté par la nécessité.
L’épouse de Thomas sursauta, une ombre passant sur son front. Elle voulut le retenir, mais il ne l’écouta pas, déjà absorbé par ses bagages.
— Ne pars pas ! J’ai peur pour toi… Tu m’avais promis de ne jamais quitter Wismar…
Hutter la saisit doucement par les épaules.
— Je n’ai pas le choix. C’est important… pour nous tous. Je serai prudent.
Son époux se leva, résolu. Ellen, résignée, le regardait, les yeux emplis de peur. Avant de partir, voyant la détresse de sa femme, il se décida à appeler Bulwer. Le brave docteur arriva aussitôt et examina la patiente pendant qu’Hutter lui expliquait la situation.
— Est-ce que tout ira bien ?
— Oui, répondit le médecin… Ce n’est pas bien grave. Elle s’en remettra. Tu devrais cependant la laisser en de bonnes mains avant de t’en aller.
— Je pensais l’emmener chez mon beau-frère.
— C’est une bonne idée. Elle y serait tranquille et reposée pendant que tu ferais ton voyage. Allons donc, c’est décidé.
Bientôt, le docteur s’en alla vaquer à ses occupations.
Dès lors, le jeune homme se décida et emmena sa femme dans la belle et splendide résidence d’Alan Harding, son beau-frère. Il y vivait avec Anne, sa jeune épouse et la sœur aînée de Hutter.
Sur le chemin qui menait au somptueux domicile, Hutter et Ellen traversaient de magnifiques jardins ensoleillés, quoique de discrètes silhouettes menaçaient déjà lentement la sérénité de l’endroit. Le domaine était grand, couvert de vergers ombragés et d’un parc gigantesque. La maison était décorée avec goût et des meubles de luxe trônaient dans la demeure.
Harding écouta Hutter et déclara :
— Tu as raison de ne pas la laisser seule… Je comprends que tu doives partir. Tu peux nous la laisser, tout se passera bien.
— Aie confiance, répondit Anne, elle ne manquera de rien et nous serons aux petits soins pour elle. Dès qu’elle aura un problème, nous appellerons Sievers. Il est plus compétent que Bulwer.
— Oui, ironisa Alan Harding. Il a des goûts de lecture bizarres, bien qu’il empêche d’autres personnes, comme ta femme, heureusement d’ailleurs, de faire de même.
— Tant qu’il soigne bien, je me moque de ses lectures. Je sais aussi qu’il possède un institut, et il n’y parle que de ses connaissances sur les plantes, fit Hutter.
Il ne savait quoi dire : toute la ville adorait Sievers pour son intelligence… Cependant, pour Hutter, l’homme était totalement incompétent et, si on l’élisait, vu son cerveau au charisme d’huître, il y avait toutes les chances qu’il dirige Wismar vers sa perte. Or, Sievers était candidat à la mairie… et le favori, en plus ! Bulwer était mal vu mais respecté pour son métier de paracelsien. Cependant, il était déjà dans le collimateur des gens pour ses lectures sur le paranormal… de superstitions, comme on dit !
Ils sortirent dans le parc où le tendre époux d’Ellen serra une dernière fois la main de son beau-frère et de sa propre sœur. Ellen sortit en pleurant et manqua de tomber dans l’escalier qui jouxtait la maison. Anne se précipita et la recueillit à temps. Elle supplia son mari de ne pas partir, qu’elle sentait en son cœur que quelque chose tournerait mal, mais lui n’écoutait pas.
Le temps pressait. Il avait rendez-vous à une heure bien précise après un long chemin jusqu’en Transylvanie. Il devait y être à temps, car l’affaire était trop importante. Il embrassa une dernière fois sa femme, salua tout le monde et, quittant le domaine, se dirigea vers la rue pavée, laissant derrière lui un parfum de fleurs fanées et de soleil matinal.
