***
Une petite main me chatouillait la joue. Je me redressai subitement pour découvrir Artus, à genoux près de moi, un grand sourire aux lèvres. Je frottai mes yeux encore ensommeillés. La nuit avait été courte.
- Tu as dormi près de moi ? signa-t-il.
- Oui. Bonjour mon garçon. As-tu bien dormi ?
- Tu as vu ? Je me suis habillé tout seul.
Il avait en effet revêtu un pantalon et un t-shirt. Mon visage se porta vers l'armoire où Dame Antonella avait rangé ses affaires. Les piles étaient éparpillées sur le sol.
- Bravo, tu t'es bien débrouillé et tout est à l'endroit. Je vais maintenant t'aider à remettre les habits dans la penderie.
- J'ai faim.
- Nous irons manger quand la chambre sera rangée.
Je passai le t-shirt que j'avais enlevé pour dormir. Artus me tendit ses vêtements que je repliai pour les poser sur les étagères à sa hauteur. Nous fîmes le lit puis, satisfaits de la propreté de la pièce, nous nous dirigeâmes vers la salle de repos qui servait aussi de salle de restauration lorsque nous étions en alerte.
Dame Antonella était assise à table avec mon père. La barrière du langage les empêchait de discuter correctement. Phénicia et moi continuions à parler japonais, sur Euphor, pour ne pas perdre la fluidité de la langue. J'avais demandé à quelques uns de nos collaborateurs et membres de la famille de l'apprendre en vue d'une future rencontre avec ma famille terrienne d'adoption. Artus avait aussi participé aux leçons et nous écoutait attentivement, ma soeur et moi lorsque nous le parlions. Même s'il ne parlait pas, il comprenait ce que nous disions. Il avait acquis ma capacité d'absorption de l'information, et sa curiosité enfantine accélérait son apprentissage. Je découvris que les cours de langue donnés à nos proches là-bas étaient efficaces.
- Bonjour Dame, fis-je en euphorien. Bonjour, père, repris-je en japonais. Vous essayez de faire connaissance ?
Le professeur sourit à ma gouvernante.
- Oui. Elle m'a déjà appris quelques mots. Vous vous débrouillez très bien dans notre langue, lui fit-il remarquer en la saluant.
- Le prince est exigeant et ne permettait pas une seule absence, répondit-elle.
- Cela ne m'étonne pas de lui. Il est très dur avec les autres quand il a une idée en tête.
Ils éclatèrent de rire. Une complicité s'était installée entre eux. Je fus rassuré de l'accueil qu'avait reçu Dame Antonella et de sa facilité d'adaptation. J’espérai qu'elle garderait cette ouverture d'esprit en voyant ma Vénusia.
J'installai Artus sur une chaise pendant que Dame Antonella lui proposait différents aliments. Cet enfant mangeait peu et se méfiait des nouveautés. La table était remplie autant de mets japonais qu'orientaux. Je fus étonné de le voir prendre un toast à la confiture et goûter au riz. Je me versai un verre de lait qu'il voulut aussi tester. Était-ce l'atmosphère qui lui donnait ces envies ? C'était de bon augure en tout cas.
Après le repas, je les emmenai visiter le Centre et les alentours. Ils étaient émerveillés par la nature verte et les rares animaux que nous découvrions aux abords de la forêt. Artus rigolait en courant dans la clairière.
Enfin, il fut l'heure d'aller au Ranch. Mon père nous accompagna. J'étais fébrile, les mains moites sur le volant de la jeep, appréhendant ce moment.
***
Vénusia et Phénicia nous attendait en haut de la terrasse de la maison. Vénusia portait une longue robe de style japonaise qui laissait voir la forme arrondie de son ventre. Elle souriait en écoutant ma soeur qui babillait à ses côtés. Quand elle vit la voiture, elle voulut descendre mais Phénicia la retint. Je montai les marches pour les rejoindre.
- Bonjour les filles.
- Bonjour Actarus. Tu as bien dormi ? s'enquit Vénusia en se blottissant contre moi.
- Trop court.
J'embrassai le bout de son nez puis haussai les sourcils, l'interrogeant du regard. Elle comprit ma demande et sourit. Je me penchai vers son ventre et posai ma main.
- Bonjour "petite crevette".
- Actarus, tu deviens gaga, taquina ma soeur.
Je me tournai vers elle.
- Et toi, Phéni, tu as retrouvé le sommeil ? Tu sembles bien joyeuse, ma parole.
- Parce que c'est un grand jour aujourd'hui, petit frère, répondit-elle.
- Oui, tu as raison.
Je pris ma femme... Ce mot résonna étrangement bien dans ma tête. Cela avait un petit côté possessif qui me plaisait assez bien. Je pris ma femme dans mes bras.
- Vénusia, hier je n'ai pas voulu troublé nos retrouvailles mais il est important que tu saches que nous ne sommes pas venus seuls.
Elle regarda par dessus de mon épaule.