Une obscure silhouette parut sur la façade de la résidence tandis qu’un gigantesque et obscur corbeau s’envolait vers l’est, tenant une enveloppe dans son bec.
En haut de la rue, Knock se tenait dans l’ombre, silencieux, fixant la silhouette de Hutter. Ses yeux s’attardèrent sur la demeure et sur le visage d’Ellen, qu’il reconnut aussitôt. Il souriait et pleurait à la fois, un sourire étrange et inquiétant. Puis, à voix basse, presque pour lui-même :
— Tout est donc en place…
Hutter continua sa marche vers la place principale où un cheval sellé attendait, attaché à une fontaine. Quelques passants circulaient à pas mesurés, intrigués par le départ pressé de ce voyageur. Il monta sur le cheval, jeta un dernier regard vers le domaine et laissa derrière lui le parfum du matin et le murmure des adieux.
La route fut longue et semée de petits désagréments. Un sabot du cheval se déferra au premier relais et Hutter dut lutter pour maintenir son équilibre et continuer sa progression jusqu’au relais suivant, d’où il prit place dans une diligence. Celle-ci, solide mais maladroite, subit un léger incident sur le chemin : une roue dut être remplacée, retardant sa progression.
Il voyagea ainsi de relais en relais. Le paysage défilait autour de lui, alternant la clarté des prairies baignées de soleil et les ombres inquiétantes des montagnes. Les marécages, enveloppés de brume, paraissaient hantés de silhouettes immobiles et de fantômes imaginaires. La neige recouvrait les sentiers, rendant le voyage encore plus périlleux, et la diligence s’enfonçait parfois dans l’épaisseur du manteau blanc. Malgré la fatigue, l’infatigable voyageur contemplait chaque détail avec curiosité et fascination.
Enfin, au détour d’un chemin escarpé, l’image crépusculaire et massive des Carpates se dressa devant lui, baignée par la lumière rasante du soir.
Le 8 avril 1838, devant une auberge, la grande diligence tirée par quatre chevaux entra dans la cour. L’aubergiste, un petit vieillard au visage buriné, sortit précipitamment.
— Holà, bienvenue à l’auberge du col de Tihuța ! Venez vous reposer… La nuit tombe et il fait frisquet.
D’autres passagers descendirent : des Huzules à la chevelure brune, vêtus de manière identique, fantomatiques dans l’ombre.
— Allez, jeune homme ! Venez ! Ici, tant que vous avez de l’argent, vous êtes le bienvenu, déclara l’aubergiste à Thomas Hutter.
— Nous sommes au col de Tihuța ? Je pensais au col de Borgo…
— Même lieu, différents noms. Les territoires appellent parfois les lieux autrement, répondit l’homme d’un accent roulé.
Hutter soupira de soulagement et suivit le vieillard à l’intérieur. La salle était vaste et enfumée, dominée par un poêle de faïence et une lampe suspendue qui projetait une lumière crue. Sur les murs intérieurs, il y avait plein de crucifix et de gousses d’ail suspendus. Spectacle étrange et assez pittoresque. Sans doute, pensa Hutter, le folklore local ou des coutumes bizarres du lieu.
Les voyageurs prenaient place autour des tables et jetaient des regards curieux à l’étranger.
Il y avait aussi une oie qui picorait des miettes sur la table. Hutter s’assit à l’avant et frappa sur la table, gai et pressé :
— Vite, mon repas ! Il faut que je parte pour le château du comte Orlok !
Le silence tomba comme un voile. Les clients restèrent figés de stupeur. L’un d’entre eux manqua de s’étouffer avec du pain bloqué dans la gorge. Les Huzules regardaient attentivement le jeune homme, comme paralysés, verre à la main. La servante lâcha ses assiettes, faisant se retourner le jeune homme. L’oie s’arrêta de picorer, le regard plein de frayeur, fixant Hutter. L’aubergiste, semblant épouvanté au premier abord, fronça les sourcils et le regarda attentivement.
Puis il se dirigea vers lui :
— Vous avez dit quelque chose, jeune homme ?
— Non… rien… bafouilla le jeune homme.
— Ici, certains noms ne se prononcent pas… Si vous allez chez ce triste sire, gardez-le pour vous, rétorqua le patron.
— Vous semblez détester le nom. Il vous a fait quelque chose ?
— À moi ? Non… Mais le nom de cet homme ne doit jamais être prononcé dans mon auberge… Et si j’étais vous, je n’irais pas chez lui, ajouta-t-il en haussant les épaules.
— Pourquoi ?
— Ici, on dit que le château n’existe pas… qu’il n’est qu’une fantasmagorie. Qu’il y a des gouffres sans fond. Peu en sont revenus.
Un aveugle se dressa et déclara :
— Moi, j’y suis allé… par mégarde, sans m’en rendre compte. Je l’ai vu. J’ai dû m’enfuir… Je ne sais plus comment. J’ai eu si peur que mes yeux s’en sont éteints.
— Superstitions ! On m’avait prévenu que des gens n’aimaient pas le comte Orlok ! Vous savez ce que je ferais en revenant ? Je vais trinquer à sa santé !
L’aubergiste cessa de discuter, visiblement en colère. Cependant, il remit une lettre à Hutter :
— Tenez, on a trouvé cela dans le courrier du matin. C’était accompagné d’une étrange plume noire et la lettre comportait des billets payant votre nuit ici…
Hutter lut la lettre. C’était la même écriture que celle que Knock lui avait montrée, mais plus intelligible et sans aucun signe cabalistique ou chiffre. Il y avait cependant des traces d’une écriture assez ancienne, avec des « æ » entremêlés et des détails étranges.
La lettre disait :
« Mon ami, bienvenue dans les Carpates…
Vous pourrez passer ici la nuit en toute sécurité sans aucun besoin de payer la note. Je sais ménager mes invités et prendre soin d’eux.
Je vous attends avec une extrême impatience.
La diligence que vous reprendrez demain mettra un peu de temps à parcourir la courte distance entre ici et mon château… Cela est normal : la neige et l’escarpement des montagnes rendent l’accès particulièrement difficile pour une voiture de cet acabit.
J’enverrai mon cocher venir vous prendre dès que vous aurez atteint un certain carrefour où vous verrez un petit pont se dégager du chemin de gauche. »
J’espère que vous apprécierez les beautés de mon pays… Mangez bien surtout et reposez-vous. Il est important pour moi que vous soyez dans de parfaites conditions lorsque vous serez dans mon petit territoire.
Votre ami, O. »
La nuit tombait et la brume commençait à s’élever derrière l’auberge. Les chevaux au pâturage relevèrent la tête, pris de panique, puis disparurent dans la pénombre. Les Huzules se rapprochèrent des fenêtres, inquiets.
— Le loup-garou rôde encore… ricana l’un d’eux.
— Ou un vampire… !
— Certains ne craignent rien… ni ail, ni hostie, murmura un autre.
— Ne plaisantez pas avec cela, dit un dernier, vous allez mettre l’aubergiste en colère. Il n’aime pas qu’on parle de ces choses chez lui. Surtout qu’on sait qu’il y en a qui rôdent dans le coin… Y en a qui ont vu une femme dans le sous-bois, parait…
La vieille servante prévint Hutter, qui s’apprêtait à sortir :
— Ne partez pas ce soir… Les loups rôdent.
— Vous avez raison, madame. Mieux vaut dîner ici que devenir un dîner, répondit Hutter en riant.
Cependant, dans le bois voisin, sous la blancheur épaisse de la neige, une ombre animale inquiétante semblait épier ce qui se passait dans l’établissement. Puis, au bout d’un moment, elle se retira soudainement alors que les corbeaux virevoltaient autour de l’auberge.