- Tu m'as dit hier que tu étais venu avec deux personnes d'Euphor. Tu nous les présentes ?
- Un instant, je..., il y a...
Je ne trouvais pas mes mots.
- Eh bien, Actarus, tu ne te confies pas beaucoup mais ne pas trouver tes mots, ce n'est pas courant. Que se passe-t-il ? De quoi as-tu peur ?
Je noyais mon regard en elle et posai mon front sur le sien.
- J'ai accueilli, il y a un mois, le fils d'Aphélie.
Je la sentis se raidir. Je ne pus m'empêcher de fermer les yeux.
- Il a environ 5 ans. Il est né dans les geôles d'Akereb et n'a jamais connu sa mère.
- Pauvre enfant. Ne le laissons pas dans la voiture.
Je secouai la tête, la retenant de nouveau.
- Attends, je n'ai pas fini. Il a été conçu avant l'invasion d'Euphor. Et il est... c'est...
Elle prit mon visage entre ses mains et plongea son regard dans le mien.
- Il est ton fils, n'est-ce pas ?
J'acquiesçai.
- Que crains-tu ? Je t'aime et je sais maintenant que tu m'aimes, sinon tu ne serais pas là. Allez, laisse-moi l'accueillir.
Elle prit ma main et descendit doucement les marches, une à une.
- Tu as mal quand tu marches ? m'inquiétai-je.
- Une douleur à l'aine. La grossesse déforme un peu mon bassin. Mais ça va, ne t'alarme pas.
En nous voyant descendre, mon père sortit de la voiture et aida Dame Antonella à en faire autant. Intimidé, Artus resta derrière sa jupe, passa sa tête légèrement sur le côté pour examiner Vénusia. Phénicia s'agenouilla en face de lui et signa tout en parlant.
- Tu viens avoir moi ? Je vais te présenter une grande amie. Elle m'a beaucoup aidée quand j'habitais ici. Elle est gentille, tu verras.
Elle lui prit la main et le guida vers nous. Je me penchai pour le prendre dans mes bras. Il cacha son visage dans mon cou.
- Vénusia, je te présente Artus. Il ne parle pas mais comprend ce qu'on lui dit. Nous lui avons appris le japonais.
- Bonjour Artus. Bienvenu sur Terre et au Ranch du Bouleau Blanc. Il y a des merveilles à découvrir ici.
Je caressai la joue du garçon.
- Artus, tu veux bien dire Bonjour ?
Il secoua la tête, négativement.
- Tout à l'heure, d'accord ? lui demandai-je.
Cette fois, il hocha la tête tout en la tournant vers Vénusia. Le gardant contre moi, je présentai Dame Antonella. Celle-ci fit une révérence.
- Madame, je suis enchantée de faire votre connaissance, dit-elle en japonais avec un accent assez marqué.
Vénusia se précipita vers elle.
- Oh, non, madame, relevez-vous. Je ne suis qu'une simple terrienne. Je ne mérite pas cet honneur.
- C'est pourtant un honneur de rencontrer une combattante de Vega et l'élue de mon prince. Je suis heureuse d'être venue et de vous avoir rencontrée.
Elle se tourna ensuite vers moi.
- Votre Altesse, puis-je vous prendre Artus ?
Je voulus déposer l'enfant dans ses bras mais il s'accrocha fortement à moi.
- Il n'est pas encore prêt, attendons un peu. Vénusia, où sont ton père et Mizar ?
- Ils sont partis à la pêche. Venez vous rafraîchir !
Elle nous guida vers la maison.
- Je vais passer par les écuries, si cela ne te dérange pas, l'informai-je.
- Non, pas du tout.
Elle mâchouilla sa lèvre inférieure, signe d'une hésitation.
- Vénusia, accompagne Actarus. Je vais montrer la maison à Dame Antonella et lui donner à boire, intervint alors ma soeur.
Vénusia lui déposa un baiser sur la joue.
- Merci.
- A charge de revanche.
- Bientôt, je te le promets.
Vénusia lui fit un clin d'oeil avant de se tourner vers moi.
- Vif Argent va être heureux.
Elle passa devant moi. Les chèvres se promenaient dans la cour, bêlant et cherchant des caresses. Le bruit attira Artus qui voulut bien décoller son visage de mon cou. Je lui donnai le nom et lui expliquai que l'on pouvait boire leur lait ou faire du fromage.
- Tu veux les toucher ?
Je m'accroupis afin qu'il puisse les caresser. Il y allait prudemment. Je lisais la curiosité dans ses yeux. Il furetait partout, enregistrant toutes les nouveautés qu'il voyait. Il signa pour demander le nom des vaches.
- On récupère aussi le lait des vaches, l'informai-je. Tu en as bu ce matin. Tu te souviens de la boisson blanche ? Cela venait d'ici. C'est Vénusia qui l'a trait.
Voyant son incompréhension, je précisai.