La servante conduisit Hutter dans la chambre qu’on lui avait réservée… Elle tenait dans ses mains un flacon. Elle l’ouvrit et jeta l’eau sur le jeune homme :
— Puisse cette eau bénite vous procurer sommeil agréable et protection divine, déclara-t-elle.
Hutter se retrouva trempé et faillit se mettre en colère. Qu’est-ce que c’était encore que cette trouvaille ? De l’eau bénite sur les clients ? Il y avait pourtant bien marqué « auberge » sur la pancarte mais il songea qu’on aurait dû y inscrire « asile d’aliénés ».
La vieille redescendit toute pimpante, non sans avoir également remis un crucifix au jeune homme.
— Tenez, cela vous portera chance ! Gardez-le bien en évidence sur vous et rien, peut-être, n’arrivera… Mais j’en doute car tout dépend de vous, avait-elle dit.
Seul dans sa chambre blanchie à la chaux, aux angles vifs, Hutter, qui avait mis le crucifix dans son sac en espérant bien ne jamais l’en ressortir, ouvrit la fenêtre, contemplant la nuit sans étoiles. Il tira de son bagage un livre qu’il avait trouvé dans la salle à manger : "Vampire. Le Nosferatu. Les péchés sanglants des hommes y donnaient naissance à une créature venue réclamer vengeance." Hutter, perplexe, rejeta le livre. Il ne croyait guère à ce genre d’idioties.
Il entendit des bruits venant de dehors. C’étaient des hurlements presque inhumains. IL laissa le livre choir sur le lit pour se boucher les oreilles.
IL s’allongea, pensant ne jamais trouver le sommeil. IL s’endormit comme un enfant et ne cauchemarda aucunement cette nuit-là.
Le matin du 9 avril 1838, Hutter se réveilla, reprit le livre, le referma, le posa sur l’étagère en se moquant ouvertement de ces superstitions et ouvrit la fenêtre. Le soleil inondait la clairière où les palefreniers rassemblaient les chevaux au bruit des fouets et des cris.
La vieille servante, discrètement, prit subrepticement le livre des Vampires et le glissa sans se faire remarquer dans une des poches du manteau de Hutter :
— Faites attention… Vous ne savez pas dans quelle histoire vous vous embarquez, murmura-t-elle.
La diligence ne put repartir immédiatement. Le départ dut attendre le milieu de l’après-midi. En effet, il fallait réparer les légers dégâts causés par la neige cristalline des montagnes. Le cocher ne s’était pas aperçu plus tôt que les roues étaient abîmées et il fallut les changer. Le véhicule dut attendre que l’aubergiste se souvînt de l’endroit où il gardait des roues de remplacement. Des plumes de corbeaux se retrouvaient partout et il fallut les dégager… ainsi que la neige accumulée durant la nuit, qui ne permettait pas un départ rapide.
Les chevaux furent attelés, les passagers montèrent dans le véhicule qui devait les emporter.
— Attendez ! fit l’aubergiste en accourant dehors et en faisant signe aux conducteurs de la diligence. Ne partez pas encore ! Il vous manque un passager.
Hutter n’était pas encore sorti de l’auberge. Il faisait signe qu’on l’attende par la fenêtre de sa chambre.
Il surgit de la porte avec sa valise, le cœur battant, impatient, et grimpa dans la diligence qui partit aussitôt.
La Diligence cheminait le long d’un sentier escarpé, soulevant la poussière sur son passage. Le soleil déclinant peignait les Carpates d’un éclat rougeâtre. Les silhouettes menaçantes des arbres s’étiraient. Les chemins étaient escarpés.
Thomas pressa le cocher :
— Plus vite ! Je veux être chez mon client avant la nuit !
La neige, qui tombait à nouveau et de plus en plus fortement, ralentissait la progression de la diligence. Hutter, emmitouflé dans son manteau, contemplait un paysage fantastique : des marécages où la brume formait des nuages d’ouate. Plus loin, il voyait des forêts primitives aux formes étranges et des rochers escarpés baignés de lumière rasante.
Le cocher semblait guider l’hippomobile sans jamais ralentir, muet et impassible, donnant à Hutter l’impression que le véhicule était animé d’une volonté propre.
Les voyageurs sentirent la route se resserrer autour d’eux, comme si les collines se rapprochaient à mesure qu’ils avançaient. Les derniers rayons du jour frappaient les rochers, révélant des fissures qui semblaient des griffes pétrifiées. Au-dessus d’eux, les sommets perdaient déjà leurs couleurs.
Le conducteur ralentit, jetant parfois un regard inquiet vers les hauteurs. Puis, d’un geste brusque, il fit avancer plus vite les chevaux, semblant se moquer à présent des dangereux escarpements et de la neige qui rendaient si compliquée la progression de la diligence.
Les chevaux renâclaient, secouant leurs harnais comme pour protester. On aurait dit qu’ils reconnaissaient les lieux. Dans l’air flottait une odeur de terre froide, lourde, presque métallique. Même les mouches semblaient avoir fui. Seuls des corbeaux sauvages charbonneux encadraient le paysage.
Deux femmes se tenaient sur le bord du chemin, immobiles, scrutant un précipice. Le cocher filait si vite que leurs silhouettes tremblantes, encadrées par le soleil couchant, paraissaient à Hutter comme des visions spectrales.
À genoux devant une madone sculptée, une vieille femme leva les bras vers la diligence, ses yeux écarquillés trahissant la terreur. Elle semblait vouloir les détourner du chemin, comme si un danger invisible se dressait devant eux. Mais il était déjà trop tard pour reculer.
Hutter la voyait encore, figée, bras levés, puis la diligence fonça, la poussière, l’ombre des rochers, et au moment où le véhicule dépassa la madone, elle n’était plus là. Il avait l’impression qu’elle avait été absorbée par le paysage ou que sa silhouette s’était dissoute dans la lumière du soir.
Arrivé à un carrefour ombrageux et peu accueillant, le cocher fit stopper les chevaux et demanda à Hutter de descendre sous le regard des passagers observant le soleil diminuer à l’horizon. Ils étaient blancs, livides, et regardaient le jeune homme comme un pestiféré.
Hutter remarqua que ses compagnons de voyage aimeraient bien être ailleurs qu’ici. Il se demanda pourquoi, mais se dit simplement : « Ils sont tous fous, ici, ce n’est pas possible !
— Le soir tombe. Je ne peux aller plus loin. Attendez la correspondance, lui dit le cocher.
— Mais on m’avait dit… s’interrogea Hutter.
— Il n’y a pas de route…, répondit laconiquement le conducteur, regardant ailleurs.
— Mais pourtant… fit Hutter en désignant la belle route menant vers le chemin de gauche… Il y a bien une route et vous avez une voiture pour vous y rendre ?
— Où voyez-vous une voiture ? Je n’en ai pas… répondit l’homme, devenant livide en voyant le soleil décroître dangereusement.
Hutter commençait à voir rouge. C’était un vrai pays de cinglés ! La diligence l’avait amené jusqu’ici : elle existait bien !
— Louez-moi au moins vos chevaux, hurla-t-il presque, faisant un dernier effort pour faire comprendre sa situation…
— Je n’ai pas de chevaux, vous le voyez bien…, répondit le cocher en désignant les pauvres bêtes pourtant présentes comme si elles n’existaient pas.
— Mais enfin, vous allez bien du côté de…
— J’y vais, mais pas par ce chemin qui, d’ailleurs, n’existe pas. Même avec de l’or, je ne passerai pas autrement, coupa le cocher, visiblement maintenant complètement terrorisé…
— Je vois… C’est le prix, c’est ça ? J’ai de quoi payer ce que vous voulez ! Mon patron m’a donné bien de l’argent pour mes frais et je peux mettre le quadruple de ce que valent le véhicule et les chevaux…
— Vous êtes sourd ou quoi ? Je viens de vous dire que même pour tout l’or du monde, je n’irais jamais par là ! Si vous voulez vraiment passer par ce chemin, c’est votre affaire. Moi, je m’en lave les mains. Cependant, il n’est pas trop tard pour vous ! Vous pouvez encore remonter et partir en Bucovine avec nous.