- Elle tire le lait des vaches. Tu auras l'occasion de la voir faire. Viens, je vais te montrer les chevaux. Nous n'en avons pas sur Euphor et c'est bien dommage.
Les chevaux étaient dans leur prairie derrière l'écurie. Je m'approchai de la barrière et sifflai. Le son se répercuta sur la falaise proche. Je vis les oreilles se relever et un cheval blanc apparut au galop. Sa vitesse effraya Artus qui se réfugia à nouveau dans mes bras.
- Oh, tout doux, Vif Argent.
Le cheval hennit et bougea la tête de bas en haut. Sa queue était relevée, signe qu'il était heureux de me voir.
- Artus, je vais te déposer au sol.
Il refusa en secouant la tête.
- J'ai besoin de rentrer dans le coral et je vois que tu as peur. Tu dois donc rester derrière la barrière. Allez mon fils, Vénusia restera près de toi.
Il releva son visage et tendit les mains vers elle. Elle le prit dans ses bras en souriant.
- Je suis heureuse de voir que je ne te fais plus peur. Actarus, comment t'appelle-t-il ?
- Il utilise le signe "papa".
Je rougis en le lui montrant. Cette dénomination face à elle me faisait bizarre. C'était un grade pour lequel je ne m'y attendais pas et que j'allais approfondir. J'étais fier.
- Tu vois Artus, lui confia-t-elle. Cet animal est le seul qui accepte facilement ton papa. Ils sont grands et vifs mais quand on les connaît, c'est amusant de monter sur leur dos. Regarde.
Pendant qu'elle lui parlait, j'étais entré dans l'enclos, la main tendue pour que Vif Argent puisse la sentir. Je lui flattai l'encolure puis l’agrippai et montai d'un bond vif sur son dos. Il partit aussitôt au galop. Je me couchai sur lui pour profiter de la vitesse. La sensation de l'animal entre mes cuisses me procura un plaisir intense. L'équitation m'avait manqué pendant mon séjour sur Euphor. Je devais trouver un système pour en embarquer quelques uns lors d'un de mes voyages. Je fis le tour de la clairière avant de revenir vers Vénusia et Artus.
- Veux-tu t’asseoir devant moi ? proposai-je à mon fils.
Il acquiesça. Vénusia vint le déposer. Alors que je le retenais d'un bras, je me penchai pour poser ma main derrière sa nuque et je l'embrassai.
- J'en avais besoin, murmurai-je. Je t'aime.
Je lui fis un clin d'oeil puis partis au pas, doucement. Artus était tendu. Il tenait la selle à deux mains bien fermées. Mon bras gauche entourait son ventre pour le maintenir contre moi. Je lui chantai la ballade que je jouais régulièrement ici et que j'avais gardé sur Euphor lors de mes moments de détresse. Il se calma et posa son dos contre mon torse. Il commença à sourire. Je mis Vif Argent au petit trot. Le mouvement du cheval le fit rire cette fois. Cette émotion était encore bien rare. Nous revînmes vers Vénusia.
Artus avait pris plus d'assurance. Il gambadait maintenant devant nous, allant de droite à gauche, essayant même de toucher une poule qui se promenait tranquillement. Il retrouvait ses réflexes de petit garçon. Cela me soulageait.
- Il est beau. J'aime ses yeux. Il me rappelle quelqu'un, remarqua Vénusia en me regardant, taquine. Tu lui as donné la couleur de tes yeux.
- Sa petite vie a déjà été bien mouvementée. J'espère que j'arriverai à lui procurer suffisamment de confiance pour qu'il s'épanouisse et parle enfin.
- Oh, je pensais qu'il avait eu une maladie qui l'avait rendu muet.
- Non, il n'a aucun problème physique. D'après notre médecin, ce serait dû à un blocage psychologique. Je remercie le ciel que Dame Antonella ait pu être là pour sa naissance et a pu l'élever. Les conditions ont été difficiles.
Vénusia frissonna contre moi et porta sa main sur son ventre.
- Excuse-moi, ma chérie. Je suis maladroit. Je n'aurais pas dû évoquer cela.
- Non, j'ai besoin de connaître ce qu'Artus a vécu pour l'aider.
Je l'arrêtai et relevai son menton.
- Merci. Merci d'être toi et de m'avoir attendu, d'avoir été le pilier dont j'avais besoin mais auquel je ne me rendais pas compte.
Je retirai une mèche de sa joue pour la placer derrière son oreille puis, la main sous sa nuque, je l'embrassai. Elle ouvrit les lèvres pour accueillir ma langue et entoura mon cou de ses bras. Elle se colla un peu plus contre moi, autant que le lui permettait son ventre dont je sentais la chaleur contre le mien. Sa saveur et son odeur me rassuraient. Comme elle m'avait manqué sur Euphor.
- Mais c'est pas vrai ! Ils recommencent.
(Note aux lecteurs : il va falloir leur trouver un endroit plus discret s'ils ne veulent pas être dérangés)
***