— J’ai compris. Je prends mes affaires et je vais à pied. Ah, on m’a bien prévenu que c’était un pays où l’on croit encore aux fantômes et, de sus, que je trouverais des médisants sur le compte de ce pauvre homme…
— Qui ? Vous parlez de qui, là ?
— Du comte Orlok, bien sûr…
Le cocher devenait encore plus blanc que le drap blanc le plus clair qui soit au monde. En fait, seul le croque-mort aurait pu faire la différence entre la lividité du cocher et celle d’un cadavre à ce moment-là.
— Taisez-vous, malheureux ! Vous parlez de celui dont on ne doit jamais prononcer le nom ! Veuillez éviter de le prononcer à haute voix où bien vous allez faire des rêves étranges… Allez, prenez vos affaires et déguerpissez ! Allez donc trouver « le pauvre homme » en question. Mais après, ne venez pas dire que l’on a pas tenté de vous prévenir…
Thomas, furieux, prit ses bagages sous les regards des autres passagers, terrorisés, qui se signaient… Puis le cocher remonta sur son siège et fouetta des chevaux qui, selon lui, n’existaient pas, pour que la diligence, qui n’était selon lui qu’une fantasmagorie, s’éloigne à grande vitesse, comme si elle avait le diable aux trousses.
Les Carpates s’élevaient devant lui. Les arbres projetaient des ombres dansantes, le vent glissait entre les branches, et chaque bruit semblait animé d’une vie mystérieuse.
Il marcha vers un petit sentier à gauche, qui enjambait un pont. Et passé ce pont, les fantômes vinrent à sa rencontre…
Le pont franchi, le silence devint si profond qu’il semblait absorber les bruits de ses pas. Une brume mince courait au ras du sol, s’enroulant autour de ses chevilles. Chaque souffle de vent portait une plainte lointaine, peut-être un animal, peut-être autre chose.
Il faisait nuit noire maintenant. Des lueurs pâles se détachaient entre les arbres, si fugitives que l’invité du comte douta de les avoir réellement vues.
Au loin, le château d’Orlok se dressait, fantastique, baigné par la lumière de la pleine lune. Perché sur son éperon de roche, il paraissait plus étroit qu’il ne l’avait imaginé, comme tassé sur lui-même pour mieux défier les siècles. Ses tours, frappées par les dernières lueurs, brillaient d’un éclat cuivré. À cette distance, on devinait à peine les fenêtres, sombres comme des orbites.
Une rafale descendit de la montagne, si soudaine qu’elle fit trembler la clairière. Le solitaire qu’il était à présent porta la main à sa veste ; un frisson le parcourut alors même que la soirée était douce. Une branche craqua, puis une autre. De sombres silhouettes oscillèrent, glissant les unes sur les autres.
Provenant de l’ancienne forteresse, une route abrupte semblait monter vers le ciel. Quelque chose surgit et disparut derrière une butte — voiture ? fantôme ?
D’un seul coup, il sembla à Thomas Hutter que la forêt primitive des Carpates projetait de longues ombres. Un fiacre ténébreux surgit, silencieux, tiré par deux chevaux drapés de noir, aux yeux rouges flamboyants, de leurs bouches s’échappant des nuées blanches. Le fiacre prit la route qui menait vers l’endroit où se tenait Hutter.
Les équidés avaient surgi comme provenant d’un gouffre invisible, leurs silhouettes déformées par la brume. Leurs sabots ne semblaient pas frapper le sol. Leur course était irrationnelle et n’entraînait aucun son. La voiture, entièrement cirée, absorbait la lumière au lieu de la refléter, comme si elle avait été taillée dans une nuit plus ancienne que celle du monde.
La neige criait sous les roues de ce corbillard vivant qui semblait doté d’une vie, conférée au véhicule par la rudesse silencieuse du sombre personnage qui fouettait ses chevaux.
La glaciale hippomobile, enfin, s’arrêta en face de l’invité tant attendu du comte.
Le cocher, visage livide, yeux fixes, leva son fouet dans un geste d’ordre.
Hutter, glacé, murmura :
— Est-ce le comte Orlok qui vous envoie ?
Silence. La voiture semblait animée d’une volonté propre. Hutter s’avança, hypnotisé, et monta dans le véhicule. Elle fit demi-tour et disparut à toute allure.
Une forêt féérique, silencieuse, bordait le chemin. Tout dans la pénombre semblait doté d’une lueur spectrale : feuilles, arbres, herbes, et même le fiacre défiait la logique humaine.
Les arbres paraissaient se resserrer derrière eux, chacun plus terrifiant que le précédent. L’air semblait se modifier. Il devenait plus froid, plus fixe, presque immobile.
Par moments, la lune se glissait entre les branches et frappait les pierres du chemin, révélant des symboles gravés, peut-être des marques de bergers, peut-être des choses plus anciennes.
La voiture, noire de jais, sans ralentir, franchissait les ornières comme si elle glissait sur une surface lisse.
Thomas, balloté par les cahots de la route, se pencha en avant, tentant de distinguer le visage du cocher.
— Sommes-nous loin du château, cocher ? demanda-t-il d’une voix qu’il voulait assurée.
Aucune réaction. Ni un mouvement d’épaule, ni un souffle plus marqué. L’homme — si c’en était un — demeurait immobile, le regard rivé devant lui.
L’invité du comte insista, légèrement plus fort :
— Je vous parle… Pouvez-vous m’entendre ?
Silence total. Seuls le bruit des sabots et le vent dans les hautes herbes répondaient.
Il se rassit, mal à l’aise. L’idée d’insister encore lui traversa l’esprit, mais la raideur cadavérique du conducteur suffisait à le dissuader.
Il comprit qu’il n’obtiendrait rien.
Un grand corbeau, ténébreux et immobile, observait, moqueur, tandis que la voiture filait.
Un chemin désert, un saule tordu, un pont de pierre sur un gouffre, et le fiacre passait encore, ombre dans la nuit. Le vieil arbre semblait sourire, son écorce ployant aux caprices nocturnes.
Sous une arche obscure, la sombre hippomobile glissa dans la cour du château, baignée par la lune, et s’arrêta devant le porche. Hutter descendit, presque évanoui. La voiture tourna sur elle-même et disparut.
L’émissaire de Knock demeura un moment immobile, incapable de déterminer où s’était enfui l’attelage. Le silence, encore une fois, prit possession des lieux. Une feuille sèche glissa sur le sol pavé. Le bruit minuscule résonna comme un claquement de bois.
Face à lui, le portail semblait respirer.
Seul devant la grille, qui se referma soudainement sur lui, Hutter hésita. Les battants s’ouvrirent lentement. Au fond de la cour, un homme immobile tenait une chandelle, le visage blanc comme la craie. Il attendait.
Hutter monta les marches, franchit le seuil et s’avança dans l’inconnu. Derrière lui, le portail se referma.
Fin de l'acte 1
Note explicative :
Traduction du texte ésotérique : « Knock, je souhaite acheter une maison à Wismar, abandonnée, de préférence celle que tu m’as indiquée. Je veux aussi confirmation sur autre chose, tu sais quoi. Fais-moi parvenir l’employé en question pour l’acte de vente. Il me fournira la preuve, inconsciemment ou non, de ce dont nous avons discuté dans les lettres antérieures. Orlok. »